L’économie est-elle une science morale ?

C.H.

Denis Colombi et Etienne Wasmer font tous deux écho à un article de « Marianne 2 » qui lui même revient sur un texte du sociologue Pascal Roggero dans lequel ce dernier accuse l’enseignement de l’économie au lycée de transformer la jeunesse française en « petit Nicolas Anelka ». On reconnaîtra à Roggero d’avoir eu le nez fin en prenant, en février dernier, l’exemple d’Anelka pour illustrer son propos, étant donné le comportement récent de ce dernier. Il n’en reste pas moins que ce texte est un non-sens intellectuel et scientifique. Que l’on critique les nouveaux programmes de SES de seconde et de première est une chose (et il y a certainement des choses à redire), que l’on critique la science économique est une autre chose tout aussi acceptable et nécessaire, mais encore faut-il le faire de manière pertinente.

Denis Colombi relève dans son billet une première aberration dans le texte de Roggero : condamner une discipline scientifique au motif de préférences éthiques et idéologiques. Autrement dit, l’auteur fait la même erreur, dans la direction opposée, que les idéologues du patronat qui condamnent l’enseignement des SES pour ne pas suffisamment insister sur les bienfaits de l’entreprise et de l’entrepreneuriat. Comme le dit Denis, Roggero fait donc bien à sa manière de l’économie bisounours et tombe dans un travers qui ressemble à celui que l’on retrouve parfois (souvent ?) du côté du courant du MAUSS (voir ce billet d’Antonie Belgodère sur Optimum).

Deux autres critiques peuvent être formulées à l’encontre du texte de Roggero. En premier lieu, on remarquera que la thèse qui est développée repose sur l’idée de performativité de la science économique au travers de son enseignement. Il a déjà été plusieurs fois questions de ce sujet sur ce blog et il s’agit d’une problématique qui doit être prise au sérieux. Toutefois, le problème de la performativité est une question empirique ; je veux dire par là que c’est une hypothèse plausible qui découle d’une théorie (sociologique) acceptable mais qui peut potentiellement être falsifiée. Par conséquent, l’affirmation selon laquelle l’enseignement de l’économie « (dé)forme » les préférences des individus demande à être testée. Il y a tout lieu de penser que dans ce cas précis elle ne tient pas, et ceci pour exactement la même raison que l’idée selon laquelle les SES seraient responsables de l’aversion des français pour l’économie de marché est intenable : la proportion des lycéens a suivre les enseignements de SES est tout simplement trop faible pour que ces enseignements aient un impact sur la société dans son ensemble. L’obligation de cohérence exige que si l’on disqualifie l’argument des idéologues du patronat, on disqualifie l’argument symétrique, peu importe ses propres préférences idéologiques.

En second lieu, le texte de Roggero montre que ce dernier a mal compris ce qu’est la science économique. Contrairement à ce qu’il laisse entendre, la théorie économique n’a pas de contenu moral per se. Que des scientifiques aient été guidé par des considérations normatives dans la réalisation et l’interprétation de leurs travaux, nul n’en doute. C’est la même chose pour les sociologues d’ailleurs. Mais il ne faut pas confondre comportements scientifiques individuels et dynamique scientifique collective. Du reste, il est ironique que Roggero commence son texte en faisant référence à Max Weber, celui-là même qui s’est employé à démontrer l’objectivité des « sciences de la culture », à commencer par l’économie. Pour être plus spécifique, la théorie économique (et en particulier la microéconomie) offre un cadre conceptuel pour décrire et expliquer les comportements et les phénomènes « économiques ». Ce cadre ne préjuge en rien de la « moralité » des individus. Au risque de répéter des choses qui sont probablement évidentes pour la plupart des lecteurs de ce blog, l’agent tel qu’il est décrit par la théorie économique « standard » est juste supposé avoir des préférences cohérentes (transitives) et relativement stables. Il peut certes être égoïstes, à la manière de ce que traduisent les propos d’Anelka, mais il peut aussi être altruiste. Il peut être calculateur et parfaitement rationnel, mais il peut aussi se comporter en suivant des routines et être frappé de biais comportementaux. La science économique d’aujourd’hui s’intéresse même à l’émergence et à l’évolution des normes et des institutions, au fonctionnement d’arrangements institutionnels « communautaires », entre le marché et l’Etat. Elle ne cesse de souligner que la poursuite par chacun de son intérêt personnel ne contribue pas nécessairement au bien-être collectif (merci la théorie des jeux). Il est vrai que les rudiments de microéconomie que les programmes proposent d’enseigner aux élèves ne permettent pas nécessairement d’aborder l’ensemble de ses « raffinements ». Mais rien n’empêche l’enseignant de les mettre plus ou moins informellement en avant. Mais cela nécessite une chose : que l’on en finisse avec ce straw man de l’économie science-qui-fait-l’apologie-du-libéralisme-et-de-l’individualisme. Cela requiert un effort, qui est d’essayer de comprendre ce que raconte réellement cette discipline. Ce n’est pas facile. Les économistes eux-mêmes ne sont pas toujours d’accord entre eux sur la signification à donner à leurs modèles et à leurs résultats. Mais un peu de réflexion et de curiosité intellectuelle feront déjà beaucoup. C’est l’essence même de l’esprit scientifique : aller au-delà de ses préjugés.  

56 Commentaires

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56 réponses à “L’économie est-elle une science morale ?

  1. arcop

    Juste une précision sur la performativité de l’économie comme matière enseignée. Il y a pas mal de travaux sur le fait que dans des situations sociales stéréotypées (jeux, allocations entre différents sujets) les études montrent très largement que les économistes sont plus égoïstes que les autres. Et il ne semble pas que ce soit un pur effet de sélection (les ‘freshmen’, les 1ères années dans le système US sont similaires à ceux des autres disciplines).
    Il y a malgré tout deux formes de normativité :
    – ‘il est rationnel’ de ne pas coopérer dans un jeu de bien public (sous-entendu avec des préférences ‘égoïstes’, mais c’est rarement explicité) et personne a priori ne veut être irrationel…
    – la poursuite des intérêts personnels est collectivement souhaitable (Pareto-optimalité de la situation sur plein de marchés)
    ça aide quand même pas.
    Après, c’est sûr que l’impact des enseignements SES doit être relativement restreint. Mais par contre l’impact de ces ensignements dans le supérieur (même s’il touche encore moins de gens) ne doit pas avoir un effet négligeable, les publics concernés ayant probablement un pouvoir (économique) à la fin pas totalement négligeable…

    Enfin, une fois de plus, une question intéressante mal-traitée (pas par vous, au contraire, mais dans la note originelle).

  2. Merci pour la citation ! Pour répondre un peu à arcop, il ne faut pas oublier que lorsque l’on parle de performativité/performation des sciences économiques, on parle de celles-ci au sens large : y compris les théories hétérodoxes, y compris le management, la gestion, etc. Pour ce qui est des formations dans les grandes écoles et les grandes universités, c’est sans doute du côté de ces dernières disciplines qu’il faudrait chercher des effets « performatifs ».

  3. Fr.

    Il y a des gens qui arrivent à écrire des articles sur l’enseignement des sciences économiques et sociales au lycée et qui en tirent la conclusion que ce sont ces enseignements qui transforment les élèves en ce qu’ils deviennent ? Overdetermination, anyone?

  4. Bonjour,
    Pour une fois je ne vais pas être en accord avec les auteurs de ce blog (j’en profite au passage pour vous féliciter de sa qualité).
    Au-delà du ton provocateur du texte de Roggero, il y a des choses à prendre et un certain nombre de critiques que vous faites ne me semble pas fondées.
    + Vous écrivez : « En second lieu, le texte de Roggero montre que ce dernier a mal compris ce qu’est la science économique. »
    Il y a là un glissement que l’on retrouve régulièrement : Roggero met l’accent sur la microéconomie et non sur la science économique dans son ensemble. N’est il pas abusif de votre part de réduire la science économique à la seule micro ?
    + Vous écrivez également :
    « Il est vrai que les rudiments de microéconomie que les programmes proposent d’enseigner aux élèves ne permettent pas nécessairement d’aborder l’ensemble de ses « raffinements ». Mais rien n’empêche l’enseignant de les mettre plus ou moins informellement en avant. «
    Si ! Une chose l’empêche c’est le peu de temps dont le prof dispose (1h30 par semaine) ; on risque d’en rester à ces fameux rudiments de la micro qui relèvent bien des critiques que Roggero leur fait. Ces rudiments aboutissent à présenter un agent autonome, rationnel,…(vous connaissez tout ça)…et au bout du compte, même si ce n’est pas toujours explicite, responsable des conséquences de ses actes. Je suis d’accord avec le fait qu’on ne doit pas analyser une théorie d’un point de vue moral mais il ne faut pas non plus tomber dans l’excès inverse qui serait de croire qu’il y une étanchéité absolue entre choix des hypothèses et valeurs.
    En soi, il n’y a pas de problèmes à enseigner la micro à des élèves de 15 ans (tout dépend comment on le fat) pourvu que cette approche soit contrebalancée par d’autres approches (sociologiques par exemple). Mais ce n’est pas ce qu’on constate dans ce nouveau programme de SES.

    • C.H.

      Merci pour votre analyse.

      Pour vous répondre de manière globale, je ne réduis pas la science économique à la microéconomie mais il se trouve que c’est cette dernière que Rogerro vise (et, au demeurant, depuis les 70’s l’économie se résume très largement à la microéconomie). Sur ce plan, je maintiens ma position : à partir du moment où l’on comprend bien ce qu’est une théorie ou un modèle, quel statut épistémologique est le leur, alors il n’y aucun mal à faire la part des choses entre la manière dont une discipline scientifique décrit des comportements et la réalité de ces comportements. Je veux bien croire que cela soit difficile à saisir pour des lycéens mais je pense que des profs du secondaire (et encore plus des universitaires!) peuvent appréhender cette subtilité. Maintenant, le fait que cela soit difficile à faire intégrer par des élèves n’est pas une bonne raison pour esquiver cette question qui, de toute façon, resurgira d’une manière ou d’une autre. Autant l’attaquer frontalement et explicitement.

      Second point : la microéconomie est d’autant plus neutre moralement qu’elle propose un cadre d’analyse où l’on peut doter les agents économiques de toutes les intentions que l’on souhaite. On peut tout à fait « s’amuser » à construire un monde peuplé d’agents « bisounours » uniquement préoccupés par le sort de leur prochain. Evidemment, niveau pertinence, on fait mieux. OK avec vous sur le problème des volumes horaires qui ne permettent pas forcément d’être subtil. Mais est-ce que c’était mieux avant ? Personnellement, j’ai suivi des cours de SES quand j’étais au lycée (seconde, première, Terminale), j’ai le souvenir d’être ressorti avec une vision extrêmement caricaturale des travaux de Pierre Bourdieu.

      Troisième et dernier point : au risque de vous choquer (et de choquer des personnes de mon labo qui me lisent), le pluralisme à outrance auprès d’un public totalement non formé, et qui plus est dans des horaires extrêmement restreints, ça peut être très dangereux. Qu’ont s’entendent bien : je suis un fervent défenseur du pluralisme méthodologique et théorique (cf. les nombreux billets que j’ai pu écrire sur le sujet). Je me pose juste la question de la pertinence de vouloir présenter tous les points de vue à des jeunes qui n’ont pas les outils et la maturité intellectuelle pour comprendre tous les tenants et les aboutissants des oppositions doctrinales. Le danger est d’aboutir à une espèce de soupe où, au final, l’élève n’aura retenu que des caricatures. Sincèrement, cela ne me choque pas qu’au lycée les élèves se voient enseignés essentiellement la théorie standard (qui est elle-même diversifiée), à condition de relier son enseignement à des phénomènes empiriques qui les intéressent (c’est faisable !). La question de la place de la sociologie est encore un autre débat sur lequel je n’ai pas de position tranchée.

      • Pour le moment je répondrai juste sur le dernier point. On peut effectivement sortir des lycées avec des idées caricaturales sur Bourdieu mais je dirais que le risque est réel pour pratiquement tous les auteurs en sociologie.
        Par ailleurs, je crois au contraire u caractère bénéfique du pluralisme méthodologique et/ou théorique; en utilisant moi aussi mes souvenirs, je dirais que le pilonnage de micro subi en fac ne m’a pas du tout convaincu (mais peut être était il mal enseigné) et c’est, curieusement, à travers les cours sur Marx que j’ai compris l’intérêt de Walras; je dirais que c’est en voyant les insuffisances d’une analyse qu’on comprend l’intérêt d’une autre analyse(et cela vaut aussi pour els disciplines).
        Quant à faire du « mono disciplinaire » on court un autre grand risque c’est que les élèves confondent la carte et le territoire et c’est bien ce qu’on risque de faire avec un programme mettant trop l’accent sur la micro.

  5. elvin

    (content de retrouver ici un ancien adversaire en la personne de Thierry Rogel)

    Sans être d’accord avec Roggero, j’ajoute qu’il est encore plus abusif de réduire l’économie à la seule micro walrasienne. Présenter le modèle de l’homo economicus à des élèves de seconde en leur laissant entendre que c’est comme ça que fonctionnent les adultes, et donc qu’ils devront fonctionner plus tard, c’est en effet en faire soit des révoltés, soit des « petits Anelka », soit même les deux à la fois. Et pour ceux qui en savent un peu plus long sur la façon dont fonctionnent réellement les adultes, c’est à les détourner pour toujours de ce qu’on leur présente comme la « science » économique.

    Rogel sait (il me reconnaîtra) que je pense qu’il faut enseigner très tôt les rudiments de l’économie, mais à partir de l’expérience concrète des élèves et non des mythes fondateurs de l’économie « mainstream ».

    • Cher Elvin,
      Je vous ai reconnu malgré le pseudo que je ne connaissais pas. Je dois dire que j’ai apprécié notre « adversité » et nos échanges de mails car, bien que nous défendions des idées pédagogiques très opposées, il en est sorti des données fructueuses. Bref, cela a été ce que devrait être un débat.
      (Excusez moi d’utiliser ce blog pour un message perso. Je ne le referai plus)

  6. Occitan 64

     » Contrairement à ce qu’il laisse entendre, la théorie économique n’a pas de contenu moral per se. Que des scientifiques aient été guidés par des considérations normatives dans la réalisation et l’interprétation de leurs travaux, nul n’en doute. C’est la même chose pour les sociologues d’ailleurs. Mais il ne faut pas confondre comportements scientifiques individuels et dynamique scientifique collective. »

    Si l’auteur de ces mots pouvait m’éclairer sur ce qui me semble être une contradiction ?

    Comment peut-on dire à la fois que l’économie n’est pas une science morale tout en admettant que « des » (?) scientifiques (économistes ?)puissent avoir d’autres considérations que scientifiques ?

    Quelle est la différence précise – et comment la mesurer, d’ailleurs – entre la communauté scientifique des économistes et les comportements scientifiques individuels des économistes ?
    Notion que je ne saisis pas vraiment si on considère que les dits « comportements individuels » doivent être validés par l’ensemble de la communauté (comme cela est le cas dans « les sciences normales » – au sens de Khun -, aussi bien les Maths, que la Physique …)pour être admis comme scientifiques. Ces hérésies scientifiques qui font que les sciences progressent, une fois que l’hérésie est reconnue, parce que validée par l’ensemble d’une communauté scientifique, comme étant la nouvelle norme scientifique.

    Quelle est donc la nature de cette science (élargie bien sûr à l’ensemble des sciences sociales), sans morale donc selon vous, qui malgré tout, parvient à faire cohabiter « orthodoxie » et hétérodoxie » si les considérations de ceux qui les produisent ne sont pas aussi « morales »; en tout cas normatives ?

    Et je ne me plains pas que les sciences sociales soient pluri-paradigmatiques, caractérisées par « la pluralité des approches théoriques »; mais peuvent-elles être des sciences normales (au sens de Kuhn) ?

    • C.H.

      Observez l’histoire de n’importe quelle discipline relevant des sciences « dures » et vous constaterez sans peine que les intérêts personnels même parfois les considérations idéologiques jouent un rôle conséquent dans la manière dont les scientifiques se comportent. Ce n’est pas propre à l’économie, même si parce que cette dernière (comme toutes les sciences sociales) traitent directement de questions en rapport avec le politique (au sens de conduite des affaires de la cité) ces facteurs « a-scientifiques » sont plus évidents. Mais ce n’est pas propre à l’économie.

      Pour le reste, il n’y a aucune contradiction entre le fait que les scientifiques puissent parfois être motivés par des considérations purement personnelles ou politiques et que dans le même temps la science, comme champ, produisent des connaissances qui tendent vers l’objectivité. C’est justement le rôle de toutes les institutions (au demeurant imparfaite) encadrant l’activité scientifique.

  7. Costals

    Permettez-moi de croire que l’idée d’une neutralité des sciences sociales est des plus naïves. On ne peut transposer le modèle des « sciences dures » ou « naturelles » pour la simple raison que cela nécessiterait de pénétrer dans l’esprit des agents sociaux. Dans l’étude de son objet, l’économie ne pourra jamais atteindre le même degré de certitude. Nous en sommes donc réduits aux raccourcis et axiomes simplificateurs dans le cadre d’un monde non ergodique, unique et non répétitif, qui se dérobe de ce fait à l’expérimentation des sciences naturelles.
    Or, et c’est ce point qui est vital, ces axiomes et simplifications ne viennent pas du hasard ; elles dérivent de jugements de valeurs. De même, pour les intuitions de départ de nos travaux ou les erreurs et raisonnements cavaliers commis parfois. Par là, je n’entends pas soutenir que ces jugements correspondent nécessairement à notre vision éthique propre du monde. On peut, en toute naïveté, par absence ou carence de réflexion (ou pour des raisons de carrière), les reprendre.
    Quant à Max Weber, cher blogueur, il n’est pas le chantre de la « neutralité axiologique » que quelques décennies de commentaires paresseux sur son œuvre nous ont accoutumé à voir en lui. D’une part, nous avons été enduits d’erreur par son premier traducteur – et proche de Raymond Aron – Julien Freund, qui a traduit son concept-clé de Wertfreiheit par « neutralité axiologique » alors qu’il s’agit plutôt de « non-imposition de valeurs », ce qui est tout différent. D’autre part, à bien lire l’auteur d’Économie et société et à scruter de près sa vie, on s’aperçoit qu’il est plus question d’un idéal pédagogique (le professeur étant dans une situation de force par rapport à ses étudiants) que d’une camisole visant à empêcher toute prise de position publique sur des questions éthiques.
    Enfin, je ne suis absolument pas d’accord avec l’affirmation selon laquelle les seules hypothèses de l’école néoclassique concernant la rationalité se réduisent à la transitivité et à une relative stabilité dans le temps des processus cognitifs. J’en ajouterais deux, au moins : 1) raisonner, c’est choisir entre plusieurs options (quid de la créativité, de l’imagination, des « esprits animaux » de Keynes ?) ; 2) la liste des états de la nature est connue ou connaissable. Étant donné l’extrême trivialité de la plupart des résultats d’économie expérimentale, je serai très prudent en évoquant la nature « scientifique » de l’économie.
    Pour ceux que ces questions épistémologiques fondamentales intéressent, je me permets de renvoyer à mon article (un peu de pub ne fait jamais de mal…) sur la question (où ces idées sont bien mieux défendues) :
    http://www.journaldumauss.net/spip.php?article593

    Controversement vôtre,

    • C.H.

      « Permettez-moi de croire que l’idée d’une neutralité des sciences sociales est des plus naïves. On ne peut transposer le modèle des « sciences dures » ou « naturelles » pour la simple raison que cela nécessiterait de pénétrer dans l’esprit des agents sociaux. Dans l’étude de son objet, l’économie ne pourra jamais atteindre le même degré de certitude. Nous en sommes donc réduits aux raccourcis et axiomes simplificateurs dans le cadre d’un monde non ergodique, unique et non répétitif, qui se dérobe de ce fait à l’expérimentation des sciences naturelles. »

      Il s’agit là d’une différence de degré et non de nature entre les sciences sociales et les sciences « dures ». Oui, le « degré de certitude » (Popper aurait le degré de vérisimilitude) est peut être moindre dans les sciences sociales, ce qui n’empêche pas la mise en place de procédures de tests des hypothèses. Je ne comprend pas pourquoi la transposition de la méthode des sciences dures aux sciences sociales nécessiterait de « pénétrer dans l’esprit des agents sociaux ». A ma connaissance, tous les partisans du dualisme méthodologique (Dilthey, Rickert et tous les philosophes néo-kantiens) ont souligné que la spécificité des sciences sociales par rapport aux sciences de la nature est que l’on pouvait accéder à l’état mental des agents. A l’inverse, une application stricte des sciences de la nature va soigneusement éviter cela (voir la psychologie behavioriste de Watson par exemple).

      « Or, et c’est ce point qui est vital, ces axiomes et simplifications ne viennent pas du hasard ; elles dérivent de jugements de valeurs. De même, pour les intuitions de départ de nos travaux ou les erreurs et raisonnements cavaliers commis parfois. Par là, je n’entends pas soutenir que ces jugements correspondent nécessairement à notre vision éthique propre du monde. On peut, en toute naïveté, par absence ou carence de réflexion (ou pour des raisons de carrière), les reprendre. »

      C’est tout à fait possible, effectivement. C’est ce qui va relever du contexte de découverte. Mais derrière vient le contexte de justification : si nos axiomes sont faux ou non pertinents, le processus scientifique devrait amener à leur progressif abandon. Maintenant, il est vrai que la distinction entre contexte de justification et contexte de découverte n’est pas si simple. Il ne s’agit par ailleurs pas de dire que la science (physique ou sociale) atteint la pure objectivité. Mais c’est la science qui s’en approche le plus.

      « Quant à Max Weber, cher blogueur, il n’est pas le chantre de la « neutralité axiologique » que quelques décennies de commentaires paresseux sur son œuvre nous ont accoutumé à voir en lui. D’une part, nous avons été enduits d’erreur par son premier traducteur – et proche de Raymond Aron – Julien Freund, qui a traduit son concept-clé de Wertfreiheit par « neutralité axiologique » alors qu’il s’agit plutôt de « non-imposition de valeurs », ce qui est tout différent. D’autre part, à bien lire l’auteur d’Économie et société et à scruter de près sa vie, on s’aperçoit qu’il est plus question d’un idéal pédagogique (le professeur étant dans une situation de force par rapport à ses étudiants) que d’une camisole visant à empêcher toute prise de position publique sur des questions éthiques. »

      Ma lecture de Weber ne s’arrête heureusement pas à la traduction du concept de « Wertfreiheit ». La lecture de son essai de 1904 (et de ses essais sur Roscher et Knies) indiquent clairement que Weber défend la thèse en l’objectivité des sciences sociales. Et pour cause, c’est la condition sine qua non de leur caractère scientifique. La distinction jugements de faits/jugements de valeur est également le seul point sur lequel Weber s’opposera explicitement à Schmoller, ce qui, étant donné le contexte de l’époque, montre à quel point Weber tenait à cette distinction. Maintenant, la position de Weber sur ces questions est évidemment très complexe et d’après moi finie par déboucher non seulement sur un relativisme éthique mais aussi épistémologique. J’en parle très longuement dans ma thèse (Chapitre 2) que vous pouvez trouver facilement sur internet.

      « Enfin, je ne suis absolument pas d’accord avec l’affirmation selon laquelle les seules hypothèses de l’école néoclassique concernant la rationalité se réduisent à la transitivité et à une relative stabilité dans le temps des processus cognitifs. J’en ajouterais deux, au moins : 1) raisonner, c’est choisir entre plusieurs options (quid de la créativité, de l’imagination, des « esprits animaux » de Keynes ?) ; 2) la liste des états de la nature est connue ou connaissable.
      D’après-vous, quel est l’agent dont on parvient le mieux à formaliser le « comportement » à l’aide de la théorie des préférences révélées ? Les insectes. Je ne crois pas que l’on puisse dire que les insectes « choisissent » au sens où vous l’entendez. Sur l’interprétation appropriée à faire de la « theorie du choix rationnel », je renvoi aux travaux de Herbert Gintis (lesquels montrent par ailleurs que la césure entre sciences sociales et sciences de la nature est tout ce qu’il y a de plus relatif).

      « Étant donné l’extrême trivialité de la plupart des résultats d’économie expérimentale, je serai très prudent en évoquant la nature « scientifique » de l’économie. »

      Je ne comprend pas cette dernière phrase.

      • Costals

        Je crois que les sciences sociales déploient leurs inférences dans un espace non poppérien du raisonnement, où le critère de la scientificité n’est pas la réfutabilité à laquelle vous faites allusion mais autre chose de plus ingrat et proche du sens commun que l’on pourrait résumer par les mots de « rigueur », honnêteté » et « sens de l’observation ». À la différence des phénomènes naturels et physiques, les agents sociaux ont tous des représentations de leurs pratiques. De telles représentations sont au moins pour partie à l’origine de leurs actions. Or, comment connaître ces représentations sinon en se fiant, à un moment ou à un autre, à ce qu’ils disent ou écrivent d’eux-mêmes ? Pour reprendre une célèbre formule de Keynes, une science morale est une science où la chute de la pomme dépend de sa volonté, de ses appréciations erronées, de ses goûts personnels, etc. Au-delà même de cette difficulté immense, le langage de l’observateur n’est jamais neutre et fait appel à ce que Hilary Putnam nommait des « concepts éthiques épais » (i.e. il est délicat de séparer les usages descriptifs et éthiques d’un terme), auxquels font écho l’extrême labilité des perceptions (une même pratique pourra être décrite comme « ferme », « rigide », « courageuse » ou encore « inadaptée »).
        Les tests en laboratoire ne sont pas possibles dans le domaine de la macro-économie. Dans celui de la micro, il faut disposer au préalable de toute une théorie du monde social pour appréhender ce qu’une hypothèse, et la situation spécifique de l’expérience, impliquent comme biais. Faute de quoi on crée un artefact ne mesurant pas grand chose. Cela est le cas pour les sondages où, à défaut de bien analyser les distorsions apportées par l’enquête elle-même, on construit un objet (« l’opinion publique ») qui n’existe pas dans la réalité. L’économie expérimentale me semble proche de ce type de naïveté épistémologique. En forçant le trait, j’écrirai que la seule chose qu’elle mesure est l’activité de ses chercheurs. Dans mon commentaire précédent, lorsque j’évoquais sa « trivialité », je voulais susciter un sursaut du bon sens. Car enfin, que nous « apprend » l’économie expérimentale ? Que les individus sont mus par des considérations éthiques, que la vengeance n’existe pas que dans les films et va à l’encontre de l’intérêt instrumental, qu’ils sont sujets à des renversements de préférence, qu’ils ont une aversion pour le risque, que le salaire est un élément de motivation pour qui le reçoit, qu’un système élaboré de sanctions diminue les sentiments de loyauté, etc. Toutes choses que l’on savait déjà, sans recourir à tous ces protocoles expérimentaux ! Un bon roman m’en apprend plus sur la nature humaine que 10 volumes d’Experimental economics. Si ce champ d’études a le vent en poupe, cela tient à de très mauvaises raisons. A savoir, l’hégémonie de la figure de l’homo economicus à la Walras pendant de nombreuses décennies qui ne pouvait qu’aboutir à une impasse. Que l’on soit un peu revenu de ces élucubrations scientistes ne signifie pas pour autant que la « science » économique progresse. Je dirai plutôt qu’elle s’érige sur l’oubli, et ce pour des raisons éminemment politiques. L’heuristique de représentativité, chère à tous les Kahnemanolâtres, se trouve dans le Treatise on Probability de Keynes paru en 1921. Idem pour l’aversion au risque, dont tout un pan de la littérature fait remonter la « découverte » à l’immédiat après-guerre, mais que le rhéteur de Cambridge, lui, dénichait chez Bernoulli et Laplace.
        Quant à ce que vous m’écrivez sur les insectes, cher blogueur, j’en suis d’autant moins surpris que c’était bien ce que j’entendais : la rationalité des néoclassiques est d’ordre mécanique ; l’individu y est vu comme une machine à transformer les inputs informationnels en outputs rationnels.
        (@elvin : je sais bien que les autrichiens font partie des « libéraux », mais ils ont été marginalisés et décimés et, si beaucoup d’essayistes font référence à Schumpeter, par exemple, bien peu l’ont réellement lu.)
        Controversement vôtre,

  8. elvin

    @Costals
    Juste une remarque que m’inspire la lecture rapide de votre article : il est tout à fait faux de dire que le libéralisme repose sur le modèle néoclassique de l’économie. On peut formuler les mêmes critiques que vous sur l’économie « mainstream » et être tout à fait libéral (ce que vous appelleriez sans doute « ultralibéral »).
    Pub perso pour pub perso, je vous renvoie à mon article http://gdrean.perso.sfr.fr/articles/libsocietal.html.
    Mais je ne crois pas que ce fil soit le lieu d’en débattre.

  9. Le titre de ce billet m’a tout de suite fait penser à un livre d’Amartya Sen, tout de même lauréat du prix en économie décerné par la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel, justement intitulé «L’économie est une science morale» (http://fr.wikipedia.org/wiki/L'économie_est_une_science_morale ).

    Après cet argument d’autorité, je voudrais préciser que, habitant le Québec, je n’ai aucune idée du contenu du cours dont vous discutez, ni des changements qu’il a subi. Par contre, je suis un peu estomaqué de voir dissocier ainsi les fondements, sinon moraux, à tout le moins philosophiques, des différents courants théoriques de la science économique. Que ce soit l’utilitarisme pour les classiques, le pragmatisme pour les institutionnalistes ou les philosophes de la théorie de la justice pour Amartya Sen, toutes les écoles de pensée en économie reposent sur une conception philosophique, voire morale.

    Je rejoins tout à fait Elvin qui questionne la pertinence de présenter l’homo œconomicus comme un reflet de la réalité. Une personne qui agirait comme est supposé le faire cet être virtuel devrait être enfermé de toute urgence ! Chercher à maximiser son bien-être à chaque geste économique (même avec une rationalité limitée !) est le signe d’une pathologie grave…

    «Je ne comprend pas pourquoi la transposition de la méthode des sciences dures aux sciences sociales nécessiterait de « pénétrer dans l’esprit des agents sociaux ».»

    Je retrouve pour la deuxième fois dans mes lectures ici cette association avec les sciences pures (ou dures, si vous préférez). Ayant étudié en sciences pures avant de bifurquer en économie politique (expression que je préfère), cette prétention de certains économistes m’a toujours éberlué. Oui, on peut appliquer des méthodes scientifiques en sciences sociales, et il le faut, mais avec beaucoup d’humilité. En sciences pures, une observation se répète toujours de la même façon dans des conditions identiques. En sciences sociales, des conditions identiques, cela n’existe pas, alors rarement une observation se répétera-t-elle de la même façon…

    Dans sa critique du livre d’Amartya Sen, l’auteur de l’article de Wikipédia sur «L’économie est une science morale» lui reproche de demeurer flou. Je viens de terminer son dernier livre traduit en français, «L’idée de justice». Là aussi, il ne conclut pas avec des recettes précises. Il a tracé des lignes de choix, des principes, a expliqué les enjeux et les conséquences. Il reconnaît l’incertitude de toute question de justice, comme il le fait sur les questions économiques, par exemple dans ses travaux pour établir de nouveaux indicateurs économiques. Au delà de certains principes (et non lois) économiques, l’incertitude, n’est-ce pas ce qui caractérise davantage l’économie, surtout de nos jours, que la certitude prétentieuse et automatiste des classiques ? N’est-ce pas aussi un message qu’on devrait transmettre aux jeunes quand on leur parle de la «science économique» ?

    • C.H.

      « Le titre de ce billet m’a tout de suite fait penser à un livre d’Amartya Sen, tout de même lauréat du prix en économie décerné par la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel, justement intitulé «L’économie est une science morale» (http://fr.wikipedia.org/wiki/L'économie_est_une_science_morale ). »

      Le titre de mon billet à la fois un clin d’oeil au titre du livre de Sen mais aussi à celui de Bruno Amable et Stefano Parombalini, « L’économie n’est pas une science morale ».

      « Par contre, je suis un peu estomaqué de voir dissocier ainsi les fondements, sinon moraux, à tout le moins philosophiques, des différents courants théoriques de la science économique. Que ce soit l’utilitarisme pour les classiques, le pragmatisme pour les institutionnalistes ou les philosophes de la théorie de la justice pour Amartya Sen, toutes les écoles de pensée en économie reposent sur une conception philosophique, voire morale ».

      Que tous les courants de pensée reposent sur une conception philosophique, je n’ai jamais dit le contraire (c’est même un peu mon « fond de commerce » que de bosser sur ce thème). Morale, ça se discute déjà un peu plus. Mais de toute façon là, on ne parle pas d’un courant de pensée en particulier, mais de la science économique en général, laquelle n’est pas dominé par un courant unifié et unique (aussi incroyable que cela puisse paraître !).

      « Je rejoins tout à fait Elvin qui questionne la pertinence de présenter l’homo œconomicus comme un reflet de la réalité. Une personne qui agirait comme est supposé le faire cet être virtuel devrait être enfermé de toute urgence ! Chercher à maximiser son bien-être à chaque geste économique (même avec une rationalité limitée !) est le signe d’une pathologie grave… »

      C’est une objection classique, l’homoeconomicus un sociopathe etc… Sauf que si je le voulais (difficile à faire en pratique mais toutà fait possible en théorie), je pourrais décrire vos choix quotidiens, ceux de Elvin et ceux de tous mes lecteurs à l’aide d’une fonction d’utilié en me basant sur la théorie des préférences révélées. Encore une fois, du point de vue de la théorie du choix rationnel, un insecte maximise son utilité, les neurones maximisent leur utilité, les individus maximisent leur utilité, etc. C’est juste un outil de description des actions d’une entité qui ne fait aucune hypothèse sur les mécanismes cognitifs sous-jacents.

      « Je retrouve pour la deuxième fois dans mes lectures ici cette association avec les sciences pures (ou dures, si vous préférez). Ayant étudié en sciences pures avant de bifurquer en économie politique (expression que je préfère), cette prétention de certains économistes m’a toujours éberlué. Oui, on peut appliquer des méthodes scientifiques en sciences sociales, et il le faut, mais avec beaucoup d’humilité. En sciences pures, une observation se répète toujours de la même façon dans des conditions identiques. En sciences sociales, des conditions identiques, cela n’existe pas, alors rarement une observation se répétera-t-elle de la même façon… »

      C’est le commentateur auquel je répondais qui a parlé de cette transposition. En ce qui me concerne, je suis agnostique sur la ou les méthodes appropriées en sciences sociales. En fait, je suis même partisan du « pluralisme méthodologique ». La méthode expérimentale a sa place en économie mais d’autres approches sont possibles. Mais de toute façon, vous n’attaquez pas la question au bon niveau : la question qui se pose ici n’est pas celle de la méthode mais celle du processus par lequel la « vérité » est déterminée dans les différentes sciences. Sur ce point, et suivant en cela la plupart des épistémologues (dont Popper), je pense qu’il n’y a pas de différences qualitatives entre sciences sociales et sciences de la nature : pour l’essentiel, toutes les sciences reposent sur une procédure de conjectures/réfutations.

      « Dans sa critique du livre d’Amartya Sen, l’auteur de l’article de Wikipédia sur «L’économie est une science morale» lui reproche de demeurer flou. Je viens de terminer son dernier livre traduit en français, «L’idée de justice». Là aussi, il ne conclut pas avec des recettes précises. Il a tracé des lignes de choix, des principes, a expliqué les enjeux et les conséquences. Il reconnaît l’incertitude de toute question de justice, comme il le fait sur les questions économiques, par exemple dans ses travaux pour établir de nouveaux indicateurs économiques. Au delà de certains principes (et non lois) économiques, l’incertitude, n’est-ce pas ce qui caractérise davantage l’économie, surtout de nos jours, que la certitude prétentieuse et automatiste des classiques ? N’est-ce pas aussi un message qu’on devrait transmettre aux jeunes quand on leur parle de la «science économique» ? »

      « Certitude prétentieuse et automatiste des classiques » : je pense que vous avez une vision caricaturale de la pensée économique. Les économistes sont comme tous les scientifiques, ils ne prétendent pas atteindre la vérité absolue. Il y a bien quelques dogmatiques et idéologues (surtout en macroéconomie d’ailleurs), mais c’est l’arbre qui cache la fôret. L’humilité et le caractère provisioire des résultats n’est pas, pour le reste, spécifique à l’économie. C’est commun à toute science.

  10. elvin

    @Cyril
    « je pourrais décrire vos choix quotidiens, ceux de Elvin et ceux de tous mes lecteurs à l’aide d’une fonction d’utilité en me basant sur la théorie des préférences révélées. »
    Pas d’accord. Je vous mets au défi d’écrire une fonction au sens mathématique du mot, avec un nombre fini de variables représentant un ensemble précis de grandeurs mesurables, une forme et des paramètres fixés une fois pour toutes, qui décrive mes choix quotidiens, les vôtres ou ceux de qui que ce soit.
    Amha on ne peut pas dire plus que ce que disent les autrichiens : chacune de nos actions montre qu’au moment où nous l’effectuons, dans les circonstances où nous sommes et avec l’information dont nous disposons, nous préférons cette action à toutes les autres dont nous avons l’idée (et chaque membre de phrase compte). Allez faire une fonction d’utilité avec ça !

  11. C.H.

    C’est en théorie tout à fait possible, il me suffit d’inférer vos préférences de vos choix, ce que fait la théorie des préférences révélées (la « théorie des préférences démontrées » autrichienne ne dit pas autre chose il me semble). Sauf qu’évidemment ça va rapidemment devenir « non calculable » et inutile ; si j’essaye de construire vos préférences sur une période suffisamment longue, je risque même d’observer des inconsistances dans votre comportement (non transitivité, inversion des préférences, etc.) et on touche alors là aux limites de l’appareil analytique. Dans l’absolu, il faudrait autant de fonctions d’utilité par individu qu’il y a de changements dans les préférences au cours d’une vie. Mais ce n’est pas grave. Il n’est pas nécessaire de modéliser les préférences de tous les individus sur toute leur vie pour étudier le fonctionnement des économies. Un modèle ne prétend pas décrire fidèlement la réalité. Même si les fonctions d’utilité dont il dote les agents ne sont pas « réalistes » il peut quand même nous apprendre des choses.

  12. elvin

    « la « théorie des préférences démontrées » autrichienne ne dit pas autre chose il me semble »
    Si, elle dit que la notion de « fonction d’utilité » au sens néoclassique n’a donc pas de sens.

    « Dans l’absolu, il faudrait autant de fonctions d’utilité par individu qu’il y a de changements dans les préférences au cours d’une vie. »
    C’est à dire une infinité, donc ce n’est pas une fonction. C’est exactement ce que je voulais dire.

    « Même si les fonctions d’utilité dont il dote les agents ne sont pas « réalistes » il peut quand même nous apprendre des choses. »
    Certes, mais ce qu’il peut nous apprendre dépend du degré de « vérisimilitude » avec la réalité.

  13. C.H.

    « Si, elle dit que la notion de « fonction d’utilité » au sens néoclassique n’a donc pas de sens. »

    Et elle a tort, cf. Caplan : http://econfaculty.gmu.edu/bcaplan/whyaust.htm

    « C’est à dire une infinité, donc ce n’est pas une fonction. C’est exactement ce que je voulais dire. »

    Heu, nous sommes tous mortels, notre vie est finie, donc non il n ‘y a pas une infinité de changements dans nos préférences. Un très grand nombre oui, mais pas une infinité. Et peu importe : les économistes modélisent le comportement d’agents économiques (qui se définissent par une fonction d’utilité unique), pas de l’être humain fait de chaire et de sang, de la même manière que les modèles de génétique de population ne modélisent pas le « comportement » de véritables gènes (et pour cause, le gène au sens de la biologie évolutionnaire est une fiction, comme l’agent économique pour la science économique).

  14. elvin

    Et moi je pense que Caplan se trompe, parce qu’il comprend mal la position autrichienne, ce qui crève les yeux dans son article.

    Sur le reste, j’en reviens à ce que je disais : OK pour que les modèles reposent sur des simplifications, à condition qu’au moment d’appliquer à la réalité les enseignements du modèle, on tienne compte de la distance (ou de la vérisimilitude … j’aime bien ce mot) entre les hypothèses du modèle et la réalité. Ce que amha les économistes ne font pas assez.

  15. C.H.

    « Ce que amha les économistes ne font pas assez. »

    Dans la mesure où il s’agit d’un jugement général, je ne peux rien faire d’autre que vous dire que je suis en désaccord. C’est vrai pour certains économistes (et souvent les plus médiatisés), notamment certains macroéconomistes (et plus précisément encore, notamment ceux qui ont travaillé sur les cycles… suivez mon regard). Je pense en revanche que ce n’est pas le cas pour l’essentiel de la profession.

  16. elvin

    Deux réponses à Caplan:
    http://www.mises.org/journals/qjae/pdf/qjae2_4_1.pdf
    http://www.mises.org/journals/qjae/pdf/qjae2_4_2.pdf

    Incidemment, un des reproches que je fais à Man, Economy and State est de faire trop de concessions à la façon « mainstream » d’exposer les choses, et de prêter ainsi le flanc à des critiques comme celle de Caplan.

  17. @ CH

    «L’humilité et le caractère provisioire des résultats n’est pas, pour le reste, spécifique à l’économie.»

    Bien sûr que non. Mais c’est de loin la science sociale où elle est le moins présente. Dès mes premiers cours, un prof a déclaré que c’était la plus exacte des sciences sociales. Il confondait l’outil (les mathématiques, la modélisation, l’économométrie, etc.) avec l’objet de la science.

    En parlant de résultats provisoires, vous laissez sous-entendre qu’il y aurait des résultats définitifs en économie.

    « je pourrais décrire vos choix quotidiens, ceux de Elvin et ceux de tous mes lecteurs à l’aide d’une fonction d’utilité en me basant sur la théorie des préférences révélées. »

    Ça, c’est pour moi manquer d’humilité. Vous pourriez peut-être le modéliser, mais, comme tout modèle en économie, vous ne pourriez y inclure toutes les variables qui peuvent jouer et prétendre que votre modèle décrit véritablement la réalité.

    Quant à ma vision caricaturale de l’économie, je crois qu’avec de ses prétentions, elle se caricature souvent très bien elle-même.

    • C.H.

      « Mais c’est de loin la science sociale où elle est le moins présente. Dès mes premiers cours, un prof a déclaré que c’était la plus exacte des sciences sociales. Il confondait l’outil (les mathématiques, la modélisation, l’économométrie, etc.) avec l’objet de la science »

      J’accorde plus de signification à la manière dont les économistes pratiquent effectivement leur science qu’aux déclarations que ces mêmes économistes peuvent faire devant leurs étudiants pour les impressioner. Dans leur grande majorité, les économistes ont une pratique scientifique, ils reconnaissent le côté provisoire de leurs conclusions. Lisez les articles de recherche, c’est très clair.

      « En parlant de résultats provisoires, vous laissez sous-entendre qu’il y aurait des résultats définitifs en économie. »

      Non. TOUS les résultats sont provisoires, en économie comme dans l’importe quelle science. Aucune affirmation ne peut atteindre une probabilité de vérité p=1 (sauf les pures tautologies bien entendu).

      « Ça, c’est pour moi manquer d’humilité. Vous pourriez peut-être le modéliser, mais, comme tout modèle en économie, vous ne pourriez y inclure toutes les variables qui peuvent jouer et prétendre que votre modèle décrit véritablement la réalité. »

      Si j’écris que la fonction d’utilité de l’individu i est la suivante :
      Ui : Ui(a, b,…,) avec a, b,…, toutes les variables qui affectent votre utilité je peux en théorie décrire l’ensemble de vos préférences moyennant certaines hypothèses (transitivité, complétude, etc.). Ce n’est pas manquer d’humilité, c’est juste un moyen formel de dire que i préfère les pommes aux poires, les poires aux fraises etc. J’ai bien dit que c’était possible *en théorie*. En pratique c’est une autre histoire et ça n’a de toute façon aucun intérêt… justement parce que le but d’un modèle n’est pas de décrire fidèlement la réalité. Comme je dis souvent à mes étudiants, avoir une carte routière à échelle réelle ne sert à rien…

      « Quant à ma vision caricaturale de l’économie, je crois qu’avec de ses prétentions, elle se caricature souvent très bien elle-même. »

      Je vous invite à lire les articles qui paraissent dans les revues scientifiques d’économie et pas les tribunes de Robert Barro, Joseph Stiglitz ou Paul Krugman (lesquels ont produit des travaux académiques de très grande valeur). Vous y verrez beaucoup moins de prétention et beaucoup plus d’humilité.

  18. elvin

    « Aucune affirmation ne peut atteindre une probabilité de vérité p=1 (sauf les pures tautologies bien entendu). »

    Cyril, vous savez que je ne suis pas d’accord. Pour Darwin, je cite cet article où j’explique ma position sur cette question et quelques autres :
    http://gdrean.perso.sfr.fr/articles/roles%20eco.html

    • C.H.

      Je sais et c’est le point de vue de beaucoup « d’autrichiens ». [Mode sarcastique/on] Et c’est probablement à cause de cette croyance que depuis Mises il n’y a pas grand chose de nouveau du côté de ce courant de pensée ! [Mode sarcastique/off]

  19. elvin

    1. « depuis Mises il n’y a pas grand chose de nouveau du côté de ce courant de pensée »
    Vous vous trompez. Les économistes « mainstream » ne veulent pas le savoir, ça n’est pas la même chose.

    2. « c’est probablement à cause de cette croyance »
    Je ne saisis pas la logique. En maths, il y a des vérités absolues et pourtant il y a du nouveau en permanence.

    Mais je ne vais par répéter mon article mentionné ci-dessus.

    • C.H.

      Relisez mon commentaire précédent : p=1 est impossible sauf pour les pures tautologies. Les théorèmes mathématiques sont des tautologies (ce qui n’enlève rien à leur valeur). Les mathématiques purs ont cette particularité d’être la seule science non-empirique qui existe. Tel que je comprend la recherche en maths, elle vise à découvrir les propriétés logiques de structures dont l’existence est a priori, antérieur à toute forme d’existence matérielle. Mais bon, nous nous écartons du sujet (et je pense que ni vous ni moi n’avons les compétences pour aller plus loin). L’économie est une science empirique qui vise à expliquer des phénomènes historiquement identifiés. L’appareillage théorique (qu’il soit mathématique ou autre) n’est qu’un outil qui a une valeur, non pour ses propriétés intrinsèques, mais pour ce qu’il nous permet de dire sur le monde empirique. Sa construction est donc forcément a posteriori (une fois le monde empirique identifié) et dépend de cette réalité. C’est vrai en physique comme en économie. Les vérités que l’on cherche à produire portent sur le monde empirique, pas sur la trame mathématique qu’il y a derrière et sur laquelle on s’appuie. Maintenant, les autrichiens depuis Mises voient l’économie (la praxéologie) comme une entreprise purement axiomatique et non comme une science empirique. C’est un cul-de-sac programmatique.

      Fin de la parenthèse, revenons au sujet du billet (l’économie est-elle une science morale ?).

  20. Fr.

    La conversation part un peu dans tous les sens, et il faudrait, à mon sens, structurer/segmenter le débat pour arriver à en tirer quelque chose.

    Mais simplement, quand je lis que, « étant donné l’extrême trivialité de la plupart des résultats d’économie expérimentale, [un commentateur se dit] très prudent en évoquant la nature ‘scientifique’ de l’économie », je me dis que quelque chose est vraiment pourri au royaume de l’épistémologie.

    (Étant donné l’extrême trivialité du lien entre le choléra et la distribution de l’eau potable, ce commentateur a certainement envie de remettre en cause la base scientifique des travaux de Robert Snow, soit 200 ans d’épidémiologie et de santé publique.)

    • Costals

      Le but d’une science sociale est de dépasser les évidences du sens commun et d’enrichir notre compréhension du monde. Si elle ne le permet pas, c’est qu’il y a manifestement problème.
      Et, surtout, vous ne pouvez pas négliger l’effet de légitimité qui entoure toute production à caractère scientifique : le profane est, de fait, exclu de la recherche du savoir. Il doit bénir les préconisations des experts ou se taire.

      • Fr.

        Bravo Costals, vous venez de prouver que l’entreprise des sciences sociales, conçue dans vos termes, est une entreprise morale qui rencontre un « problème » lorsqu’elle est en accord avec le « sens commun »…

        Plus sérieusement, dépasser le sens et le faire mentir n’est pas du tout la même chose, et votre formule initiale laisse planer un doute sur ce que vous vous fixez réellement comme objectif.

        Le boundary-work est encore une autre question, et je suis justement gêné de voir cette conversation mélanger tant de thèmes sans grande précaution oratoire, mais ceci n’est qu’un blog, après tout.

  21. elvin

    OK pour clore la parenthèse, mais pour ceux qui voudraient continuer le débat (dont j’espère Cyril lui-même), je leur donne rendez-vous ici sur la base de l’article que je recommandais plus haut à Darwin.
    http://gdrean.blogspot.com/2010/07/economie-science-et-lois-generales.html

    Pour résumer cet article, la thèse que j’y défends est que, à l’intérieur du domaine qu’on appelle l’économie, comme dans tous les autres domaines de la connaissance, il existe des sous-domaines auxquels correspondent des rôles différents pour les personnes qui s’y consacrent, et qui fonctionnent selon des règles différentes.
    Notamment j’identifie une « économique fondamentale » qui vise à découvrir des lois universelles de l’économie, par opposition à une « économique appliquée » qui ne connaît que des « lois » contingentes.

    A bientôt donc.

  22. elvin

    @Costals
    Les « autrichiens » marginalisés, oui, décimés non. Et ils reconnaissent Schumpeter tout au plus comme un ancien compagnon de route qui s’est fourvoyé du côté de chez Walras.
    Les vrais de vrais sont Menger et Mises, encore moins lus que Schumpeter, ce qui n »empêche pas tout le « mainstream » de les mépriser.

  23. C.H.

    @Costals:

    « Je crois que les sciences sociales déploient leurs inférences dans un espace non poppérien du raisonnement, où le critère de la scientificité n’est pas la réfutabilité à laquelle vous faites allusion mais autre chose de plus ingrat et proche du sens commun que l’on pourrait résumer par les mots de « rigueur », honnêteté » et « sens de l’observation » »

    Cela n’exclu pas par ailleurs que l’on exige que les hypothèses et propositions émises par les sciences sociales soient soulises à des tests (quelque soit leur nature).

    « Or, comment connaître ces représentations sinon en se fiant, à un moment ou à un autre, à ce qu’ils disent ou écrivent d’eux-mêmes ? »

    A ce qu’ils disent, ce qu’ils écrivent mais aussi à ce qu’ils font. C’est exactement ce que fait la science économique.

    « Car enfin, que nous « apprend » l’économie expérimentale ? Que les individus sont mus par des considérations éthiques, que la vengeance n’existe pas que dans les films et va à l’encontre de l’intérêt instrumental, qu’ils sont sujets à des renversements de préférence, qu’ils ont une aversion pour le risque, que le salaire est un élément de motivation pour qui le reçoit, qu’un système élaboré de sanctions diminue les sentiments de loyauté, etc. »

    Elle nous apprend surtout à mesurer l’importance causale de ces facteurs, à déterminer dans quelle mesure et dans quelles conditions ils ont une importance ou non. Par exemple, l’économie expérimentale permet de montrer que dans certaines conditions institutionnelles bien spécifiques (du type marché à enchère double), les individus se comportent de manière égoïste et maximisent leurs gains monétaires.

    « Quant à ce que vous m’écrivez sur les insectes, cher blogueur, j’en suis d’autant moins surpris que c’était bien ce que j’entendais : la rationalité des néoclassiques est d’ordre mécanique ; l’individu y est vu comme une machine à transformer les inputs informationnels en outputs rationnels. »

    Oui, et c’est aussi la conception de l’individu que l’on retrouve dans les sciences cognitives modernes. Cela n’a rien à voir avec une lubie d’économiste « néoclassique » qui voit des sociopathes partout.

    Maintenant, entendons nous bien : il y a plein d’autres manières d’appréhender les comportements individuels et collectifs. Pour prendre un exemple qui me traverse la tête, les travaux en sociologie interactionniste (l’interactionnisme symbolique) ont une conception très différente de l’individu. Ils vont mettre l’accent sur d’autres dimensions du comportement humain et des phénomènes sociaux. Ces travaux sont très importants et porteurs de beaucoup d’enseignements. Je pense que les économistes devraient les prendre davantage en considération. Mais il y a un problème de compatibilité épistémologique qui fait que cela est très difficile (et à cela j’ajouterai que le morcellement paradigmatique de la sociologie depuis Parsons est une catastrophe pour cette science qui n’a aucune unité théorique). Mais plutôt que de lire de la part des non-économistes (et de certains économistes hétérodoxes – notez qu’étant donné mes travaux, on peut me considérer comme un « hétérodoxe ») des critiques périmées contre un homme de paille, j’aimerais voir plus de travaux tentant de réfléchir de manière constructive à la manière dont économistes et sociologues (ou autres) pourraient travailler ensemble. Et surtout, que des choses concrètes soient proposées. Certains essayent de le faire, mais ils sont trop peu nombreux.

    • Costals

      « C’est exactement ce que fait la science économique », écrivez-vous. Et c’est exactement ce qui pose problème. Comment savoir si les agents disent vrai ? En comparant avec leurs actes ? La signification de ces derniers peut être susceptible de tant d’interprétations différentes que nous en sommes réduits aux conjectures. D’où la non-réfutabilité des sciences sociales, car on ne peut pas tester une pensée, consciente ou inconsciente.
      L’économie expérimentale permet-elle de mesurer l’importance causale des différents facteurs cognitifs ? Non, et pour une raison très simple qui est la très grande artificialité des situations de laboratoire, qui ne peuvent s’approcher de cas réels. Les cobayes y sont désincarnés, ils interagissent le plus souvent dans le cadre de jeux de loterie ou obéissant à des règles pauvres (ultimatum, bien commun…).
      « Oui, et c’est aussi la conception de l’individu que l’on retrouve dans les sciences cognitives modernes. Cela n’a rien à voir avec une lubie d’économiste « néoclassique » qui voit des sociopathes partout. » Oui et non, vu que c’est une dérive scientiste générale. Cela ne dédouane en rien les économistes « mainstream ».
      Pour ce qui est du rapprochement entre économistes et sociologues, j’en suis un farouche partisan. Il a peu de chances de s’opérer, car la vraie raison de l’autisme néoclassique est politique.

      • C.H.

        « C’est exactement ce que fait la science économique », écrivez-vous. Et c’est exactement ce qui pose problème. Comment savoir si les agents disent vrai ? En comparant avec leurs actes ? La signification de ces derniers peut être susceptible de tant d’interprétations différentes que nous en sommes réduits aux conjectures. »

        Mais TOUTES les sciences avancent de conjectures en conjectures justement ! Qui plus est, les propositons de l’économie ne portent généralement sur les représentations des individus directement mais sur le comportement de ces individus ou du système qu’ils forment. Et ça, c’est testable empiriquement. Qui plus est, l’un des domaines de la science économique qui fonctionne le mieux est le mechanism design (avec de nombreuses applications concrètes) dont l’objectif général est de réfléchir à des dispositifs incitant les agents à révéler leurs véritables préférences au travers de leurs actions…

        « L’économie expérimentale permet-elle de mesurer l’importance causale des différents facteurs cognitifs ? Non, et pour une raison très simple qui est la très grande artificialité des situations de laboratoire, qui ne peuvent s’approcher de cas réels. Les cobayes y sont désincarnés, ils interagissent le plus souvent dans le cadre de jeux de loterie ou obéissant à des règles pauvres (ultimatum, bien commun…). »

        C’est le propre de toute expérimentation en laboratoire d’être « artificielle », même en physique. Le fait que les circonstances des expérimentations ne soient pas « réalistes » n’impliquent pas que les résultats n’ont aucune valeur. Ce serait su réalisme empirique naïf que de croire cela et cela prohiberait l’émergence de toute connaissance scientifique (et pas seulement en sciences sociales).

        « Oui et non, vu que c’est une dérive scientiste générale. Cela ne dédouane en rien les économistes « mainstream ». »

        Ah, je commence à mieux comprendre. Votre cible n’est pas l’économie mais la science en générale… que voulez-vous que je vous dise ? Que proposez-vous à la place ? Quel programme de recherche fécond vous parait pouvoir se substituer aux sciences cognitives, à la biologie évolutionnaire et à l’économie (si je prend ces trois sciences c’est parce qu’elles sont peu ou proue basées sur le même appareil analytique) ?

        « Pour ce qui est du rapprochement entre économistes et sociologues, j’en suis un farouche partisan. Il a peu de chances de s’opérer, car la vraie raison de l’autisme néoclassique est politique. »

        Je suis navré de vous dire ça comme ça mais je pense que l’autisme n’est pas toujours du côté que l’on croit. L’économie néoclassique au sens du début du 20ème siècle n’existe plus. Cette idée qu’il y aurait une idéologie unique et unifiée chez les économistes ne tient pas à un examen sérieux (évidemment vous trouverez peu d’économistes décroissants ou que sais-je encore, mais c’est représentatif de la proportion de décroissants dans la population). L’autisme, il est aussi et surtout chez ceux qui s’obstinent à critiquer une caricature de la science économique, qui se refusent à aller lire les travaux les plus récents. L’autisme il est chez ceux qui s’en prennent au fondement scientifique des diverses disciplines au motif que ces dernières ne se plient pas à leurs propres préférences idéologiques, plutôt que d’essayer de construire une réflexion positive. En vous lisant, je me dis que la seule alternative que vous pouvez proposer aux sciences modernes, c’est une forme d’obscurantisme où tout débat se réduirait à une confrontation d’opinions. C’est aussi la conclusion à laquelle on arrive lorsque l’on lit Feyerabend. Sauf que Feyerabend indique explicitement qu’il ne prend pas plus que ça au sérieux ses propres conclusions. C’est à méditer je pense.

  24. @ C.H.

    «Vous y verrez beaucoup moins de prétention et beaucoup plus d’humilité.»

    C’est exact. J’ai en effet généralisé, tandis que je suis bien conscient que bien des courants économiques respectent les limites de cette discipline. Disons que c’est votre présentation des possibilités de «décrire (mes) choix quotidiens, ceux de Elvin et ceux de tous mes lecteurs à l’aide d’une fonction d’utilité » qui m’a fait réagir ainsi. Vos explications qui ont suivi ont bien nuancé les limites de cet exercice.

    «Sa construction est donc forcément a posteriori (une fois le monde empirique identifié) et dépend de cette réalité. C’est vrai en physique comme en économie.»

    Je suis tout à fait d’accord avec le fait que c’est ainsi qu’on doit procéder. Mais, pour revenir au sujet de départ, l’approche utilitariste a plutôt procédé à l’inverse, à ses débuts à tout le moins, en élaborant une théorie et en accusant parfois les faits de ne pas s’y plier !

    Autre différence fondamentale entre la physique et l’économie est qu’en physique, la construction a posteriori permet de prévoir parfaitement le comportement à venir, ce qui n’est pas le cas en économie. On peut présumer d’un comportement probable, parfois avec une certaine précision, mais jamais parfaitement (à moins d’être très chanceux !).

    «revenons au sujet du billet (l’économie est-elle une science morale ?).»

    L’observation a posteriori ne peut que se faire sur des comportements qui ont une composante morale importante. Par exemple, le principe de l’égoïsme des agents mis de l’avant par les utilitaristes repose sur un type de morale qui est loin de s’observer de la même façon selon les lieux et les époques. On peut bien dire que l’altruisme existe parce que les agents en tirent une utilité plus grande que s’ils ne s’occupaient pas des autres, mais l’ampleur de cet altruisme peut varier considérablement selon les individus et même chez un même individu selon le moment et la circonstance.

    C’est pour moi difficile d’ignorer la causalité «morale» de certains comportements, par exemple l’altruisme (et ses différentes formes), l’acceptation d’impôts élevés comme moyen de partager la richesse et l’appui à des services publics étendus pour permettre de rehausser la «capabilité» de ceux qui en ont moins. Cela dit, si vous dites que l’observation et l’analyse économiques ne questionnent pas cette morale, mais ne font que prendre acte des résultats, on pourrait s’entendre. Il n’en demeure pas moins que si on cherche des causes aux résultats et qu’on cherche à en prévoir l’évolution, on doit tenir compte des aspects «moraux» qui les influencent et de quelle façon ces valeurs les influenceront à l’avenir.

    @ Elvin

    Quoique votre texte soit intéressant (même si je ne l’appuie pas entièrement, loin de là), je ne vois vraiment pas le lien entre ce texte et le sujet abordé ici. J’ajouterai que je ne rejette absolument pas l’utilisation des mathématiques en sciences sociales, mais considère simplement qu’il faut les utiliser pour de qu’elles sont, soit des outils. Comme tout outils, les mathématiques sont utiles (tautologie…), mais de fournissent pas de réponse définitive.

    • C.H.

      « Je suis tout à fait d’accord avec le fait que c’est ainsi qu’on doit procéder. Mais, pour revenir au sujet de départ, l’approche utilitariste a plutôt procédé à l’inverse, à ses débuts à tout le moins, en élaborant une théorie et en accusant parfois les faits de ne pas s’y plier ! »

      C’est possible (je ne suis pas spécialiste de l’utilitarisme). Mais depuis Pareto, l’économie est totalement indépendante de la philosophie utilitariste (à l’exception des travaux utilisant des fonctions de bien-être social, mais c’est une petite partie de la recherche en économie).

      « Autre différence fondamentale entre la physique et l’économie est qu’en physique, la construction a posteriori permet de prévoir parfaitement le comportement à venir, ce qui n’est pas le cas en économie. On peut présumer d’un comportement probable, parfois avec une certaine précision, mais jamais parfaitement (à moins d’être très chanceux !) »

      Oui, mais encore une fois c’est une différence de degré, pas de nature. Qui plus est, la prédiction n’est pas le seul objectif légitime d’une science comme j’avais essayé de l’expliquer longuement ici :

      https://rationalitelimitee.wordpress.com/2009/05/27/explication-versus-prediction-quelques-precisions/

      « L’observation a posteriori ne peut que se faire sur des comportements qui ont une composante morale importante. Par exemple, le principe de l’égoïsme des agents mis de l’avant par les utilitaristes repose sur un type de morale qui est loin de s’observer de la même façon selon les lieux et les époques. On peut bien dire que l’altruisme existe parce que les agents en tirent une utilité plus grande que s’ils ne s’occupaient pas des autres, mais l’ampleur de cet altruisme peut varier considérablement selon les individus et même chez un même individu selon le moment et la circonstance. »

      Entièrement d’accord. J’ai consacré de multiples billets à ces thèmes sur ce blog. L’économie traite de ces questions, et de mieux en mieux, notamment grâce à l’économie comportementale/expérimentale.

      « C’est pour moi difficile d’ignorer la causalité «morale» de certains comportements, par exemple l’altruisme (et ses différentes formes), l’acceptation d’impôts élevés comme moyen de partager la richesse et l’appui à des services publics étendus pour permettre de rehausser la «capabilité» de ceux qui en ont moins. Cela dit, si vous dites que l’observation et l’analyse économiques ne questionnent pas cette morale, mais ne font que prendre acte des résultats, on pourrait s’entendre. Il n’en demeure pas moins que si on cherche des causes aux résultats et qu’on cherche à en prévoir l’évolution, on doit tenir compte des aspects «moraux» qui les influencent et de quelle façon ces valeurs les influenceront à l’avenir. »

      Bien sûr, mais rien n’empêche aujourd’hui les économistes de traiter de ces questions avec leur appareil analytique… au contraire. Pour être un peu provocateur (vraiment un tout petit peu), j’irai même jusqu’à dire qu’il est aujourd’hui illusoire de vouloir étudier les comportements éthiques, moraux et altruistes des individus sans utiliser l’extraordinaire outil qu’est la théorie des jeux… outil que seuls les économistes utilisent de manière extensive en sciences sociales !

  25. elvin

    @Darwin
    « je ne vois vraiment pas le lien entre ce texte et le sujet abordé ici. »
    Pourtant j’y aborde un sujet un peu plus vaste « quel genre de science est l’économie ? » et en particulier « y a-t-il des lois générales en économie », ainsi que le rapport entre économie et morale.

    « je ne rejette absolument pas l’utilisation des mathématiques en sciences sociales »
    A vrai dire moi non plus. Je dis seulement que c’est un outil plus dangereux qu’utile, et que quand je cherche à comprendre l’origine de bien des défauts que je reproche à l’économie dominante, je trouve l’usage abusif des mathématiques.

    • Costals

      @Fr
      Nietzsche a bien analysé l’origine de la science. Si les apparences nous satisfaisaient, il n’y aurait pas de volonté de faire science. La science repose nécessairement sur la conviction (le prédicat-jugement de valeur selon Nietzsche) qu’il y a quelque chose derrière l’apparence et que ce quelque chose vaut plus que tout. Donc, en effet, si la science vient confirmer l’apparence (ici, le sens commun), cela lui pose problème, ce qui ne veut pas dire que toute opinion largement partagée est fausse. Enfin, vous ne pouvez pas nier la volonté de puissance qui se cache derrière nombre d’entreprises scientifiques. Mon discours n’est pas nihiliste, il invite juste à considérer avec des pincettes les propos que les scientifiques tiennent sur leur pratique.
      Mais, tout ceci, en effet, n’est qu’un blog…

  26. Costals

    @CH
    En affirmant que toutes les sciences avancent en élaborant des conjectures, vous posez un truisme qui vous permet de triompher sans gant de votre contradicteur. Mon argument « nous en sommes réduits à des conjectures » était inséparable de ce qui suivait et que vous vous êtes bien gardé de réfuter, à savoir qu’une pensée ne peut être testée. D’un point de vue poppérien, cela signifie que nous ne pourrions guère dépasser le stade des conjectures. Je n’y vois pas un drame car, comme je le soulignais, pour moi le critère de scientificité est autre, et c’est heureux. Se baser seulement sur une étude du comportement des « animaux humains » évacue la question centrale de l’adéquation des actes à la volonté ou du débat finalisme-conséquentialisme (ou subjectivisme-objectivisme).
    Vous savez comme moi que le matériau étudié en physique est, sinon toujours homogène dans le temps, du moins contrôlable. Il ne peut tout simplement pas en aller de même en sciences sociales. Il y a entre les deux types de sciences une coupure épistémologique.
    Nous en arrivons au point intéressant du débat. Vous noterez que je n’ai jamais parlé des économistes en général, mais que j’ai toujours pris soin d’évoquer le paradigme néoclassique ou « mainstream » (que je prends comme synonymes). Étant moi-même économiste, j’aurai quelque peu de mal à présenter le champ de mon expertise comme unifié. Cela écrit, on ne saurait nier qu’il y a entre tous les penseurs orthodoxes (ou néoclassiques ou mainstream) un certain nombre points communs, par-delà la diversité des travaux. Notamment celui-ci : ils considèrent une économie réelle d’échange (vs. économie monétaire de production). Pour eux, l’avenir est probabilisable (vs. l’incertitude radicale). Leur ontologie est individualiste (vs. organiciste). Leur point focal d’analyse est la rareté (vs. l’abondance). Il est tout de même étonnant que, dès que l’on vous malmène sur des questions épistémologiques, les mots « obscurantisme » et « problème avec la science en général » jaillissent sous vos doigts… Comment aurais-je pu écrire ce que j’ai écris sur l’économie expérimentale si je n’avais pas lu un certain nombre de travaux de ce domaine (je pourrai très facilement vous citer Gintis, dont vous semblez faire si grand cas) ? Il est tout de même un peu court de se réfugier derrière l’accusation d’incompétence dès lors que l’on se trouve mis en difficulté, ne croyez-vous pas ? Par ailleurs, j’avais souligné un certain nombre de points précis quant à l’oubli en économie auxquels vous n’avez pas répondu.
    Pour vous rassurer, je n’ai aucun souci avec la science « dure » en général, tant qu’elle reste dans ses domaines d’attribution, à savoir les phénomènes physiques et naturels. Si j’osais cette lapalissade, j’écrirais que l’homme est le royaume par excellence des « sciences de l’homme » (en fait, sociales)… Je crois que les neurosciences et autres comparses « dures » peuvent apporter quelque chose à notre compréhension, tant qu’elles restent sous la sujétion de Sa Majesté philosophique. Ceci est un postulat, naturellement, comme le postulat inverse… L’homme n’est pas un animal comme les autres, et je regarde avec beaucoup de méfiance ceux qui tentent de nous faire accroire le contraire…

  27. C.H.

    Je n’ai pas parlé « d’incompétence », j’ai juste reformulé de manière claire la conclusion logique à laquelle la position que vous défendez ici doit mener. J’ai beau chercher dans ce que vous avez écrit ici (ou dans votre article dans la Revue du MAUSS), je ne vois aucun élément constructif permettant de sortir de l’impasse selon laquelle on ne peut dire en sciences sociales parce que, in fine, rien n’est réfutable. Quel est donc ce « critère épistémologique » alternatif qui permettrait de fonder la scientificité des sciences sociales par opposition aux sciences de la nature.

    Toute votre position est fondée sur l’idée qu’il y a une rupture épistémologique entre les sciences de la nature et les sciences sociales. C’est une position très ancienne et que je connais relativement bien(j’ai pas mal lu les néo-kantiens et Dilthey). Elle avait un fondement au 19ème siècle et à bien des égards elle a même était salutaire, je pense néanmoins sincèrement qu’elle est aujourd’hui intenable eu égard aux développements scientifiques du siècle dernier (notamment la cybernétique, la théorie des systèmes complexes, les sciences cognitives). Il n’y a pas de rupture, il y a une continuité. C’est du moins la conclusion à laquelle on est conduit si on accorde le moindre crédit à ces sciences et que l’on dépasse le seul discours philosophique. C’est l’un des bienfaits du tournant naturaliste de l’épistémologie. De votre côté, vous vous contentez de répéter que l’homme n’est pas un animal comme les autres (c’est vrai, le singe aussi d’ailleurs), que les sciences sociales ne répondent pas à la même logique que les sciences de la nature, etc. Je pense que c’est une position on ne peut plus fragile.

    Sur l’économie expérimentale, si vous connaissez bien le domaine, vous devez alors savoir qu’il y a d’importantes discussions et controverses au sein même de ce programme de recherche (pour simplifier, entre l’école Binmore et l’école Gintis), ce qui tend à prouver que les résultats qu’elle produit sont loin d’être aussi triviaux.

    Pour finir, je vois que vous reprenez la caractérisation de l’orthodoxie proposée par Marc Lavoie. C’est une bonne chose car elle se place sur le plan épistémologique/théorique et pas sur le plan politique/idéologique sur lequel votre dernier commentaire nous avait amené. Je la trouve toutefois peu opérationnelle car elle ne correspond pas à certains développements orthodoxes récents voire est fondée sur certains clivages qui sont discutables. Surtout, cela ne nous autorise pas à induire que le mainstream est idéologiquement orienté.

  28. elvin

    Le propre des sciences humaines, ce n’est pas tellement que « l’homme n’est pas un animal comme les autres » (car je vous l’accorde on peut dire ça de n’importe quel animal), mais qu’il est à la fois celui qui étudie (le chercheur) et l’objet qu’il étudie. Et ça, c’est bien une rupture radicale avec les sciences de la nature.

    Que serait l’entomologie si elle était faite par les fourmis ? Que serait la physique des particules si les particules étaient douées de libre-arbitre et de raison et qu’il y avait parmi elles des chercheurs (ou des chercheuses…) en physique des particules ? C’est exactement la position dans laquelle se trouvent les sciences humaines, et faire comme si ce n’était pas le cas est une position éminemment anti-scientifique car elle consiste à la fois à nier la réalité et à se mettre un bandeau sur les yeux pour se priver d’une source fondamentale d’informations.

    Quant à dire que le « mainstream » est actuellement très diversifié et en pleine évolution, je suis bien d’accord, au point que je pense que le mot « mainstream » a perdu tout sens précis. Il reste néanmoins marqué par ce que je crois être son péché originel : le monisme méthodologique.

    Et que penser du fait que Costals et moi, tout en soutenant des positions épistémologiques pour le moins voisines, avons apparemment des positions idéologiques très différentes voire opposées ? Probablement que nos positions épistémologiques ne doivent rien à nos positions idéologiques.

    • C.H.

      « Le propre des sciences humaines, ce n’est pas tellement que « l’homme n’est pas un animal comme les autres » (car je vous l’accorde on peut dire ça de n’importe quel animal), mais qu’il est à la fois celui qui étudie (le chercheur) et l’objet qu’il étudie ».

      En toute rigueur, c’est totalement inexact. L’objet de l’économie ou de la sociologie c’est le *système* qui résulte des interactions entre individus. De ce point de vue, ce système avec ses effets émergents nous est tout autant extérieur que le comportement des nuages.

      « Que serait l’entomologie si elle était faite par les fourmis ? Que serait la physique des particules si les particules étaient douées de libre-arbitre et de raison et qu’il y avait parmi elles des chercheurs (ou des chercheuses…) en physique des particules ? C’est exactement la position dans laquelle se trouvent les sciences humaines, et faire comme si ce n’était pas le cas est une position éminemment anti-scientifique car elle consiste à la fois à nier la réalité et à se mettre un bandeau sur les yeux pour se priver d’une source fondamentale d’informations. »

      Je crois que vous faites (Costals ici) la confusion entre contexte de découverte et contexte de justification. La manière dont le scientifique acquiert de l’information (expérimentation, introspection, axiomatisation, modélisation, etc.) n’est pas la question. Le problème porte sur le fait de savoir comment, en sciences sociales, on va déterminer si telle ou telle proposition va être conservée ou abandonnée. Sur ce point, il n’y a pas de différence de nature entre la la manière dont procèdent *effectivement* les économistes et les scientifiques d’autres disciplines. Je sais que les autrichiens défendent une autre position, mais je considère que leur stratégie a été un échec patent. Mais on sort du sujet.

      « Quant à dire que le « mainstream » est actuellement très diversifié et en pleine évolution, je suis bien d’accord, au point que je pense que le mot « mainstream » a perdu tout sens précis. Il reste néanmoins marqué par ce que je crois être son péché originel : le monisme méthodologique. »

      Le seul courant en économie à avoir mis en pratique un réel dualisme méthodologique c’est l’école autrichienne. Vous savez ce que j’en pense.

      « Et que penser du fait que Costals et moi, tout en soutenant des positions épistémologiques pour le moins voisines, avons apparemment des positions idéologiques très différentes voire opposées ? Probablement que nos positions épistémologiques ne doivent rien à nos positions idéologiques. »

      Costals n’est manifestement pas d’accord avec vous. Mais cette question là n’a aucune importance. Les positions idéologiques ne peuvent se discuter, les positions épistémologiques si.

  29. Costals

    @CH
    Qu’il y ait, comme vous l’appelez, un « tournant naturaliste de l’épistémologie » ne signifie pas qu’il n’y ait plus de débat dans ce domaine. Les modes vont et viennent, et l’engouement d’une communauté scientifique n’est pas nécessairement gage de vérité. Par exemple, les développements récents des sciences cognitives ont apporté de l’eau au moulin de la vieille phénoménologie (voir l’ouvrage de Berthoz et Petit, paru chez Odile Jacob).
    Le singe se rapproche de l’homme sur certains points ? Mais encore ? Cela invite à repenser la coupure que certains avaient institué entre l’homme et l’animal ? La bonne affaire ! Il existe toujours une différence de taille entre l’homme et ses compagnons dont il descend : la créativité et l’imagination. (Pour qui a vu le film de Capucine présenté au festival de Clermont-Ferrand, cela ne fait pas de doute : ce n’était qu’une addition de scènes pompées sur des oeuvres existantes…) Et quand bien même il n’y aurait pas de critère absolu, cela militerait seulement pour la constitution de « sciences de l’homme et du singe » différentes des sciences « dures » et non pour une pseudo-continuité entre les deux.
    Je me base sur la classification de Lavoie. Mais je n’y vois un plan épistémologique/théorique qu’aussi longtemps que je ne m’interroge pas sur les raisons du choix de ces divers postulats. Posez-vous la question : pourquoi retenir ces axiomes de préférence aux autres ? Je suis persuadé que, au-delà des choix d’opportunités de carrière, la principale motivation est politique. D’ailleurs, toutes mes interventions tendaient à soutenir ceci : la faillite macro-économique des théories mainstream a été maintes et maintes fois démontrée depuis des décennies ; pourtant, on continue à faire comme si de rien n’était et à appliquer les recettes néo-classiques… Implicitement, la macro des néoclassiques renvoie aux modèles walrasiens. Prenez par exemple Cahuc et Zylberberg (Le Chômage : fatalité ou nécessité ?) : c’est bête à pleurer ! Tout leur bouquin repose sur l’idée que le chômage est dû aux comportements des chômeurs, ou aux conséquences des politiques publiques sur leurs comportements. Pas un chapitre n’est consacré à examiner l’hypothèse d’une insuffisance de la demande, leurs modèles économétriques sont basés sur des équations d’équilibre général, ils assènent que la productivité peut être mesurée en termes monétaires, etc.
    J’aimerais bien connaître les positions macro de tous les tenants de l’économie expérimentale. À lire Gintis, on s’aperçoit que ce n’est pas très éloigné des néokeynésiens (que je rattache au mainstream). Ces gens-là sont intelligents, ils doivent bien se rendre compte que, en s’inscrivant dans un paradigme particulier, ils se trouvent en compagnie de personnages aux penchants conservateurs plus ou moins prononcés. Comment pourrait-il en être autrement quand on sait que la conclusion logique de la macro néoclassique est de laisser le plus possible faire les acteurs (ce qui ne veut pas dire qu’il faille un Etat zéro) ? Ils ne peuvent pas ignorer que, en confortant un paradigme, ils renforcent la légitimité de ses prescriptions politiques. Bien sûr, il existe toujours des idéalistes qui s’imaginent pouvoir détruire la citadelle de l’intérieur : là encore, quand on voit l’extrême cécité aux critiques de la macro mainstream, on sait que les raisons de sa résistance ne sont pas scientifiques. C’est moins la force de l’argument qui compte que la force sociale du scientifique qui l’énonce. Sans faire du marxisme vulgaire, on ne peut manquer de souligner que, puisque le mainstream conforte les puissants dans leurs privilèges, il n’a de raison de bouger qu’en cas de crise majeure.
    Au risque de me répéter, qu’il n’y ait pas réfutabilité n’implique en rien que l’on ne peut fonder de connaissance. C’est juste que le critère qui permet d’établir la vérité n’est, selon moi, pas très différent de ce qu’il est dans la vie de tous les jours : un exercice de rigueur, de lucidité et d’honnêteté. Ces termes là ont un sens, ou alors c’est à désespérer de la philosophie depuis sa naissance. N’oublions pas les analyses de Joseph Needham et d’autres : la science est une manière occidentale (grecque plus précisément) d’envisager le monde et il y aurait quelque arrogance à considérer qu’avant sa création personne n’a jamais fondé de connaissance.
    Ce qui m’amène au point soulevé par Elvin. En effet, j’aurais dû ajouter qu’un des problèmes épistémologiques vient du fait que le scientifique fait partie du monde observé, et qu’il ne peut s’en abstraire. Ce n’était qu’implicite dans tous mes développements, mais il vaut mieux l’écrire clairement.
    @Elvin : je ne suis pas sûr de me retrouver avec vous sur tous les postulats épistémologiques, même si nous devons en partager beaucoup. Quoiqu’il en soit, je n’affirme pas que tout choix est nécessairement idéologique, mais qu’il l’est en général (cf. discussion plus haut).

    • C.H.

      « Qu’il y ait, comme vous l’appelez, un « tournant naturaliste de l’épistémologie » ne signifie pas qu’il n’y ait plus de débat dans ce domaine. Les modes vont et viennent, et l’engouement d’une communauté scientifique n’est pas nécessairement gage de vérité. Par exemple, les développements récents des sciences cognitives ont apporté de l’eau au moulin de la vieille phénoménologie (voir l’ouvrage de Berthoz et Petit, paru chez Odile Jacob). »

      Balayer d’un revers de la main une évolution qui date des années 70 en parlant « d’effet de mode » est un peu court.

      « Le singe se rapproche de l’homme sur certains points ? Mais encore ? Cela invite à repenser la coupure que certains avaient institué entre l’homme et l’animal ? La bonne affaire ! Il existe toujours une différence de taille entre l’homme et ses compagnons dont il descend : la créativité et l’imagination. (Pour qui a vu le film de Capucine présenté au festival de Clermont-Ferrand, cela ne fait pas de doute : ce n’était qu’une addition de scènes pompées sur des oeuvres existantes…) Et quand bien même il n’y aurait pas de critère absolu, cela militerait seulement pour la constitution de « sciences de l’homme et du singe » différentes des sciences « dures » et non pour une pseudo-continuité entre les deux. »

      Où placez-vous la systémique/théorie des systèmes complexes ? Voilà une discipline qui étudie les systèmes animaux, les systèmes humains et d’autres systèmes encore avec les mêmes outils. Science « dure » ou science sociale ? Pour en revenir à notre sujet de départ, je ne vois pas en quoi le fait que les individus soient créatifs ou plein d’imagination empêche de mettre en place des procédures pour tester les propositions des théories économiques ou sociologiques. La créativité, ça peut même se modéliser (suffit d’introduire une variable stochastique…). Oui je sais, c’est réducteur… mais c’est fécond, bien plus que de se contenter de dire « l’individus sont créatifs ».

      A cela j’ajoute que j’ai pris l’exemple du singe, mais j’aurais pu également prendre celui des insectes sociaux ou autre encore. L’idée qu’il y aurait une sorte de « saut ontologique qualitatif » (parce que c’est bien une hypothèse ontologique – aux conséquences épistémologiques et méthodologiques – et non épistémologique) avec l’être humain me semble contraire à tout ce que l’on a pu apprendre depuis la révolution darwinienne. De l’être unicellulaire à l’Homme, il y a une gradation ponctuée d’effets émergents. Mais ces effets émergents n’ont rien de mystérieux, on peut les expliquer (c’est un peu l’objet de la théorie des systèmes complexes). Attention, je ne défend aucune forme de réductionnisme : chaque niveau ontologique a une relative indépendance qui fonde la légitimité des différentes sciences. Plus que la nature de l’Homme, la vraie spécificité des sciences sociales est qu’il y a une relation entre action et structure sociale qui peut nécessiter le développement d’outils ou de méthodes spécifiques (les économistes en utilisent certains – la théorie des jeux par exemple). Mais cela ne fonde pas une épistémologie alternative spécifique aux sciences sociales.

      « Je me base sur la classification de Lavoie. Mais je n’y vois un plan épistémologique/théorique qu’aussi longtemps que je ne m’interroge pas sur les raisons du choix de ces divers postulats. Posez-vous la question : pourquoi retenir ces axiomes de préférence aux autres ? Je suis persuadé que, au-delà des choix d’opportunités de carrière, la principale motivation est politique. »

      Etre persuadé est une chose, mais ce n’est pas suffisant. Il va falloir en apporter la preuve. Je pense qu’il doit y avoir des choses là dessus en sociologie de la connaissance. En ce qui me concerne, je crois beaucoup plus à une explication de type épistémologie évolutionnaire : les scientifiques adoptent telles idées, telles croyances (oui!) ou telles théories parce que c’est celles-là qu’on leur a enseigné et parce qu’ils ont appris à s’en servir. Le critère idéologique est secondaire voire moins encore.

      « D’ailleurs, toutes mes interventions tendaient à soutenir ceci : la faillite macro-économique des théories mainstream a été maintes et maintes fois démontrée depuis des décennies ; pourtant, on continue à faire comme si de rien n’était et à appliquer les recettes néo-classiques… »

      Comme Kuhn l’a souligné il y a bien longtemps, le remplacement d’un paradigme par un autre nécessite qu’il y ait une alternative crédible. Ajoutez à cela l’inertie liée au mode de transmission des idées scientifiques (cf. supra) et vous avez une explication « a-idéologique ».

      « Implicitement, la macro des néoclassiques renvoie aux modèles walrasiens »

      C’est au moins en partie faux. C’est vrai que les modèles DSGE sont basés sur le concept d’équilibre mais depuis qu’ils sont à agents hétérogènes ils n’ont plus qu’une très lointaine parenté avec le modèle walrassien. Quant aux ABM (agent-based models) qui sont de plus en plus utilisés en macro, c’est l’anti-thèse absolue de l’économie walrassienne. Et c’est probablement l’avenir de la discipline.

      « À lire Gintis, on s’aperçoit que ce n’est pas très éloigné des néokeynésiens (que je rattache au mainstream). Ces gens-là sont intelligents, ils doivent bien se rendre compte que, en s’inscrivant dans un paradigme particulier, ils se trouvent en compagnie de personnages aux penchants conservateurs plus ou moins prononcés »

      Cela devrait au contraire vous interrogez. Que des gens (très) intelligents comme Gintis, qui ont quand même comme gros défaut d’être socialiste ou apparenté, adopte en toute connaissance de cause les mêmes outils que des économistes réputés conservateurs est étrange non ? Bon pour la petite histoire, Gintis est très critique envers les modèles macro standard (voir un article de 2007 dans l’Economic Journal).

      Edit : je tombe à l’instant sur ce très intéressant billet de Rajiv Sethi sur l’intérêt des analyses en termes d’équilibre :
      http://rajivsethi.blogspot.com/2010/07/equilibrium-analysis.html

      Voilà qui indique que même les économistes « mainstream » réfléchissent à ces questions et ne répliquent pas bêtement la même méthodologie sans en questionner la pertinence.

      « Bien sûr, il existe toujours des idéalistes qui s’imaginent pouvoir détruire la citadelle de l’intérieur : là encore, quand on voit l’extrême cécité aux critiques de la macro mainstream, on sait que les raisons de sa résistance ne sont pas scientifiques. C’est moins la force de l’argument qui compte que la force sociale du scientifique qui l’énonce. Sans faire du marxisme vulgaire, on ne peut manquer de souligner que, puisque le mainstream conforte les puissants dans leurs privilèges, il n’a de raison de bouger qu’en cas de crise majeure. »

      Je crois que ces gens là ne sont pas idéalistes mais pragmatiques. En mon for intérieur, je suis institutionnaliste (old school : Veblen, Commons etc). Eh bien, je suis désolé de dire ça mais la stratégie des institutionnalistes depuis 1 siècle n’a débouché sur rien. Le courant est confidentiel, a du mal à s’émanciper de la tutelle de ses fondateurs, et ses quelques bonnes idées ont été adopté par le mainstream. Sur votre explication marxiste je crois qu’on ne peut pas discuter. Il faudrait que vous soyez plus précis sur les mécanismes à l’oeuvre parce qu’à ce degré de généralité… Tout ce que je peux vous dire c’est que le mainstream (la science économique) a bien évolué en un siècle, preuve qu’il n’est pas si conservateur que ça.

      « Au risque de me répéter, qu’il n’y ait pas réfutabilité n’implique en rien que l’on ne peut fonder de connaissance. C’est juste que le critère qui permet d’établir la vérité n’est, selon moi, pas très différent de ce qu’il est dans la vie de tous les jours : un exercice de rigueur, de lucidité et d’honnêteté. »

      Désolé, mais ce ne sont pas des critères de sélection des idées et des théories. L’honnêteté et la rigueur sont la moindre des choses que l’on puisse attendre d’un scientifique. Tous ne respectent pas ce minimum syndical (et pas qu’en économie) mais la majorité si. Ce n’est pas avec ça que vous allez déterminer si telle ou telle proposition mérite d’être conservée ou non.

      « la science est une manière occidentale (grecque plus précisément) d’envisager le monde et il y aurait quelque arrogance à considérer qu’avant sa création personne n’a jamais fondé de connaissance. »

      Oui, la connaissance peut être produite par d’autres biais que la science. Mais ce n’est pas exagérer que de dire que la science est, et de loin, l’institution la plus efficace dans cette optique.

      « Ce qui m’amène au point soulevé par Elvin. En effet, j’aurais dû ajouter qu’un des problèmes épistémologiques vient du fait que le scientifique fait partie du monde observé, et qu’il ne peut s’en abstraire. Ce n’était qu’implicite dans tous mes développements, mais il vaut mieux l’écrire clairement »

      Même remarque qu’à Elvin ci-dessus : l’économie et la sociologie s’intéressent au fonctionnement des *systèmes socioéconomiques* et pas à l’individu stricto sensu et il n’y a pas de problème si l’on distingue contexte de découverte et contexte de justification. (et puis, le physicien fait aussi partie du monde physique qu’il étudie et il interfère également avec dans son activité)

      • Costals

        Une fois de plus, je remarque que vous n’avez pas répondu à certaines objections. Lorsque je remarque que la science mainstream s’érige sur l’oubli (cf. l’aversion pour le risque et l’heuristique de représentativité) ou que deux des plus grands spécialistes français d’économie du travail, Cahuc et Zylberberg, consacrés selon les procédures de validation scientifique, trimballent en contrebande tout un appareil idéologique, avec erreurs flagrantes d’interprétation et points aveugles d’envergure (au point, par exemple, de ne jamais examiner l’hypothèse d’un impact de la demande sur le chômage), cela ne constitue pas des déviations mineures sur le droit chemin de la Science ! Posez-vous la question inverse : Cahuc et Zylberberg auraient-ils pu s’élever à la dignité scientifique qui est la leur s’ils ne défendaient pas, dans leur travail, ce genre de positions ? Vous êtes peut-être trop jeune pour le savoir (ou les yeux trop rivés sur l’idéal de la Science, auquel on ne peut que souscrire), les années 1980 et 1990 ont vu à l’œuvre un processus de normalisation de l’enseignement et de la recherche en science économique à l’université par noyautages et excommunications de la part des néoclassiques. Maintenant que le sale boulot a été accompli, ils peuvent contempler le champ de ruines qu’ils ont laissé et décréter qu’il n’y a pas d’alternative. (Votre « épistémologie évolutionnaire » comme vous l’appelez ne résiste pas un examen sérieux: on n’adhère pas uniquement à une doctrine parce qu’on nous l’a enseigné ; jusqu’à une date récente -mettons les années 1990- plusieurs paradigmes différents étaient enseignés et il fallait faire un choix.) Si un chercheur s’avisait, demain, de présenter à une revue très réputée un article d’économie du travail ne partant pas des postulats que la productivité peut être mesurée en termes monétaires ou que la demande peut être négligée, tout simplement parce que ces hypothèses sont fausses, peu importe l’intelligence ou la fécondité de ses analyses, il sera rejeté comme « non scientifique » ! Et si l’on ne s’en réfère pas à Keynes pour l’heuristique de représentativité ou l’aversion pour le risque (alors qu’il a dégagé ces principes en 1921), c’est parce que le personnage (et ses théories) dérangent ! 89 années d' »inertie liée au mode de transmission des idées scientifiques » alors que Keynes n’était, de son vivant, pas tout à fait un inconnu, vous conviendrez que cela fait désordre ! Notez que votre argument n’est pas réfutable… ce qui, de votre point de vue, devrait vous gêner.
        Il y a une alternative crédible, quoique moins développée que le mainstream, et là je prêche bien sûr pour ma paroisse post-keynésienne. Ses théories sont réalistes et elles permettent de bien comprendre le fonctionnement des économies réellement existantes. Que ce paradigme là n’ait pas réponse précise à tout, qu’il y ait encore des chantiers, c’est certain mais je ne vois pas en quoi cela serait une objection : je préfère m’engager dans des théories aux prémisses saines que de m’embarquer dans un programme de recherche dont je sais que les postulats sont archi-faux.
        « Le physicien fait aussi partie du monde physique qu’il étudie et il interfère également avec dans son activité » écrivez-vous. A cette différence de taille près qu’il n’a pas un rapport passionnel et intéressé à son objet, au sens où l’on entend les passions et les intérêts dans les sociétés humaines.
        Quant au « saut ontologique qualitatif » : s’il s’agit d’un postulat (ce que je suis prêt à concéder, car même si je suis en mesure d’argumenter, je ne peux avancer de preuve absolue et irréfutable), le point de vue inverse l’est également ! Si l’existence de Dieu est un postulat, alors la croyance en sa non-existence l’est aussi.
        Je n’ai jamais écris que le mainstream ne se posait jamais de question, mais qu’il manifestait une « extrême cécité aux critiques » et que sa faillite avait été « démontrée depuis des décennies ». Il se pose des questions, c’est certain, mais sans changer ses pratiques, ou en les changeant avec une lenteur exaspérante. Dans l’article dont vous avez attaché le lien, de manière tout à fait typique Rajiv Senthi conclut que les approches alternatives en termes de déséquilibre ont beau être intéressantes, il n’en continuera pas moins de travailler sur des modèles d’équilibre ! Et je pourrais vous citer Frank Hahn, pour qui son paradigme a échoué quant à l’intégration de la monnaie dans l’analyse, que ses modèles « n’offrent pas la plus petite ressemblance avec les économies réelles », et qui pour autant a travaillé toute sa vie sur des modèles d’équilibre général.
        Vous sous-entendez que les modèles walrasiens sont à agent représentatif, alors qu’il n’y a rien de tel chez Walras ou même Arrow et Debreu. Ce n’est pas cela qui fait la spécificité de la démarche walrasienne, ni même la présence d’un « crieur de prix » (quoique le paradoxe soit savoureux). Il s’agit bien plutôt de l’approche d’équilibre général instantanéiste, sans monnaie, avec toutes sortes de spécifications regardant les fonctions de comportement (le plus souvent intertemporel !) des acteurs de l’économie. Et à ce compte là, les ABM, ne me semblent pas beaucoup mieux s’en tirer… Le modélisateur devient démiurge.
        « La créativité, ça peut même se modéliser »…
        Les bras m’en tombent. La prochaine fois que vous arriverez à écrire L’Oeuvre au noir ou à composer le deuxième concerto pour piano de Rachmaninoff avec vos variables stochastiques, contactez-moi.
        Par ailleurs, si, comme vous finissez vous-même par l’admettre, toute connaissance n’est pas de nature scientifique, interrogez-vous sur les critères de ces vérités à caractère « non-scientifique ».
        Quant à Gintis, vos objections abondent dans mon sens : son pragmatisme est de carrière, il sait qu’il ne serait pas entendu autrement. Mais je ne prétends pas non plus qu’une erreur purement intellectuelle n’existe pas… Même les gens intelligents se trompent…
        L’étendue de nos divergences est telle, et nous débattons depuis tellement longtemps, que je ne nous vois pas progresser plus avant dans l’exposition de postures irréconciliables. J’ai d’autres chats scientifiques à fouetter.
        En toute sympathie, laissez-moi vous dire ceci. Vous êtes encore jeune, vous venez d’être nommé à un poste universitaire. J’espère que vous finirez par vous rendre compte à quel point la pratique scientifique est loin de son idéal. Peut-être, alors, vous interrogerez-vous sur ce qu’est une science sociale. Vous verrez des nullités scientifiques accéder aux honneurs de la profession, des éminences grises dont les analyses fulgurantes seront rejetées ou interprétées avec des biais monstrueux, etc. Alors, peut-être, finirez-vous par ouvrir les yeux. C’est tout ce que je vous souhaite.
        Maintenant, privilège du blogueur oblige, je vous tire ma révérence, et vous laisse le dernier mot.

  30. elvin

    « ce système avec ses effets émergents nous est tout autant extérieur que le comportement des nuages. »
    A la fois d’accord et pas d’accord. On comprend d’autant mieux le comportement des nuages qu’on connaît mieux celui des gouttes d’eau qui le composent, et il n’y a aucune raison d’exclure a priori des sources de connaissances à ce sujet. Les gouttes d’eau ne le feraient pas si elles devaient faire la théorie des nuages.

    « Je sais que les autrichiens défendent une autre position, mais je considère que leur stratégie a été un échec patent. »
    Vous savez que je considère, moi, que c’est la stratégie que j’appellerai « walraso-keynésienne » (faute de savoir encore ce qu’est le « mainstream ») qui est un échec patent. Et je crois bien avoir lu le même jugement chez des économistes que vous considérez probablement comme « mainstream ». Nous aurons du mal à aller plus loin qu’un constat de désaccord.

  31. C.H.

    « A la fois d’accord et pas d’accord. On comprend d’autant mieux le comportement des nuages qu’on connaît mieux celui des gouttes d’eau qui le composent, et il n’y a aucune raison d’exclure a priori des sources de connaissances à ce sujet. Les gouttes d’eau ne le feraient pas si elles devaient faire la théorie des nuages. »

    On est bien d’accord mais :
    1) cela ne nous dit rien sur l’ampleur et la valeur de la connaissance que l’on peut acquérir sur nous-même par les diverses méthodes envisageables (introspection, raisonnement axiomatique)
    2) quoiqu’il arrive cela ne nous abstient pas d’étudier ce qui est vraiment important, à savoir les effets émergents qui résultent des comportements individuels.

    Je crois que le danger est précisément de croire que, parce que « l’homme est à la fois objet et sujet », cela nous épargne l’étape numéro 2. Ce n’est pas le cas. Cette connaissance est juste un input informationnel supplémentaire qui complexifie le système que l’on étudie mais qui n’en altère pas fondamentalement sa nature ou en tout cas la manière dont on va étudier son fonctionnement. Chez les autrichiens, Hayek avait bien compris cela. J’ai bien peur que ce ne soit pas le cas de tous ses compagnons de route.

  32. elvin

    Nous finissons par être à peu près d’accord. Il nous reste à nous accorder (si possible) sur deux idées :
    1. les sciences humaines ne doivent pas décider d’ignorer ce qui fait précisément la différence entre les êtres humains et le reste de l’univers (connu)
    2 les sciences humaines ne doivent pas se priver par principe des informations que les humains peuvent avoir d’eux-mêmes parce qu’ils sont des êtres humains. L’ampleur et la valeur de ces connaissances est une autre question.

  33. C.H.

    @Costals:

    « En toute sympathie, laissez-moi vous dire ceci. Vous êtes encore jeune, vous venez d’être nommé à un poste universitaire. J’espère que vous finirez par vous rendre compte à quel point la pratique scientifique est loin de son idéal. Peut-être, alors, vous interrogerez-vous sur ce qu’est une science sociale. Vous verrez des nullités scientifiques accéder aux honneurs de la profession, des éminences grises dont les analyses fulgurantes seront rejetées ou interprétées avec des biais monstrueux, etc. Alors, peut-être, finirez-vous par ouvrir les yeux. C’est tout ce que je vous souhaite. »

    Cette façon de personnaliser la discussion en mettant sur le compte de mon âge ma cécité ou mon « idéalisme » est un terrible aveu de faiblesse de votre part. Je pourrais vous répondre sur chacun de vos points (le « saut ontologique » qui mène à l’Homme n’est pas un postulat métaphysique mais davantage une hypothèse scientifique testable, l’économie post-keynésienne j’aime bien mais ça ne couvre qu’un modeste territoire de la science économique [la macro], etc.) mais vous avez raison, ce n’est pas la peine.

    J’ajoute un point quand même sur Cahuc&Zylberberg. Si je n’ai pas répondu c’est parce que :
    1) je n’ai pas lu l’ouvrage en question et que je me vois mal faire le moindre commentaire sur quelque chose que je n’ai pas lu ;
    2) Cahuc&Zylberberg ne sont pas la science économique. On peut critiquer les travaux d’auteurs s’en remettre en cause toute la discipline. Il y a des pans de la science économique plus solides (ex : l’organisation industrielle ou le mechanism design) que d’autres (ex : la macroéconomie)
    3) ne pas évoquer l’insuffisance de la demande pour expliquer un chômage structurel ne m’a jamais choqué. Si un pays A dont l’économie est similaire (et interconnectée) à un pays B à un chômage en *période de stabilité* supérieur de 2 à 3% de manière durable, peut-on conjecturer raisonnablement que c’est à cause d’une demande insuffisante ? Pour tout vous dire, j’ai toujours trouvé l’insistance inconditionnelle des post-keynésiens sur l’importance permanente de la demande effective aussi mystérieuse que la croyance des économistes standards à une certaine époque dans l’optimalité inconditionnelle du marché…

  34. Thomas

    « Si vous arrivez à écrire l’Oeuvre au noir avec vos variables stochastiques contactez moi »

    Permettez moi de vous contacter :*
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Paradoxe_du_singe_savant

  35. C.H.

    Très intéressant Thomas, je ne connaissais pas ça.

    Juste pour rajouter un point sur cette question de la créativité : la plupart du temps, l’économiste ne va pas s’intéresser à la créativité (ses mécanismes) per se mais plutôt à ses conséquences. Il est alors tout à fait légitime, dans le cadre d’une modélisation, de l’appréhender au travers d’une variable stochastique. C’est par exemple comme ça que Nelson&Winter (et tous les travaux qui s’inscrivent dans cette perspective) introduisent l’innovation et le comportement prospectif des firmes. Cela n’a absolument rien d’aberrant. C’est une approximation qui permet de rendre compte d’un certain nombre de phénomènes de dynamique de marché notamment.

    Il en va différemment s’il s’agit d’étudier le processus créatif en lui-même. Peut être que les économistes devraient s’y intéresser mais je ne suis pas sûr qu’ils soient les plus qualifiés pour cela. Tout ça pour dire que les outils appropriés et la méthodologie adéquate dépendent d’abord des questions que l’on se pose et de ce que l’on veut expliquer.

  36. Occitan 64

    Ouah !!! On peut dire que ça phosphore même en été ….Désolé d’avoir tout lu en diagonale; mais je suis trop feignant pour tout lire …..Un truc, tiens; la paresse (si chère à Lafargue; le gendre de Marx, qui a écrit un magnifique opuscule sur « Son Droit » ….à la paresse …Un truc à rentrer dans vos paramètres économétriques…..Bon courage à partir de là pour faire de la science même…. humaine …

    Costals me fait plaisir car je ne crois pas plus au Père Noél depuis l’âge de 6 ans, qu’aux sciences dîtes dures pourtant si largement infalsifiables (??? pratiquez un peu la chimie et vous comprendrez un peu plus mon amour de Feyerabend), puisque vous semblez tant tenir à Popper dont les thèses sont éculées : on fait quoi de sa falsifiabilté qd ça fonctionne dans 40 % des cas ??? Vous non plus ; moi non plus ….

    Je sais, pour avoir un peu lu Alexandre Koyré, les rapports complexes et parfois bizarres qui relient sciences et sociétés.
    Après tout la révolution Copernicienne est tout autant une révolution scientifique que symbolique. Mais ce n’est pas cela qui me gêne ou que j’essaie ici de questionner.
    Ce que j’essaie de dire renvoie à la simple idée que les sciences sociales (y compris la reine de toutes : l’économie) sont d’emblée des sciences « morales et politiques » (à la différence des sciences normales) par l’objet auquel elles s’intéressent : les comportements humains et sociaux.

    Les physiciens ne discutent pas (plus) du « sexe des anges »; ne se posent guère de questions sur la nature même des atomes ; s’ils sont déterminés ou rationnels, s’ils peuvent ou pas se mettre en grève…..

    Tandis qu’en sciences sociales il en va toujours différemment: puisque n’importe quelle théorie économique ou sociologique part d’un a priori métaphysique sur la nature des hommes, de leurs goûts, de leurs choix, de leurs relations ce qui suppose de faire des hypothèses lourdes (métaphysiques ?) qui, le plus souvent, revoient aux fausses oppositions canoniques de la philosophie classique (idéalisme vs matérialisme, individu vs collectif, micro vs macro…).

    Certes, et c’est bien pour cela que ce sont des sciences ; il est toujours possible ex-post de vérifier la validité empirique de toute théorie, de confronter le modèle à « la réalité », et surtout de vérifier sa capacité explicative. Bref ; la valeur heuristique d’un modèle, d’une théorie peut toujours être validée ou contestée ce qui n’enlève rien, par contre, au caractère « moral » de ces sciences, si l’on entend ce terme non pas dans son acception naïve mais ontologique.
    A savoir qu’au commencement de ces sciences se posent toujours des considérations ontologiques, anthropologiques décisives qui font ; qu’à la différence du physicien par exemple, les grands théoriciens des sciences sociales laissent rarement leurs propres croyances au vestiaire.

    Pour reprendre une phrase de Spinoza, j’ai même l’impression que certains « scientifiques » de ces sciences jouent parfois le même rôle que celui que Spinoza reprochait déjà aux philosophes :
    « Les philosophes conçoivent les hommes non tels qu’ils sont mais tels qu’eux-mêmes voudraient qu’ils fussent : de là cette conséquence que la plupart, au lieu d’une Ethique, ont écrit une Satire, et n’ont jamais eu en Politique de vues qui puissent être mises en pratique. Entre toutes les sciences, donc, qui ont une application, c’est la Politique où la théorie passe pour différer le plus de la pratique, et il n’est pas d’hommes qu’on juge moins propres à gouverner l’Etat, que les théoriciens c’est-à-dire les philosophes …. ».

    Remplacez l’expression « philosophes » par une certaine « doxa technico-économique standard », certes très éloignée de la recherche la plus académique, et que je ne réduis pas du tout pour ma part à la micro-économie néo-classique ( tant celle-ci a été amendée, critiquée par d’autres micro-économies – celle qui a valu le Nobel à Stiglitz et Akerlof, par exemple) ; car aussi très présente au cœur même de la macro-économie ; ce qui pose un autre problème sur lequel vous me semblez un peu optimiste.
    Celui de l’existence d’une communauté scientifique chez les économistes (mais on peut élargir cela à l’ensemble des sciences sociales). J’aurais presque envie de dire que celle-ci ne peut exister ; en dehors des chapelles évidemment ( on a les mêmes) , puisqu’il me paraît très difficile qu’un consensus scientifique puisse se réaliser tant les approches sont à la fois diverses et parfois très contradictoires.
    Un paradigme n’efface pas l’autre en sciences sociales ; ou alors quand cela arrive, c’est pour des considérations qui sont bien plus idéologiques (morales ??? mais c’est qui qui a commencé ???) que scientifiques.

    Vous me semblez bien naif pour le coup dans les rapports (pour le coup de force) qui fragmentent sciences et politique…..Qu’aurait été Reagan sans la légitimation « scientifique » (ici morale, pour ne pas dire religieuse) de Friedman ????

    PS (1) : Sur Amable et Palombarini ; leur ouvrage s’inscrit dans une filiation néo-institutionnaliste et marxiste qui ; mais le titre est volontairement provocateur, nie la morale pour la remplacer par une autre …… ; celle du rapport de force…. Je n’ai rien contre d’ailleurs mais cela reste une morale ….Pas une Ethique …..

    PS (2) :je crois comprendre Costals quand il évoque une différence d’âge , en tout cas de génération; mais qui en effet n’a aucune valeur scientifique; juste d’expérience, d’autres expériences; y compris « scientifiques »……

  37. Titan

    Je considère qu’il y a des gens qui font l’économie: politiques, dirigeants, agents économiques.. et ceux qui la pensent. Sortir l’économie de son contexte historique, c’est construire une société écran. Tous les grands principes sont managériaux, politiques.. L’économie réduite à une science donne part belle à la formalisation et aux hypothèses sans pour autant faire des prévisions durables et solides, d’où le facteur de subjectivité important. L’histoire, le management, la politique sont là pour y remédier..
    Si je visite ce blog, c’est grâce à votre esprit pluridisciplinaire, car on voit que l’économie fermée n’a pas marché.. Enfin, si un 18/20 en première SES comme en doctorat d’économie était la condition pour faire des nobélisés, on le saurait.. P.Higgs, Einstein, se sont battus contre les plus grands docteurs pour faire reconnaître leurs théories! Ce ne sont pas les mêmes qui évaluent le savoir et qui accréditent des théories, le problème vient peut-être de là, j’espère que vous vous sentirez au niveau..

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