Faut-il lire les blogs d’économie ?

C.H.

Kartik Athreya, économiste à la Réserve fédérale de Richmond, a publié récemment un petit texte dont je m’étonne qu’il ne circule pas plus que ça sur la blogosphère économique américaine. L’auteur y indique que, d’après lui, la majorité des blogs d’économie américains génère une désinformation du grand public, en particulier lorsqu’il s’agit de la crise financière. Athreya n’épargne personne, pas même Paul Krugman et Brad DeLong. Son argument est que l’économie (et notamment la macroéconomie) est une discipline complexe qui se prête mal aux conclusions définitives que nous assènent pourtant quasi-quotidiennement les blogueurs. Athreya conseille finalement de ne pas écouter les blogueurs, d’autant plus lorsqu’ils sont « auto-didactes » (non-économistes).

A la première lecture, le texte d’Athreya m’a pas mal énervé mais, à la réflexion, je pense qu’il a largement raison concernant la blogosphère économique américaine. D’ailleurs, sans m’en rendre compte, c’est probablement l’une des raisons pour lesquelles j’ai considérablement réduit ma consommation d’éco-blogs américains ces derniers mois (le manque de temps restant quand même la principale explication). Il est effectivement assez pénible de lire tous les jours les mêmes auteurs affirmer sans le moindre doute qu’il faut tel ou tel stimulus fiscal est indispensable ou, au contraire, que celui-ci ne peut qu’avoir des effets délétères. Comme toute discipline scientifique, l’économie n’offre pas de solutions clés en main et les connaissances qu’elle produit sont nécessairement toujours provisoires.

Cet article pose néanmoins d’autres questions. En premier lieu, il met en avant le problème du signal de la qualité sur le « marché » des blogs d’économie. Tous les blogs d’économie ne se valent pas ; certains proposent des analyses pertinentes à défaut de déboucher sur des conclusions tranchées, d’autres ne servent à rien d’autre qu’à permettre à leur auteur de diffuser en continu le même message idéologique. A ce jour, la blogosphère ne s’est pas vraiment dotée de dispositif pour trier entre les bons et les mauvais blogs. Il y a bien quelques signaux mais aucun d’entre eux n’est totalement fiable. Par exemple, on peut penser que les meilleurs blogs sont ceux tenus par des économistes « professionnels » (PhD en économie) mais c’est un critère peu fiable si l’on considère que les économistes bloggueurs les plus prolifiques sont souvent ceux qui se sont éloignés du monde de la recherche. Un autre signal a priori pertinent est constitué des blogrolls des blogs et surtout des blogs mis en lien hypertexte par chaque bloggueur. Mais là aussi c’est un signal imparfait dans la mesure où 1) les bloggueurs ont tendance à dépoussiérer trop peu souvent leur blogroll et 2) on a tendance à citer ce qui va dans notre sens. Cela reste toutefois actuellement le signal le plus fiable.

L’article d’Athreya soulève un second problème. Le message implicite que fait passer l’auteur, comme le relève Arnold Kling, c’est que le système de l’évaluation par les pairs au travers des revues à comité de lecture est beaucoup plus fiable en ce qui concerne la sélection des idées. A vrai dire, cela reste un système largement imparfait qui, à mon avis, encourage au conservatisme scientifique, mais il a le mérite de garantir une certaine qualité « technique » et aussi de permettre de situer les contributions les unes par rapport aux autres (via les classements des revues). Le souci, comme Athreya le relève lui-même, c’est que la plupart des économistes qui écrivent dans ces revues ne communiquent pas avec le grand public. Résultat : ce travail de « traduction » entre le monde de la recherche et le grand public est effectué par des personnes qui n’ont pas forcément les compétences requises. Il y a finalement dans la complainte d’Athreya quelque chose d’assez étrange : expliquer que l’économie est une science difficile, complexe, aux conclusions toujours relatives et dont la compréhension requiert la maitrise de certaines compétences, tout en recommandant au lecteur grand public de ne pas lire ce qu’écrivent les blogueurs-vulgarisateurs. S’il ne faut pas lire les blogueurs et que les travaux académiques sont inacessibles, que doit faire l’homme de la rue qui veut s’informer sur les questions économiques ? La comparaison qu’Athreya fait avec la sismologie est à mon sens inappropriée. La sismologie, comme toutes les sciences dites de la nature, étudient des phénomènes naturels, qui ne sont pas le produit de l’action de l’Homme. Si l’on demande moins de compte aux sismologues, et si de manière générale il y a une moindre demande de la part du grand public pour comprendre les tenants et les aboutissants de l’activité des plaques tectoniques, c’est probablement parce qu’il s’agit de quelque chose sur lequel on ne peut pas vraiment agir. A tort ou à raison, la plupart des individus pensent qu’il en va différemment pour l’économie. Il y a de ce fait une attente d’explication qui est d’autant plus pressante lorsque l’on est dans une période où les fluctuations économiques ont des conséquences sur la vie quotidienne de milliers de personnes. On peut penser que le public se trompe, qu’il n’y a pas de raison d’attendre des économistes un effort de pédagogie supérieur à celui des physiciens, mais les faits sont là : il y a une demande sur le marché ; s’ils ne veulent pas que d’autres la satisfassent, les économistes doivent accepter de sortir à l’occasion du monde académique pour faire cet indispensable travail de « traduction ».

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5 Commentaires

Classé dans Divers

5 réponses à “Faut-il lire les blogs d’économie ?

  1. Gu Si Fang

    C’est valable aussi pour la blogosphère française. Les deux premiers blogs « d’économie » en France sont ceux de Paul Jorion et de Frédéric Lordon :
    http://www.pauljorion.com/blog/?p=12459
    http://www.wikio.fr/blogs/top/economie

    Première réaction : pouah ! Des jugements de valeur très tranchés à chaque page, des raisonnements farfelus ou pas de raisonnement du tout… Les lecteurs ne sont pas intéressés par l’information de qualité, et encore moins par le raisonnement économique. C’est à désespérer !

    D’un autre côté, ces blogs contiennent effectivement pas mal d’informations. Paul Jorion, notamment, passe beaucoup de temps à suivre l’actualité de la crise, les démêlés politicio-juridico-financiers. Je parie que l’on trouve bon nombre de journalistes parmi ses lecteurs.

    Les informations sont présentés de façon très subjective et biaisée, mais cela ne semble pas gêner les lecteurs, au contraire. Le texte est plus facile à lire quand il s’appuie sur les croyances et les émotions du lecteur. Ca fait partie de la rhétorique.

    McCloskey propose dans « Economical writing » la citation suivante : « La rhétorique est l’art de découvrir des croyances plausibles, et de les améliorer en utilisant un langage partagé. »

    L’économie délivrerait-elle parfois des conclusions peu plausibles pour le lecteur ? dans un langage inaudible ? ou les deux ?

  2. LDB

    Merci pour cet intéressant billet qui pose des questions que je me pose régulièrement. Il me semble que cette question avait été abordée par Mafeco, mais je ne suis plus très sur de moi.
    Ma réponse à votre question : les blogs sont (selon moi) un outil de vulgarisation d’une forme particulière et d’un ton particulier; leur fonction n’est pas différente fondamentalement des centaines d’ouvrages d’économie ou de certains articles ou billets dans la presse classique, et il n’y a pas plus de défauts je pense dans les blogs que dans les ouvrages écrits sur l’économie (je ne parle pas des manuels) dont certains sont parfois très faibles et vides de contenu. La responsabilité des auteurs de blogs est d’être simplement explicite dans l’objectif et de ne pas asséner de pseudo-vérités scientifiques basées en réalité sur de l’idéologie le plus souvent.
    Mais il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain : mieux vaut un peu de vulgarisation parfois trompeuse qu’aucune vulgarisation et une science qui se retire dans sa tour d’ivoire. Peu d’économistes académiques ont encore compris je crois quel instrument puissant peut être un blog pour diffuser de la connaissance et aborder les questions vives, et on ne peut que regretter (on va dire que je défends ma caste) que les économistes « académiques » soient aussi peu nombreux sur la toile des blogs…

  3. MacroPED

    Je partage le même avis que LBD… On en prend beaucoup et je me demande que deviendrons-nous sans blog?

    « si l’on considère que les économistes bloggueurs les plus prolifiques sont souvent ceux qui se sont éloignés du monde de la recherche. » et vous dans tout ça? LBD???? Certainement, vous avez pensé notamment au Nobel 2008. Qu’il ne soit plus fécond en termes de production scientifique, cela ne signifie pas forcément qu’il ne suit plus l’évolution de sa science et donc s’il en est ainsi, il peut toujours pondre des choses intéressantes.

    Honnêtement, moi, je ne suis pas agacé à l’idée de suivre une évolution ping-pong entre macroéconomistes. Je pense qu’on en attire toujours des choses intéressantes…Rappelez-vous de l’intervention de Barro sur New Times et les réactions qui s’en sont suivies (deLong notamment)…Du moment ce sont pas des journaleux ou éditorialistes qui écrivent un tissu de bêtises, pour répondre à peu près vos mots, cela reste dans une certaine mesure intéressante…

  4. MacroPED

    CH: vous avez une bonne réaction américaine de Scott…Merci EA pour le lien.

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