Une fascination morbide ?

C.H.

Yannick Bourquin a récemment proposé sur son blog une traduction française des trois premières pages du très bon ouvrage de Paul Seabright, The Company of Strangers. L’extrait en question souligne la dimension systémique du marché : un ensemble de comportements et d’interactions décentralisés qui débouche sur la production d’un résultat (la fourniture de biens et de services) planifié par aucun individu en particulier. En réponse, le blog EcoInter Views propose un extrait d’un récent article de Francis Fukuyama et Seth Colby dans la revue Commentaire. Les auteurs suggèrent (je n’ai pas lu l’article) qu’il y a trois problèmes dans la manière des économistes d’aborder le fonctionnement des économies et notamment du marché :

1) un problème théorique : la microéconomie ne peut pas prendre en compte les phénomènes d’émergence et oublie la dimension performative de ses propres conclusions ;

2) un problème épistémologique : les économistes sont de très bon techniciens mais ils ne savent pas interpréter leurs modèles, notamment par manque de connaissances empiriques ;

3) un problème de pris en compte de l’histoire : les économistes ignorent l’histoire et ses enseignements.

Le problème d’un texte comme celui qui est extrait de l’ouvrage de Seabright c’est qu’il donne l’impression que les économistes voient dans le marché un mécanisme d’aggrégation quasi-magique. Etant donné le contexte, un tel texte est à la fois salutaire et problématique : il est salutaire car il rappelle fort justement que, oui, le marché est une institution formidable (et effectivement fascinante) qui est pour beaucoup dans la prospérité des sociétés modernes. Il est problématique car il laisse penser à l’outsider que les économistes se sont arrêtés là. Ce n’est bien entendu pas le cas, comme le rappelle judicieusement Yannick dans les commentaires sous son billet. Cela fait plus de 40 ans que les économistes ont commencé à se pencher sérieusement sur les imperfections et autres défaillances du marché, à tel point que voir en eux (en nous) des « fondamentalistes du marché » est définitivement erroné.

Il reste que les critiques de Fukuyama et Colby ont une autre cible. Le problème des économistes, ce ne serait pas leur fascination pour les bienfaits du marché mais (c’est comme cela que j’interprète leur propos) leur incapacité à prendre en compte ce qu’il se passe au-delà du marché. Qu’en est-il réellement ? A mon sens, leurs trois points de critique sont fondés mais ils demanderaient à être mieux qualifiés. Concernant leur premier point, clairement la théorie économique (micro comme macro) a pendant longtemps ignoré ou esquivé le problème de l’émergence. Dans la microéconomie walrassienne, le problème n’existe pas puisque les agents n’interagissent pas entre eux, une fiction théorique (le commisaire-priseur) permettant de faire fi de ce « léger » détail. Les choses ont commencé à changer avec l’utilisation croissante de la théorie des jeux et l’émergence de ce qu’il convient d’appeler une microéconomie post-walrassienne. Le programme de recherche développé depuis de nombreuses années par des économistes comme Alan Kirman autour de la théorie des graphes, de l’analyse des réseaux et de la théorie des système complexes est toutefois loin de s’être imposé. C’est pourtant probablement le passage obligé pour avoir une meilleure compréhension du fonctionnement et des limites des mécanismes que Seabright décrit dans les premières pages de son ouvrage. En parallèle, on remarquera que l’essentiel de la macroéconomie travaille encore à partir de l’hypothèse de l’agent représentatif. Cela rentre clairement en tension avec les développements de la microéconomie « post-walrassienne ».

Les deux autres critiques sont plus traditionnelles : il est très fréquent de reprocher aux économistes leur manque de connaissances historiques et philosophiques. A vrai dire, ce n’est pas de notre faute, mais plus des cursus universitaires qui sont clairement défaillants sur ce point. Cela dit, ce n’est pas propre à l’économie : cela fait bien longtemps que la plupart des cursus dans les sciences de la nature ont totalement supprimé tout cours sur l’histoire des sciences ou de la discipline. Je ne parle même pas des cours d’épistémologie. Je prêche pour ma paroisse mais je pense qu’il en faudrait (un peu) plus. Est-ce que ces lacunes réelles (pour l’économiste moyen – elles le sont beaucoup moins concernant les meilleurs économistes) sont la cause de la crise financière ? Non, mais par contre elles ont contribué à nous rendre certainement un peu plus myopes. Pourtant, ce n’est pas les travaux d’histoire économique de qualité qui manquent. Quand les économistes le veulent, ils peuvent faire d’excellentes analyses historiques soulignant l’importance des spécificités historiques et géographiques, du contexte et des contingences. Parfois, il est même possible d’associer perspective historique et modèles formalisés. Cela aurait été impossible avec la microéconomie walrassienne. Mais les nouveaux outils à disposition des économistes depuis 20 ou 30 ans sont très performants dans cette perspective.

Ce que demandent finalement Fukuyama et Colby, c’est que les économistes prennent mieux en compte le rôle des institutions autre que le marché ainsi que l’histoire. Cela tombe bien, c’est la direction prise par toute une partie de la discipline depuis un certain temps déjà. Il faut garder espoir !

2 Commentaires

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2 réponses à “Une fascination morbide ?

  1. Thomas

    Je crois que c’est Kuhn qui écrivait quelque chose comme « l’avantage des chercheurs en sciences durs est qu’il n’ont pas besoin de passer leur temps à justifier l’intérêt de leurs travaux ».

    Je pense que les critiques redondantes envers l’économie et notamment le mainstream lui ont permis de clarifier ses fondements ce qui est une bonne chose. Passer son temps à se justifier en est une autre.

  2. elvin

    Ce qui à moi me paraît étrange, c’est qu’on puisse s’étonner que les économistes soient « fascinés par les marchés ». C’est comme si on s’étonnait que les biologistes soient « fascinés par les animaux » ou les physiciens « fascinés par les atomes ». Mais au-delà de l’effet de style, il est clair que la critique de Fukuyama et Colby parle des « marchés » tels que se les représentent les économistes mainstream, pas sur les marchés observables dans la réalité.

    Cela dit, je suis largement d’accord avec Yannick et Cyril, à la fois pour dire « ces critiques sont fondées » et « mais les économistes travaillent pour combler ces lacunes ».

    Ca me fait plaisir de lire de plus en plus d’économistes réputés qui font les mêmes critiques que moi (ça n’a rien d’étonnant, je les ai pas inventées tout seul ; je les ai trouvées chez eux j’y ai adhéré). Mais il y a quand même deux différences :
    1. eux utilisent les mots qu’il faut, alors que je commets le péché impardonnable de me référer à la tradition autrichienne,
    2. je pense moi que l’économie walrasienne a été un détour inutile et même néfaste dont il faudrait sortir au plus vite au lieu de s’obstiner à bricoler dessus.

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