Le plongeon au football comme institution

C.H.

Au lendemain de la pitoyable élimination de l’équipe de France au premier tour de la coupe du monde de football en Afrique du Sud, Rajiv Sethi nous propose un billet intéressant sur l’un des gestes les plus courants chez les footballeurs, j’ai nommé le plongeon dans la surface. Du reste, le raisonnement de Sethi peut s’étendre à tous les actes antisportifs que l’on peut observer sur un terrain de foot. Pourquoi certaines équipes sont-elles connues pour avoir leur tendance à avoir des joueurs pratiquant assidument le plongeon dans la surface et pas d’autres ? Cette pratique du plongeon est d’autant plus surprenante si l’on considère qu’elle risque d’entacher la réputation des équipes qui la pratique. A l’inverse, s’il s’avérait qu’il s’agit d’une stratégie efficace pour amener l’adversaire à commettre des erreurs (comme suggéré dans un article que cite Sethi), pourquoi toutes les équipes ne l’adoptent-elles pas ?

Sethi propose une explication en allant chercher un papier de Tirole sur les phénomènes de réputation collective. L’idée est la suivante : dans un groupe (comme une équipe de foot) dont les membres se renouvellent progressivement et où les comportements passés ne sont pas parfaitement observables, les anciens membres qui ont une mauvaise réputation n’ont pas d’incitation à essayer d’améliorer cette dernière. Comme les actions ne sont pas parfaitement observables, les nouveaux membres peuvent se voir entachés de la même mauvaise réputation même s’ils se sont bien comportés. Cela réduit leur incitation à bien se comporter, ce qui induit un phénomène de prophétie auto-réalisatrice. Effectivement, quand vous êtes un nouveau joueur qui arrive dans une équipe réputée être tricheuse, bien vous comporter ne sera que peu intéressant étant donné que la suspicion pèsera d’emblée sur vous (notamment de la part de l’arbitre).

Cela dit, en complément à cette explication rationaliste, j’ai une autre hypothèse. Si l’on considère que 90% de l’activité des joueurs de football professionnels se passe au sein des clubs, on peut penser que c’est dans ce cadre que leurs habitudes de jeu sont largement déterminées. En conséquence, je pense que les différences au niveau des comportements antisportifs que l’on peut observer entre les équipes nationales peuvent en partie s’expliquer par le fait que les joueurs ne jouent pas dans les même championnats. Dans certains championnats, pour des raisons historiques et éventuellement culturelles, les comportements antisportifs (comme le plongeon dans la surface) sont une institution. Autrement dit, tous les agents (joueurs, arbitres, spectateurs) s’attendent à ce que des comportements antisportifs prennent place sur le terrain. La conséquence est que même si l’efficacité de ces comportements est éventuellement amoindrie (l’arbitre s’attend à ce que des joueurs plongent dans la surface et donc siffle moins facilement un pénalty), les joueurs sont rationnellement incités à se comporter ainsi. A partir du moment où les actions des agents confirment leurs anticipations, l’institution s’auto-entretient et donc se maintient dans le temps. A l’inverse, dans d’autres championnats, un équilibre différent à émergé : à cet équilibre, les acteurs s’attendent à ce que chacun ait un comportement fair-play et en conséquence les comportements « déviants » sont sévèrement punis. Il s’agit donc d’une autre institution correspondant à des croyances différentes sur la manière dont chacun va se comporter.

Maintenant, si l’on considère qu’en raison de capacités cognitives limitées (je n’ai pas dit intellectuelles hein !), les joueurs de foot n’ont pas la possibilité d’ajuster parfaitement leurs stratégies lorsqu’ils changent de jeu (au sens de la théorie des jeux) – éventuellement parce qu’ils ne perçoivent pas que le jeu a vraiment changé ou parce que leur comportement repose sur des routines et des habitudes – alors il est plausible qu’ils soient amenés à transposer au sein de leur équipe nationale les stratégies qu’ils adoptent tout au long de l’année dans leur club. La conséquence est que chaque joueur va jouer au sein de l’équipe nationale les stratégies correspondant à l équilibre institutionnel au sein de son championnat. Si l’on considère que pour des nations comme l’Angleterre, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne (pas la France, l’Argentine, le Brésil ou les Pays-Bas) l’essentiel des joueurs jouent de leur propre championnat national, nous avons une explication plausible et partielle aux différences observées de comportements antisportifs entre nations. Evidemment, il s’agit d’une conjecture théorique qu’il faudrait tester empiriquement. Des personnes intéressées ? 

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