« The Missing Motivation in Macroeconomics », ou quand Akerlof fait du Schmoller

C.H.

Venant de finir de lire Identity Economics de George Akerlof et Rachel Kranton (note de lecture à venir prochainement), j’ai entrepris de creuser un peu plus ce programme de recherche en allant voir de plus près ce que Akerlof et Kranton ont raconté dans leurs articles académiques (lesquels proposent souvent une version formalisée des arguments présentés dans l’ouvrage). Ce matin, j’ai notamment lu attentivement un article d’Akerlof datant de 2007, « The Missing Motivation in Macroeconomics », qui renvoie en fait à sa conférence donnée en janvier 2007 en tant que président de l’American Economic Association. Akerlof y discute de l’état de la recherche en macroéconomie et plus précisément tente de montrer que les travaux actuels ignorent un élément crucial, induisant un biais dans leurs conclusions : le rôle des normes dans les comportements et leur impact macroéconomique.

Je conseille la lecture de l’article à quiconque est un tant soit peu intéressé par les questions macroéconomiques et/ou par la question de la prise en compte par les économistes du rôle des normes. Akerlof part du constat que la macroéconomie moderne est basée sur 5 hypothèses de neutralités qui ont toutes en commun de réfuter les conclusions de la macroéconomie keynésienne des années 60 : la neutralité du revenu présent dans la consommation des agents (la consommation dépend de la richesse, pas du revenu), la neutralité du mode de financement dans les décisions d’investissement de la firme (le théorème de Modigliani-Miller), la neutralité de l’inflation sur l’emploi, la neutralité de la politique monétaire (hypothèse des anticipations rationnelles) et enfin la neutralité des transferts de ressources sur l’évolution de la consommation (la fameuse équivalence ricardienne). Akerlof montre que sur un plan empirique chacune de ces hypothèses de neutralité s’avère douteuse. Par exemple, de très nombreux travaux montrent que la consommation des ménages est sensible au niveau de revenu présent et non uniquement à la valeur présente du flux de revenu présent et futur (la « richesse »), contrairement à ce que prédit la théorie du revenu permanent). Dans le même registre, des études empiriques montrent que l’investissement des firmes est sensible au niveau de cash flow, ici encore contrairement à ce que prédit le théorème de Modigliani-Miller. Il y a plusieurs explications possibles à ces constats de non-neutralité. On peut notamment invoquer plusieurs « frictions » exogènes aux modèles et qui viennent donc perturber leurs conclusions. Par exemple, les contraintes d’accès au crédit peuvent perturber le comportement de consommation des ménages. Idem pour l’investissement des firmes. Akerlof suggère toutefois qu’il y a un autre facteur caché que les (macro)économistes continuent d’ignorer : les normes.

Il s’agit en fait tout simplement de prendre en compte le fait que le comportement des agents n’est pas uniquement fonction de préférences portant sur des états « matériels » mais dépend également en partie de considérations normatives, morales, éthiques. Une fois que l’on intègre ces éléments dans la fonction d’utilité des agents, alors les hypothèses de neutralité tombent et on retrouve certains résultats de la macroéconomie keynésienne traditionnelle. Par exemple, concernant la consommation des ménages, il est évident que cette dernière est en partie déterminée par des normes qui définissent elles-mêmes des idéaux que les agents valorisent intrinsèquement (la rationalité en valeur wébérienne n’est pas loin). Ces normes vont parfois se manifester sous formes d’obligations sociales à consommer certains biens ou encore de « droits » (au sens de entitlements) ; et ces obligations et ces droits sont au moins en partie fonction du revenu présent. Concernant la non neutralité de la structure financière de la firme sur ses décisions d’investissements, Akerlof propose une explication en termes de relation principal-agent. Les managers (ceux qui prennent les décisions d’investissement) agissent en partie en fonction de normes et d’idéaux qui déterminent ce qu’ils doivent ou ne doivent pas faire. SI l’entreprise dispose d’un niveau important de fonds propres, le manager pas dans une situation donnée être incité à investir, non en raison de considérations liées à l’efficience économique, mais parce qu’il s’agit pour lui de se conformer à une norme selon laquelle les bons managers doivent investir. On peut probablement sans trop de problème transposer ce raisonnement aux traders et autres employés des grandes banques qui ont pris de nombreuses décisions risquées qui ont mené à la crise financière. On peut prendre un dernier exemple assez parlant dont j’ai discuté ici d’ailleurs : la rigidité nominale des prix et des salaires. L’existence de telles rigidités a pour effet de rendre caduque la supposée neutralité entre inflation et emploi (en l’absence de rigidité nominale, toute inflation sera instantanément répercutée sur le salaire nominal, laissant le salaire réel inchangé et ne produisant donc aucun effet macroéconomique). Les économistes néokeynésiens ont depuis un certain temps déjà évoqué leur existence pour expliquer certains phénomènes macroéconomiques. Par exemple, on peut supposer que l’ajustement des prix est couteux (menu costs theory) ce qui conduit les entreprises à procéder à une révision intermittente, et non continue, des prix. Akerlof indique toutefois que la rigidité des prix comme des salaires peut également s’expliquer par l’existence de normes. De très nombreux travaux empiriques, que l’on peut réinterpréter d’ailleurs avec profit à l’aide de l’économie comportementale, montrent par exemple que les employeurs sont réticents à l’idée de baisser les salaires de leurs employés en période de crise, craignant une diminution de leur implication au travail. A partir du moment où l’on dote la fonction d’utilité des employés d’un argument décrivant la norme suivant laquelle on ne doit pas baisser les salaires, on comprend mieux le comportement des employeurs. Il en va de même concernant la détermination des prix. Ici encore, de nombreux travaux empiriques montrent que les consommateurs ont souvent une idée de ce qu’est un « juste » prix. De telles normes vont nécessairement freiner l’ajustement des prix nominaux. On se rend compte par là même occasion que cet argument sur l’importance normative de la stabilité des prix et des salaires nominaux vient mettre à mal l’hypothèse d’anticipations rationnelles (ou en tout cas les conclusions qui en découlent).

Tout cela est franchement très intéressant, même si je ne doute pas que beaucoup de macroéconomistes contesteront les arguments d’Akerlof. Il y aurait beaucoup de points à discuter d’un point de vue macroéconomique (je ne suis pas le plus qualifié pour cela), d’un point de vue de méthodologie économique (beaucoup de choses à dire que je garde pour plus tard) et d’un point de vue d’histoire de la pensée. C’est dans cette dernière optique que je voudrais achever ce billet. En lisant l’article d’Akerlof, je me suis dit « c’est vraiment intéressant (et important) cette idée qu’il faut prendre en compte les exigences normatives des agents pour comprendre les phénomènes micro- et macro-économiques… mais en même temps cela fait bien longtemps que des auteurs ont suggéré de telles pistes de recherche ». Effectivement, Akerlof (et Kranton) est finalement loin d’être le premier. Autant que ma culture économique me permette d’en juger, le premier économiste a avoir proposé un telle orientation systématique de l’analyse économique est l’allemand Gustav Schmoller (oui, je sais, l’éthique et la morale sont présentes chez Smith…). D’ailleurs, il est coutume à propos du programme de recherche développé par Schmoller de parler « d’historicisme éthique », cette terminologie qualifiant la combinaison de la perspective historique et empirique propre à l’école historique allemande et le souci de mettre au premier plan les déterminants éthiques du comportement des individus (j’ai un article – non publié pour l’instant – là dessus si ça intéresse quelqu’un). Pour ceux que cela intéressent, je conseille notamment la lecture d’un article sur l’idée de justice (on peut le lire à partir de la page 184 de cet ouvrage) écrit par Schmoller en 1881. Schmoller y développe des idées en tout point similaire à celles d’Akerlof (la théorie macroéconomique en moins bien sûr) sur la manière dont les exigences éthiques et les idéaux de justice des agents vont, en se matérialisant parfois dans des institutions, impacter les relations marchandes.

Ce constat m’amène à achever mon propos sur une idée que l’économiste et historien de la pensée J.B. Davis développe par ailleurs dans un article récent : on constate que le mouvement de recomposition de l’économie standard est un mouvement interne (i.e. impulsé par les économistes standards eux-mêmes) mais qui s’appuie sur des idées développées originellement en dehors de la science économique (comme le concept d’identité) ou à sa frontière (comme c’est le cas de l’école historique allemande si l’on prend pour référence les critères contemporains de définition de l’économie).   

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3 Commentaires

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3 réponses à “« The Missing Motivation in Macroeconomics », ou quand Akerlof fait du Schmoller

  1. MacroPED

    Très bon billet…Je suis intéressé par votre article qui n’est pas encore publié…

    J’espère qu’Akerloff s’est donné la peine de citer Gustav Schmoller.

    ça sera intéressant que les macroéconomistes regardent de près ce projet de recherche. Akerlof a le chic d’ouvrir toujours de nouvelles portes en économie. Il est béni cet homme… Qui a dit qu’on devait seulement associer ce monsieur au lemons?

  2. S.K

    Je suis tout à fait d’accord avec toi MacroPED. Ce billet a le chic pour nous revigorer.

  3. Thomas

    Etienne Wasmer avait un peu parlé de « the missing motivation in macroeconomics » ici : http://ew-econ.typepad.fr/mon_weblog/2007/08/la-thorie-newto.html#comments .

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