Identité et économie : le cas Kerviel

C.H.

Le procès de Jérôme Kerviel, le tristement célèbre trader qui aurait fait perdre la bagatelle de 5 milliards d’euros à la Société Générale durant la crise des subprimes, s’ouvre aujourd’hui. Pour la presse et le grand public, le cas Kerviel constitue le parfait exemple des dérives du « capitalisme financier », des excès d’un système financier complètement déconnecté de la « réalité » économique. Pour l’économiste, le cas Kerviel est également intéressant mais pour une autre raison. Suite à une discussion très intéressante autour d’un verre lors de mon passage à Aix-en-Provence fin mai à propos du programme de recherche développé par George Akerlof et Rachel Kranton sur le rapport entre identité sociale et économie, j’ai eu envie d’aller voir d’un peu plus près ce que cette approche pouvait apporter. J’ai commencé par la lecture de l’article fondateur paru en 2000 dans le Quarterly Journal of Economics et depuis quelques jours j’ai entamé le récent ouvrage publié par les deux auteurs. J’ai notamment lu hier le chapitre portant sur l’économie des organisations et le rôle que peut y jouer le concept d’identité (une version plus élaborée est développée dans cet article). Il me semble qu’il y a là matière à décrypter le cas Kerviel.

La base du propos d’Akerlof et Kranton (A&K) est très simple : chaque individu possède une ou plusieurs identités sociales. A chaque identité spécifique est associé un ensemble de rôles, de normes, d’idéaux et d’obligations qui orientent le comportement des individus. Tout comportement économique a ainsi une composante identitaire : l’individu n’agit pas uniquement pour maximiser son bien-être matériel, mais aussi pour se conformer aux normes que lui impose son identité ou en tout cas celle qu’il considère avoir. A un niveau de complexité supérieure, chaque individu agit également en fonction des externalités (négatives ou positives) que le comportement des autres peut avoir sur sa propre identité (ex : un club de supporter d’une équipe de foot qui va réguler les comportements violents en son sein pour éviter l’assimilation supporters = violents). A&K propose alors de partir de la fonction d’utilité suivante :

Ui = Ui(ai, a-i, Ii) avec ai et a-i respectivement le panier de biens et de services (ou tout autre source d’utilité matérielle) consommé par l’individu i et par les autres individus, et Ii l’utilité que l’individu i dérive de son identité. Ce dernier argument peut lui-même être représenté par la fonction suivante :

Ii = Ii(ai, a-i, ci, ei, P) avec ci l’assignation par l’individu i d’une catégorie sociale appartenant à un ensemble C à chaque individu (y compris lui-même – par exemple, « homme » ou « femme »), ei les caractéristiques pertinentes de l’individu i (par exemple, l’origine sociale ou le niveau d’étude) et P l’ensemble des comportements et attitudes prescrites par chaque catégorie sociale dans chaque situation particulière. Autrement dit, l’identité d’un individu dépend 1) des conséquences matérielles de ses actions et de celles des autres individus, 2) de la catégorie sociale à laquelle lui et les autres individus appartiennent, 3) du rapport entre les caractéristiques de l’individu et les prescriptions liées aux diverses catégories sociales. La possession de telle ou telle identité va alors ensuite générer des gains ou des pertes d’utilité en fonction du comportement de l’individu i et des autres individus.

Tout le programme de recherche développé par A&K vise à comprendre l’implication de ces phénomènes identitaires sur les comportements économiques. L’affaire Kerviel est intéressante car elle permet (peut-être) d’illustrer l’importance de l’identité.

Pour un économiste « standard », le cas Kerviel constitue probablement avant tout un problème d’agence. Cela va certainement être d’ailleurs l’une des principales questions abordées au procès : dans quelle mesure les dispositifs de contrôle mis en place par l’organisation (la Société Générale) ont-ils été défaillants ? Vu de loin, il peut sembler qu’on a ici l’exemple d’un échec complet de ces dispositifs et que finalement l’affaire Kerviel n’est que le résultat d’une défaillance organisationnelle. De manière générale, de tels problèmes d’agence ont probablement constitué l’un des facteurs de la crise systémique. Le métier de trader et, plus généralement les métiers de la finance, sont éminemment complexes, font appel à des compétences de plus en plus pointues, à tel point que finalement seuls les intéressés eux-mêmes savent vraiment ce qu’ils font. Manifestement, la défense de Kerviel va jouer sur un registre différent, en essayant de montrer que la hiérarchie était en fait au courant des agissements du trader mais que rien n’a été fait parce qu’ils rapportaient de l’argent à l’établissement. Mais il y a peut être plus encore. Les nombreux récits de cette affaire qui ont pu être publié depuis près de deux ans mettent tous l’accent sur le fait que le principal intéressé, contrairement à la majorité des traders, n’était pas issu d’une grande école. Il a été parfois avancé que le comportement de Kerviel a été dicté par sa volonté de prouver, à lui-même et aux autres, ses compétences. Si cette explication est valable (ce qui reste à démontrer), alors on a là une bonne illustration du rôle que peuvent jouer les phénomènes identitaires : à l’identité de trader est associée l’idée de prise de risque élevée mais calculée et rentable. Un « bon » trader est celui qui est capable de ramener des fonds à sa banque, pas parce que le trader veut faire gagner de l’argent à sa banque, pas seulement parce que la rémunération du trader est en partie dépendante de son activité, mais aussi parce que cette obligation découle de l’identité même du trader. L’origine sociale de Kerviel (l’argument ei dans la fonction d’utilité ci-dessus) pourrait de ce point de vue avoir accentué ce phénomène, la prise de risque venant compenser un « déficit » initial d’identité.

A cela, on peut ajouter un second phénomène identitaire qui vient se superposer au premier : celui de l’identification de l’individu à l’organisation à laquelle il appartient. C’est ce que A&K appellent les « insiders » et les « outsiders » : les premiers s’identifient à leur organisation et accordent de l’importance au fait que cette dernière ait une bonne image, soit efficace, etc. A l’inverse, les seconds ne sont pas attachés à leur organisation, voire peuvent parfois faire état d’un ressentiment à son égard. A&K développent un modèle assez simple qui débouche sur une conclusion intuitive : plus un individu s’identifie à son organisation, moins celle-ci a besoin de recourir à des mécanismes incitatifs monétaires pour le contrôler. On peut spéculer sur le cas de Kerviel et plus généralement sur le milieu des traders en se demandant à quel niveau se situe l’identification de cette catégorie d’agents à leur organisation. Un trader « outsider » aura, ceteris paribus, davantage tendance à adopter des stratégies financièrement risquées (pour l’organisation) mais rentables (pour lui) qu’un trader « insider ».

Tout cela reste spéculatif et ne nous dit rien de la pertinence du programme de recherche amorcé par Akerlof et Kranton. J’étais au départ assez sceptique mais je me dis qu’il y a finalement de bonnes idées pouvant trouver un domaine d’application assez large. J’y reviendrai dans quelques temps.

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5 Commentaires

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5 réponses à “Identité et économie : le cas Kerviel

  1. citoyen

    Vous en pensez quoi de l’ouvrage en question? J’aime (j’idolatre) Akerlof, mais la deception que m’a cause le pamphlet qu’il a ecrit avec Shiller m’a decourage de lire le livre de A&K.

  2. Thomas

    Je reconnais votre argumentaire assez convaincant. En outre, la conclusion intéressante selon laquelle
    « plus un individu s’identifie à son organisation, moins celle-ci a besoin de recourir à des mécanismes incitatifs monétaires pour le contrôler » n’est pas dans l’article fondateur qui était l’objet de mes critiques.

    Ce que je reproche au modèle vient d’une du fait que sa formalisation ne me semble pas apporter grand chose. Il est « facile » d’intégrer une nouvelle variable dans une fonction d’utilité pour conclure : cette variable explique tel phénomène. C’est ce que je reproche aussi au modèle de Fehr et Schmidt qui rajoutent le paramètre « aversion pour l’inégalité » (je n’ai pas lu leur article mais j’en ai pas mal entendu parler) pour expliquer les résultats de leurs expériences.

    Selon moi, toute la beauté de l’économie revient à expliquer les comportements et phénomènes économiques sans faire appel à ce genre d’hypothèse « psychologisantes ». Entre deux explications possibles, je choisirais toujours la plus « rationnelle ». Dans le cas Kerviel ma préférence va donc au problème d’agence.

  3. C.H.

    @ Citoyen :
    Pour l’instant, je n’ai lu que la moitié de l’ouvrage. Au-delà de la thèse de fond (sur laquelle je n’ai pas encore d’opinion arrêtée), je trouve l’ouvrage bien écrit mais excessivement vulgarisateur, notamment dans sa première partie. En fait, je pense qu’il vaut mieux lire directement les articles. L’ouvrage les reprend largement mais les débarasse de leur formalisation.

    @Thomas :
    Je suis d’accord. Disons que l’explication « psychologisante » n’a d’intérêt que si elle repose sur de solides éléments empiriques. A&K s’appuient largement sur des résultats issus de la psychologie mais on pourra toujours effectivement émettre des réserves sur la pertinence de leur généralisation.

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