La sociologie wébérienne : une sociologie de l’ordre spontané ?

C.H.

Brian Pitt, du blog « The Sociological imagination », suggère un intéressant parallèle entre la sociologie de Max Weber et les analyses en termes d’ordre spontané. J’ai moi-même eu l’occasion de consacrer quelques pages à cette question dans ma thèse et, globalement, j’avais plus ou moins vu la même chose. Ainsi, à propos de la conception générale de l’évolution socio-économique chez Weber (mais aussi chez Hayek et chez Veblen), j’écrivais :

Outre le fait que l’évolution y est conçue de manière purement contingente (…), elle est représentée comme le résultat de l’influence d’un ensemble de forces impersonnelles, éventuellement identifiables, mais qui ne sont contrôlables par aucun individu ou entité sur le long terme. Au-delà, le sentier suivi par l’évolution n’est conçu par aucun esprit en particulier ; il s’agit d’un effet émergent produit par un ensemble d’activités entreprises de manière décentralisée et répondant à des contraintes spécifiques. (…) L’analyse wébérienne du processus de rationalisation et de l’émergence du capitalisme (…) relève également pour partie de cette conception spontanée de l’évolution sociale. Si Weber identifie les facteurs ayant permis ou, au contraire, freiné le développement des institutions du capitalisme, il décrit l’émergence de ce dernier comme le résultat de la combinaison fortuite et non intentionnelle d’un ensemble d’éléments historiquement plus ou moins indépendants.

La proximité entre la sociologie de Weber et la perspective de l’ordre spontané est encore plus évidente lorsque l’on s’intéresse au point de vue de Weber sur l’institution du marché. Le sociologue allemand voit en effet le marché comme le produit d’un ensemble d’actions essentiellement orientées par ce qu’il appelle « l’intérêt » et où les agents adoptent une forme de rationalité stratégique proche de celle décrite par la théorie des jeux. Ce rapprochement n’est pas nouveau et s’inscrit en fait dans un intéressant mais complexe débat autour de la question du positionnement intellectuel et scientifique de Max Weber.

Ainsi, la sociologie économique de Weber, comme son épistémologie,  sont le produit d’une rencontre entre deux écoles de pensée en apparence très opposées, l’école historique allemande de Schmoller et l’école  autrichienne de Menger. Notamment, on ne peut pas comprendre les écrits épistémologiques de Weber (et notammentson fameux concept d’idéal-type) si on ne les resitue pas dans le cadre de la querelle des méthodes qui a opposé Menger à Schmoller à la fin du 19ème siècle. Weber tente d’apporter une solution à ce conflit en proposant une articulation entre théorie et histoire qui prolonge la perspective historiciste tout en évitant ses apories, au demeurant largement soulignées par Menger. La même chose est vraie pour la sociologie économique stricto sensu de Weber, comme en témoigne la bibliographie du seul cours d’économie politique que Weber ait jamais donné, lors de l’année 1898 à l’Université de Heidelberg. Dans cette bibliographie, on y trouve en effet essentiellement des textes d’auteurs de l’école historique allemande (Schmoller, Bücher) et de l’école autrichienne (Menger, Bohm-Bawerk).

Comme beaucoup de grands auteurs, Weber a été récupéré par plusieurs écoles de pensée. En dépit du fait que Mises (le véritable fondateur de l’école autrichienne) a pu se montrer très critique envers la typologie des actions sociales de Weber, et plus généralement envers ses conceptions épistémologiques, plusieurs auteurs notables de ce courant de pensée vont tenter par la suite faire revenir Weber dans le giron autrichien. La tentative la plus aboutie reste encore aujourd’hui celle de Ludwig Lachmann avec son ouvrage The Legacy of Max Weber (1971). Pourtant, les racines intellectuelles de Weber se situent bien dans l’école historique allemande, ce que Joseph Schumpeter (un autre auteur au positionnement ambigu) avait très bien souligné en son temps. Sur un plan philosophique, la position de Weber est quasiment la même que celle du philosophe néo-kantien Heinrich Rickert (qui enseignait à l’Université de Heidelberg), à l’origine de réflexions très importantes sur le dualisme méthodologique caractéristique de toutes les sciences sociales allemandes de l’époque. Sur le plan économique, Karl Knies, l’un des fondateurs de l’école historique allemande, a selon toute vraisemblance exercé une influence considérable sur Weber.

Toutefois, comment réconcilier cette généalogie de la pensée wébérienne, très proche de l’école historique allemande, avec le fait que Weber semble développer des analyses en termes d’ordre spontané propres à l’école autrichienne ? Il y a plusieurs éléments de réponse à cela. Tout d’abord, raisonnement en termes « d’ordre spontané » n’est pas nécessairement spécifique à l’école autrichienne. L’école historique allemande de droit(Savigny notamment) a très largement développé ce genre de perspective. Il est vrai que la première génération de l’école historique allemande d’économie (Roscher, Knies, Hildebrand) abandonnera totalement cette perspective, mais on n’en retrouve toutefois des traces chez Schmoller (qui ne s’oppose pas à l’opposition institutions organiques/pragmatiques de Menger). Par ailleurs, parler d’ordre spontané au sujet des analyses de Weber est finalement imprécis. La sociologie économique wébérienne est davantage une sociologie des effets émergents, même si Weber n’emploie à aucun moment cette expression. Un effet émergent, sur le plan socioéconomique, est tout simplement le résultat collectif produit par des interactions, stratégiques ou non, entre des individus et des organisations. La notion d’effet émergent est moins réductrice que celle d’ordre spontané car un effet émergent peut tout à fait être le produit intentionnel de la volonté de quelques acteurs. Ainsi, une institution pragmatique est un effet émergent, produit d’un ensemble d’actions concertées. La sociologie économique wébérienne est remplie d’analyse d’institutions pragmatiques (par exemple, ce qu’il appelle  les « organisations économiquement orientée » comme les entreprises) et organiques (comme la coutume ou les conventions). La sociologie des religions de Weber est largement une analyse des effets inattendus des dogmes religieux sur les interactions économiques ; mais sa sociologie du droit ou de la fiscalité décrit essentiellement des arrangements institutionnels volontairement mis en place pour atteindre tel ou tel objectifs. Un troisième élément de réponse c’est l’orientation définitivement historique de la sociologie économique de Weber, qui s’inscrit pleinement dans la continuité de l’école historique allemande.

En fait, si la sociologie de Weber est une sociologie de l’ordre spontané, alors c’est dans le sens où un auteur comme Avner Greif utilise le concept « d’ordre privé »  : des arrangements institutionnels qui peuvent éventuellement avoir été mis en place volontairement par des agents, mais qui quoi qu’il arrive sont le produit de stratégies mises en oeuvre dans le cadre d’un contexte historique déterminé fait de croyances et d’institutions antérieures, et qui sont contingentes des stratégies mises en oeuvre par les autres agents. A cet égard, les travaux contemporains d’analyse institutionnelle historique et comparative comme ceux de Greif, de North ou d’Aoki sont de véritables successeurs de la sociologie économique wébérienne. 

Publicités

1 commentaire

Classé dans Non classé

Une réponse à “La sociologie wébérienne : une sociologie de l’ordre spontané ?

  1. elvin

    Il est amha inexact de présenter Mises comme « le véritable fondateur de l’école autrichienne ». On peut penser (c’est mon cas) qu’il en est l’auteur le plus important, mais le « véritable fondateur » est sans conteste Menger (ce que pensait en tous cas Mises).

    « La notion d’effet émergent est moins réductrice que celle d’ordre spontané car un effet émergent peut tout à fait être le produit intentionnel de la volonté de quelques acteurs. »
    Un ordre spontané aussi, et même toujours puisque les actions humaines qui produisent un ordre spontané sont elles-mêmes intentionnelles. La différence est ailleurs, entre la notion d’effet et la notion d’ordre elles-mêmes. On pourrait d’ailleurs parler indifféremment d’ordre émergent, et peut-être d’effet spontané.

    Sur les positions comparées de Weber et Mises :
    http://mises.org/journals/jls/18_1/18_1_1.pdf

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s