Le « véritable capitalisme », c’est quoi ?

C.H.

C’est la question que je me suis posé en lisant cette récente tribune de Pascal Salin dans Le Monde. Le détail de l’argumentaire de Salin n’est pas vraiment intéressant tant on a pu l’entendre depuis 1 an et demi. A chacun de se faire son opinion sur ce point, sachant qu’au-delà de la force de la rhétorique de l’article de Salin se cachent des raisonnements théoriques et des éléments empiriques relativement fragiles (voir tout ce qui a pu être écrit ici sur l’ABCT). Ce qui est plus remarquable, c’est la nature de l’argument que présente Salin et qui consiste à opposer un « véritable capitalisme », supposé pur ne connaissant pas la crise, à un capitalisme travesti par l’étatisme. Le summum est notamment atteint au mileu de l’article avec ce passage stupéfiant :

« Les décisions financières à notre époque sont prises par des manageurs non capitalistes – des salariés – et pas par de vrais capitalistes, c’est-à-dire des propriétaires responsables et soucieux d’éviter la faillite de leurs entreprises. Il est donc étonnant d’attribuer au « capitalisme » des erreurs qui ne peuvent pas lui être attribuées« .

Salin a raison (oui!) : l’une des causes de la crise réside probablement dans les mécanismes d’incitation mis en place au sein des institutions financières. Effectivement, les problèmes d’asymétries d’information et notamment d’aléa moral expliquent probablement une partie des évènements de 2008/2009. Mais ce qui est marquant ici et dans le reste de l’article de l’article c’est que Salin refuse d’y voir là une manifestation du fonctionnement du « capitalisme véritable ». Mais alors je me pose une question : qu’est que ce véritable capitalisme ou, plus précisément encore, comment Salin sait-il ce qu’est le capitalisme véritable ?

Pour moi, le concept de capitalisme est foncièrement de nature historique. Son émergence et son utilisation ont toujours été lié à un usage historique, c’est à dire visant à décrire les institutions et le fonctionnement d’un système économique temporellement et géographiquement identifié. Cela été le cas chez Marx, chez Sombart, chez Weber et cela l’est encore aujourd’hui dans les divers travaux sur les variétés de capitalisme. Dans ce cadre, dire « c’est la faute du capitalisme s’il s’est produit X ou Y » n’a pas de sens ou plus exactement est imprécis. On dirait plutôt « tel phénomène est lié à telle institution dont on peut expliquer l’existence de telle ou telle manière ». Remarquez, Salin n’est pas loin de faire la même chose – l’institution en question étant bien sûr (qui d’autre?!) que l’Etat. Mais Salin va plus loin et en appelle à un monde fictif, un monde « de droits de propriété légitimes » qui « repose donc sur l’exercice de la responsabilité individuelle » ; un monde où ceux qui prennent les décisions sont de vrais capitalistes, pas des managers salariés à l’esprit perverti par les protections juridiques étatiques (et donc artificielles) dont ils bénéficient. Sous-entendu : rapprochons la réalité de la fiction et tout ira pour le mieux.

On peut adhérer (ou pas) au monde fictif de Salin. Mais on est obligé d’admettre que ce capitalisme idéal n’a jamais existé dans l’Histoire ou en tout cas qu’il n’a jamais pu se maintenir durablement. Remarquez, les économistes travaillent en permanence à partir de mondes fictifs. C’est même un point de vue épistémologique que j’ai présenté plusieurs fois ici ces derniers temps et que je considère comme totalement légitime. Quand on travaille sur des questions théoriques et que l’on veut comprendre l’origine et le fonctionnement de telle ou telle institution, il me semble même parfois tout à fait fondé de partir d’un état de nature fictif, où n’existe aucune institution, de considérer que les agents sont rationnels, que l’information est parfaite, etc., et de voir quels résultats émergent. Mais quand on touche à des questions historiques et/ou normatives, il en va différemment. Salin se sert d’un étalon imaginaire pour désigner les responsables de la crise et indiquer une nouvelle direction. Il fait comme si cet étalon était réel et surtout était institutionnellement possible – autrement, la démarche n’aurait aucun sens. C’est oublier la masse de travaux en histoire économique, en économie institutionnelle, en sociologie économique et en histoire qui montre combien l’émergence et le développement du capitalisme ont reposé sur des mécanismes complexes, contingents et où manifestement il y a une coévolution entre économie de marché et Etat au sens wébérien. Raisonner à partir d’un capitalisme idéal imaginaire, c’est faire abstraction de toute cette complexité et de cette contingence, c’est faire comme si on pouvait concevoir un système économique institutionnellement optimal et l’atteindre « pragmatiquement » (quelle ironie pour quelqu’un appartenant au même courant que Hayek !)

Il ne s’agit pas de défendre une fois de plus l’idée convenue selon laquelle « le marché a besoin de l’Etat pour fonctionner », même si à titre personnel je suis convaincu que des marchés de grande taille ont besoin d’institutions régulant la violence qui in fine doivent prendre une forme s’apparentant à celle de l’Etat. Il s’agit plutôt de souligner combien la démarche consistant à raisonner à partir de mondes fictifs n’a aucun intérêt lorsque l’on se place sur un plan normatif. L’ironie, c’est que Salin fait partie d’un courant de pensée qui prétend condamner le raisonnement théorique à partir d’entités fictives (alors qu’ils construisent en fait leurs propres fictions) mais qui, manifestement, n’hésite pas à recourir à ce mode de raisonnement lorsque l’on se place sur le plan normatif. On marche sur la tête…

26 Commentaires

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26 réponses à “Le « véritable capitalisme », c’est quoi ?

  1. Gu Si Fang

    « Le détail de l’argumentaire de Salin n’est pas vraiment intéressant tant on a pu l’entendre depuis 1 an et demi. A chacun de se faire son opinion sur ce point, sachant qu’au-delà de la force de la rhétorique de l’article de Salin se cachent des raisonnements théoriques et des éléments empiriques relativement fragiles » : ???

    Passons sur cette introduction politiquement correcte… : « tout le monde sait ce que dit Salin, et on sait bien ce qu’il faut en penser » (sic).

    Sa définition du capitalisme est : un système basé sur des droits de propriété légitimes, avec comme corollaire la liberté (de disposer de sa propriété) et la responsabilité (de supporter les conséquences de ses décisions). Un exemple de non-capitalisme, c’est un système où l’on entreprend des projets risqués avec de l’argent emprunté, sous garantie implicite de l’Etat. C’est pas clair ?

    La cause principale de la crise – de toutes les crises modernes – est, selon lui, la politique monétaire, les banques centrales.

    Avec la politique monétaire, le deuxième facteur sur lequel il insiste beaucoup est l’irresponsabilité institutionnelle. Les garanties publiques et la pénurie de fonds propres font que les décideurs touchent les dividendes en cas de succès, mais ne supportent pas les conséquences en cas d’échec. Salin accuse en particulier la politique fiscale, les retraites par répartition etc. d’avoir diminué le taux d’épargne dans les pays développés. C’est ainsi que l’on se retrouve avec des banques qui ont 8% de fonds propres aujourd’hui contre 60% au XIXème siècle. Aujourd’hui, en cas de petites pertes, ce sont leurs créanciers qui écopent ; en en cas de grosses pertes, c’est nouzigues. Mais ce ne sont pas les « banquiers ». C’est ainsi qu’il parle de « capitalisme sans capitalistes ». Pour lui, les banquiers modernes ne sont pas des capitalistes simplement parce qu’ils sont riches et travaillent dans des salles de marché ou dirigent des banques. Ils ne sont pas propriétaires. Ce sont des managers, des salariés.

    Cette partie de son argumentation est tout à fait classique et incontestable. Il faut vraiment avoir décidé de faire du Salin-bashing pour la contester. Les interventions dont il est question changent les incitations, et les gens réagissent aux incitations. Pas d’accord ???

    Enfin, Salin est le premier à dire que le capitalisme a mis des siècles à émerger et ne sera jamais « fini ». Les hommes essaient, expérimentent, et découvrent progressivement les contrats, les formes de propriété, etc. qui marchent. Il ne s’agit pas d’un capitalisme utopique. Si l’on veut de l’utopie, de l’huile de serpent, il suffit d’écouter nos hommes politiques qui prétendent « réformer le capitalisme ». Comme si, avec un crayon et un papier, ils avaient les connaissances et le pouvoir de construire des institutions humaines aussi complexes. Quelle arrogance !

    « Le marché a besoin d’institutions, donc il a besoin de l’Etat, donc le capitalisme utopique n’existe pas ». Qu’est-ce que c’est que cette bouillie intellectuelle ? C’est nul, pas glop !

  2. Gu Si Fang

    P.S. Pour mes interrogations sur le mot « capitalisme » voir ce forum sur éconoclaste http://forum.econoclaste.free.fr/read.php?3,11268
    (et de grâce, évitons les querelles scolastiques sur les définitions)

  3. C.H.

    « Passons sur cette introduction politiquement correcte… : « tout le monde sait ce que dit Salin, et on sait bien ce qu’il faut en penser » (sic). »

    Je me réserve le droit d’utiliser tous les artifices rhétoriques de mon choix, ce qui est de bonne guère lorsque l’on discute d’un article écrit par quelqu’un qui est le maître en la matière.

    « Sa définition du capitalisme est : un système basé sur des droits de propriété légitimes, avec comme corollaire la liberté (de disposer de sa propriété) et la responsabilité (de supporter les conséquences de ses décisions). Un exemple de non-capitalisme, c’est un système où l’on entreprend des projets risqués avec de l’argent emprunté, sous garantie implicite de l’Etat. C’est pas clair ? »

    Non. La notion de capitalisme a une définition qui ne se discute pas et elle a été donné par les premiers auteurs qui l’ont utilisé de manière analytique (Marx, Weber, Sombart). Ce n’est pas celle que donne Salin et sa définition n’a aucune pertinence car elle ne renvoie à aucune réalité historique.

    « Avec la politique monétaire, le deuxième facteur sur lequel il insiste beaucoup est l’irresponsabilité institutionnelle. Les garanties publiques et la pénurie de fonds propres font que les décideurs touchent les dividendes en cas de succès, mais ne supportent pas les conséquences en cas d’échec. Salin accuse en particulier la politique fiscale, les retraites par répartition etc. d’avoir diminué le taux d’épargne dans les pays développés. C’est ainsi que l’on se retrouve avec des banques qui ont 8% de fonds propres aujourd’hui contre 60% au XIXème siècle. Aujourd’hui, en cas de petites pertes, ce sont leurs créanciers qui écopent ; en en cas de grosses pertes, c’est nouzigues. Mais ce ne sont pas les « banquiers ». C’est ainsi qu’il parle de « capitalisme sans capitalistes ». Pour lui, les banquiers modernes ne sont pas des capitalistes simplement parce qu’ils sont riches et travaillent dans des salles de marché ou dirigent des banques. Ils ne sont pas propriétaires. Ce sont des managers, des salariés.

    Cette partie de son argumentation est tout à fait classique et incontestable. Il faut vraiment avoir décidé de faire du Salin-bashing pour la contester. Les interventions dont il est question changent les incitations, et les gens réagissent aux incitations. Pas d’accord ??? »

    Je ne conteste pas cela (plus exactement je ne discute pas ce point), je conteste le registre argumentaire qui consiste à invoquer un mythe (un monde où celui qui agit porte systématiquement la responsabilité de ses actes, où tous ceux qui agissent sont des « capitalistes ») pour désigner les responsables. On n’a pas besoin d’invoquer un capitalisme parfait pour discuter de ces points… sauf si l’on veut à tout prix montrer à quel point, dans cette affaire, l’Etat est l’unique et seul méchant (puisque, bien entendu, dans un capitalisme sans état, il n’y aurait que des capitalistes).

    « Enfin, Salin est le premier à dire que le capitalisme a mis des siècles à émerger et ne sera jamais « fini ». Les hommes essaient, expérimentent, et découvrent progressivement les contrats, les formes de propriété, etc. qui marchent. Il ne s’agit pas d’un capitalisme utopique ».

    Ce qu’il laisse entendre dans l’article est en contradiction avec cela. Encore une fois, parler de « véritable capitalisme » est stupide ; le capitalisme est un système économique historiquement identifié, aux institutions relativement diversifées et qui se transforment. Pas une chimère dont quelques uns aimeraient qu’elle se matérialise.

    «  »Le marché a besoin d’institutions, donc il a besoin de l’Etat, donc le capitalisme utopique n’existe pas ». Qu’est-ce que c’est que cette bouillie intellectuelle ? C’est nul, pas glop ! »

    Il est évident que je n’ai pas dit cela, ou en tout cas que je laisse ce point ouvert à la discussion. Il faut vraiment que mon billet vous ait énervé pour ne pas vous rendre compte de cela. Par contre, il y a un constat historique fait par des dizaines et des dizaines de chercheurs et qui n’est contesté que par quelques individus isolés : il y a eu une coévolution entre économie de marché et institutions de type Etat de droit. Cela ne veut pas dire que l’un est nécessaire à l’autre, certes. Mais cette régularité historique mérite d’être prise au sérieuse.

  4. Gu Si Fang

    Comme je l’ai dit, il est vain de se disputer sur les définitions.

    D’après ce que j’ai compris, la définition historique du capitalisme m’irait très bien. Je la trouve d’ailleurs étymologiquement justifiée, et elle correspond assez bien à nos institutions actuelles, hélas ! Comment la formuleriez-vous ?

    « Il est évident que je n’ai pas dit cela, ou en tout cas que je laisse ce point ouvert à la discussion. »

    Moi aussi j’ai droit à la rhétorique ?😉

  5. elvin

    Je n’entrerai pas dans l’éternelle question de la définition du capitalisme. Comme je l’ai dit ailleurs, c’est un mot complètement usé à force d’avoir été utilisé à tort et à travers, et qu’il faut bannir du vocabulaire. On n’arrivera plus jamais à mettre les gens d’accord sur une définition utilisable, ce qui condamne par avance un telle discussion à être complètement stérile.

    En revanche, la citation que Cyril a extraite mérite qu’on s’y concentre. Salin y parle de « capitaliste » et prend soin de définir le mot comme « des propriétaires responsables et soucieux d’éviter la faillite de leurs entreprises », ce qui rejoint la définition la plus sérieuse du capitalisme : la propriété privée des moyens de production. Et il met « capitalisme » entre guillemets pour signifier qu’il laisse à d’autres l’usage du mot.

    Ce que dit Salin dans ce passage, c’est que les décisions en matière financière sont prises par des gens qui ne sont pas responsables sur leurs biens propres des conséquences de leurs décisions, ce qui est incontestable, en tous cas s’agissant des autorités étatiques (et de bien des grandes entreprises). Jusqu’à plus ample informé, Trichet n’engage pas ses biens personnels dans les actions de la BCE !

    Salin dit aussi (ou plus exactement suggère) que si les décideurs devaient supporter personnellement les conséquences de leurs décisions, celles-ci seraient infiniment plus raisonnables – ce qui peut être mis en débat, mais est difficilement contestable a priori, et absolument pas « stupéfiant ».

    Mais il ne faut pas croire qu’il se réfère à un « capitalisme utopique » ni à un « monde fictif ». Des situations où les décideurs sont responsables sur leurs biens propres, il en existe en très grand nombre : par exemple les entreprises « familiales » où les décideurs opérationnels sont les propriétaires du capital, et où la faillite de l’entreprise serait leur ruine personnelle. C’est ce modèle, qui n’est en rien fictif, que Salin propose sous le vocable « véritable capitalisme ».

    Et comme les politiques sont par définition irresponsables, il pense qu’il faut les mettre à l’écart des décisions financières (comme de toutes les décisions importantes d’ailleurs). C’est le fondement de son libéralisme : l’économie est une chose trop importante pour être confiée aux politiques. Cette position est le résultat d’un long itinéraire intellectuel et d’un raisonnement rigoureux, et non d’un antiétatisme primaire. Beaucoup de libéraux (ce n’est pas je crois le cas de Salin, mais c’est celui de Mises et Hayek) ont commencé par être des socialistes convaincus.

    On peut ne pas être d’accord, mais ce raisonnement mérite d’être regardé de près. C’est tellement plus facile d’adopter la posture conventionnelle : Salin est libéral, donc il a tort et « son argumentaire n’est pas vraiment intéressant » – même pas besoin d’expliquer pourquoi. Sinon, on peut toujours lui prêter des idées qu’il n’a pas exprimées, mais qui sont plus faciles à contrer que ce qu’il dit réellement. Je ne m’attendais pas à trouver ce genre de « raisonnement » sur Rationalité Limitée.

  6. « … quelle ironie pour quelqu’un appartenant au même courant que Hayek ! » Je trouve cela plutôt cohérent vu qu’Hayek fait exactement la même chose.

  7. elvin

    « Raisonner à partir d’un capitalisme idéal imaginaire, c’est faire abstraction de toute cette complexité et de cette contingence, c’est faire comme si on pouvait concevoir un système économique institutionnellement optimal et l’atteindre « pragmatiquement » (quelle ironie pour quelqu’un appartenant au même courant que Hayek !) » (C.H.)

    « Je trouve cela plutôt cohérent vu qu’Hayek fait exactement la même chose. » (Serenis Cornelius)

    Non, Serenis, ni Salin ni Hayek ne font ça. Ils ne raisonnent pas « à partir d’un capitalisme idéal imaginaire », mais à partir de l’idée de liberté individuelle. Et oui, je vous l’accorde, en faisant abstraction de toute la contingence qui tend à la limiter. Et à mon avis ils ont bien raison.

  8. Passant

    Le discours d’Hayek a le grand mérite de prétendre décrire le monde réel plutôt que de théoriser l’homme et ses constructions.

    C’est donc l’histoire qui lui donnera raison ou tort.

  9. Hayek décrit le monde réel ? On croit rêver. « Denationalization of money » c’est le monde réel ? Sa théorie de l’Histoire (sa philosophie de l’Histoire en fait) décrit l’Histoire réelle ? Toute la théorie historique et politique de Hayek n’a de sens qu’à l’aune d’une « utopie » qui est la sienne et qui n’a rien d’un discours scientifique positif. C’est son droit. Le problème est qu’il prétend faire le contraire, contre 99,99% de tous les auteurs depuis Platon.

  10. Passant

    Il est exact qu’Hayek a exprimé diverses opinions personnelles sur la vie, la mort, l’univers et le reste : après tout, de son temps, les blogs n’existaient pas pour y infliger son opinion sur tout et son contraire.

    Mais bien évidemment, chacun est libre de choisir la grille de lecture du réel qui lui conviendra.

  11. elvin

    Vous avez tous les deux partiellement raison (et donc partiellement tort).

    Hayek, comme tous les « autrichiens », part d’une description des êtres humains réels et non de la fiction de l’homo economicus, ce qui rend son discours infiniment plus proche d’un « discours scientifique positif » que celui des néoclassiques qui repose à la fois sur cette fiction et sur une utopie, celle du marché « pur et parfait ».

    A partir de là, il propose des arrangements institutionnels (ou plutôt méta-institutionnels car ils concernent la production et la transformation des institutions) qui ne sont pas ceux en place dans nos sociétés, et ont donc bien le caractère d’une utopie.

    Mais cette « utopie » ne surgit pas du néant et ne précède pas sa théorie historique et politique, mais en résulte. Il se donne beaucoup de mal pour la déduire de façon méthodique et rationnelle de la nature des humains réels, et montrer qu’elle est réalisable et qu’elle est préférable aux institutions actuelles.

  12. C. H.,

    Vous savez probablement que P. Salin donnera une conférence demain à RMS. J’espère que vous lui adresserez vos questions…

    RR

  13. zvezdo

    Oui oui oui enfin, des banques privées à levier très limité avec beaucoup de fonds propres et quelques dépôts, ça n’a rien d’une fiction historique, ça a existé … et avec des résultats assez différents de ceux du système bancaire ces dernières années.

  14. Elvin: Je comprends bien votre raisonnement. Cependant, je pense que toute la vision historique développée par Hayek suppose une « fin de de l’histoire » connue d’avance : l’ordre spontané. C’est en ce sens que je qualifie sa pensée d’utopique, et que je pense qu’il y a là une contradiction interne dans son projet tel qu’il l’annonce lui-même. Pour le dire vite, l’ensemble de sa pensée est « totaliste » en ce sens qu’elle développe toute une théorie de « l’origine » mais à l’aune de cette « fin » posée d’entrée.

  15. elvin

    Je ne pense pas que « ordre spontané » et « fin de l’histoire » soient synonymes. L’ordre spontané signifie simplement que les institutions (qui constituent l’ordre) résultent à chaque instant de l’interaction des libres décisions des humains, sans intervention d’aucune contrainte. Ça n’empêche nullement, bien au contraire, ces institutions d’évoluer, des conflits d’apparaître et de se résoudre, bref l’Histoire de continuer ; sauf que par hypothèse, et c’est ça qui est (hélas) utopique, personne n’y exercerait aucun pouvoir de contrainte.
    Il me semble au contraire que dans un état d’ordre spontané, l’Histoire n’aurait pas de fin. Mais pour en arriver là, il faudrait que les organisations qui exercent un pouvoir de contrainte, et notamment les États, en aient une, de fin, qui serait la fin de LEUR Histoire. Mais ce n’est pas la même chose…

  16. Elvin: Nous sommes je crois presque d’accord. Tout l’Histoire « passée » est décrite par Hayek comme la lutte de l’ordre spontané contre les construtivistes de tous poils qui jusque là ont empêché son avènement, soit par leurs théories soit par leurs actions. La fin de l’Histoire c’est bien ce que vous décrivez, la victoire finale de l’ordre spontané et la disparition de tout ce qui l’empêchait d’advenir (la privatisation de la monnaie en étant la forme la plus achevée et la plus spectaculaire à la fois, pour ce qui est de la stricte économie, la fin de la démocratie et l’avènement de la « démarchie » en étant le pendant en matière d’institution politique). Reste que cet « ordre spontané » est bien une « donnée a priori de la conscience » de celui qui s’exprime comme cela, et qu’il n’y a nulle part chez Hayek une démonstration « positive » de la supériorité de « l’ordre spontané ». C’est pourquoi sa vision du monde est fondamentalement téléologique et repose sur un authentique acte de foi. En soi cela n’est pas dérangeant, mais à condition de le dire. Or Hayek prétend le contraire et passe l’essentiel de son temps à expliquer que la téléologie et la foi c’est chez les autres (mis à part quelques scolastiques espagnols, quelques philosophes des Lumières écossaises, et un ou deux autrichiens).
    Je note au passage, c’est drôle, que cela débouche sur l’idée qu’une fois l’Histoire achevée (je suis entièrement d’accord avec vous sur le fait que cela ne veut pas dire qu’elle sera figée, il se peut d’ailleurs que « spontanément », les sociétés fassent de nouveau appel à des formes étatiques antérieures…), alors il n’y aura plus besoin ni de théories ni de théoriciens de l’économie, car à le lire dans le détail, on découvre assez vite que finalement, pour Hayek, si l’ordre spontanné n’est pas encore là, c’est en grande partie à cause des théories économiques (toutes fausses bien sûr) qui ont dominé et qui dominent encore le monde.

  17. elvin

    @Serenis

    Sur la prétendue « fin de l’Histoire » nous en sommes à jouer sur les mots en ergotant sur le sens à donner à cette expression journalistique, qui amha n’aucun sens de toute façon.

    Reste un désaccord, à propos de votre phrase « il n’y a nulle part chez Hayek une démonstration « positive » de la supériorité de « l’ordre spontané » »

    C’est vrai mais là n’est pas la question.

    Hayek situe sa réflexion non seulement au niveau d’un ordre particulier formé d’institutions spécifiques, mais aussi au niveau du processus de création de cet ordre. Cette vision dynamique est cohérente avec l’approche autrichienne, qui ne s’intéresse pas directement aux états du monde, mais aux processus qui font advenir les états du monde.

    L’ordre concret qui prévaut en un certain lieu à un certain moment comprend notamment des règles qui régissent sa propre évolution et donc la production des ordres à venir, et qui forment ainsi ce qu’on peut appeler un ordre abstrait ou un « méta-ordre ».

    A ce processus de production des ordres s’appliquent deux constantes de la pensée de Hayek :
    1. une limitation cognitive : il est impossible de dire ex ante si un ordre est « meilleur » qu’un autre.
    2. une limitation juridique : personne n’a le droit d’imposer un ordre par la contrainte.

    Il en résulte que les seules institutions légitimes sont celles qui sont légitimées en permanence par l’adhésion spontanée de ceux qui y sont soumis, ce qui est ma définition de l’ordre spontané (ou émergent), qui s’oppose à un ordre imposé (ou contraint).

    En somme, l’ordre spontané est un « méta-ordre » qui n’est pas à proprement parler « supérieur », mais qui est le seul légitime. Et dans la mesure où Hayek ne prend pas position sur les ordres concrets qui résultent de cet ordre abstrait, sinon pour dire qu’étant le produit d’un « méta-ordre » légitime ils sont eux-mêmes légitimes, il a raison de dire que la téléologie et la foi c’est chez ceux qui croient qu’ils peuvent imposer un ordre (concret) au nom de leurs propres convictions.

  18. Elvin: Ce n’est pas vrai qu’Hayek ne se prononce pas sur la supériorité de l’ordre spontané. Il passe au contraire l’essentiel de son temps à le faire, ne serait-ce qu’en creux via les milliers de pages qu’il consacre à expliquer l’inefficacité des théories et des pratiques qu’il conteste.
    Sur la fin de l’Histoire je suis d’accord. Si j’en parle c’est uniquement parce qu’Hayek conteste toutes les philosphies de l’Histoire sans s’apercevoir que sa propre théorie fonctionne exactement de la même façon.

  19. elvin

    Là encore, nous jouons sur les mots. Puisque dans l’esprit de Hayek les ordres concrets qui sont issus du (méta)ordre spontané sont les seuls légitimes, il va sans dire que l’ordre spontané est préférable à tous les autres.

  20. Elvin: Non on ne joue pas sur les mots. On ne fait que lire Hayek avec l’attention qu’il mérite (on apprend beaucoup à le lire et, surtout, on découvre qu’on peut faire de l’économie une véritable science humaine), et on le prend aux mots, ces mots qui sont les siens. Et notez que ce faisant, on n’a fait qu’admettre son discours, comme s’il était a priori cohérent, histoire de voir jusqu’où cette acceptation nous mène. On pourrait aussi examiner sa cohérence interne, et là on verrait que sa théorie économique, qui fonde l’ensemble de sa pensée, est loin d’être cohérente. Sraffa, entre autres, l’a « réglée » en huit pages, et il me semble qu’il n’avait pas tort.

  21. elvin

    Je ne connais pas la réfutation de Sraffa, mais je vais me précipiter dessus. D’après ce que j’en ai compris, il parle précisément et exclusivement de la théorie autrichienne des cycles, qui est loin de représenter toute la pensée de Hayek.

    Et je réagis tout de suite à « sa théorie économique, qui fonde l’ensemble de sa pensée ». Il me semble au contraire que la théorie économique de Hayek n’est qu’un aspect d’une pensée beaucoup plus vaste, et est une conséquence de ses positions philosophiques, et pas du tout leur fondement.

  22. Elvin: La critique de Sraffa est une critique de Prix et Production. Le texte est disponible en français dans un nunéro des Cahiers d’Economie Politique (je n’ai pas en tête la référence exacte). Ce que Sraffa reproche à Hayek c’est qu’il introduit la monnaie dans un raisonnement qui au fond n’a de sens que sans monnaie. Ce que personnellement je conteste dans la théorie des cycles de Hayek, laquelle se résume finalement à l’idée que seule une épargne préalable est à même de financer un investissement si l’on veut éviter les crises, c’est qu’elle n’ a de sens que si l’on postule le plein emploi des facteurs originels et du travail en particulier, ce qui pose problème quand on veut expliquer l’existence du chômage. Plus le fait qu’il n’y a pas de place dans sa théorie pour la création monétaire.
    Reste que les thèses de Hayek développée dans Prix et Production fondent son projet de monnaie privée proposé quarante ans plus tard (c’est lui qui le dit, dans la Préface), et qu’elles sont à la base de ses écrits politiques et des réformes qu’il en déduit (c’est toujours lui qui le dit quand il fait le rapprochement entre Denationalisation of Money et Droit, législation et liberté). C’est pourquoi je pense que l’on peut parler d’un authentique matérialisme hayékien, différent d’un matérialisme marxiste certes, et d’une « Philosophie de l’Histoire », différente en son principe de la philosophie marxiste certes toujours.

  23. elvin

    Nous voilà bien loin du sujet initial de ce fil, et pour ma part je ne contribuerai pas à l’en éloigner encore plus.
    J’en reste à mon post précédent, que mon exploration rapide de la controverse Hayek-Sraffa tend à confirmer : la critique de Sraffa n’est qu’une égratignure sur l’ensemble de l’oeuvre de Hayek.

  24. Elvin: Une « égratignure » qui montre que sa théorie monétaire est « un marteau pilon élaboré pour écraser une noix et qui en plus rate la noix »…
    Mais soit, cessons de squatter, et remercions l’hôte de ces lieux de nous avoir permis de confronter nos idées.

  25. Gu Si Fang

    Salin présente son livre et résume son message ici :

  26. Je vous invite à consulter mon dernier article sur la théorie Autrichienne des cycles économiques:

    http://minarchiste.wordpress.com/2010/07/30/la-theorie-economique-autrichienne-expliquee-en-schemas/

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