De l’origine des sentiments moraux

C.H.

Billet intéressant du philosophe Daniel Little sur son blog « Understanding Society » sur l’origine de la morale humaine et de certains sentiments comme l’empathie. Little part de La théorie des sentiments moraux de Smith et cite un certain nombre de travaux que je ne connaissais pas mais qui ont l’air intéressants. Il en ressort l’idée qu’il y aurait un fondement psychologique à nos comportements moraux trouvant son origine dans un processus évolutionnaire.

Il y a un certain nombre de travaux à l’interface de l’économie, de la sociologie et de la psychologie qui traite de cette question. L’un des ouvrages de références est l’ouvrage collectif de Gintis, Bowles, Boyd et Fehr, Moral Sentiments and Material Interests( MSMI, 2005) qui s’intéresse au phénomène de la « réciprocité forte » (strong reciprocity). La réciprocité forte désigne le comportement consistant à coopérer et à punir les individus ne coopérant pas au sein d’une communauté même si cela s’avère couteux. Des travaux empiriques en économie comportementale tendent à montrer la réalité de ce type de comportement : on peut penser à la fameuse étude de Heinrich et al. qui a fait jouer le jeu de l’ultimatum à des membres de 15 communautés différentes ou à l’expérimentation de Fehr et Gächter autour du jeu du bien public. Ces travaux empiriques et d’autres montrent que 1) les individus ont certaines exigences en termes d’équité et s’attendent à ce que les autres se conforment à la norme et 2) qu’ils ont une propension à punir même s’il n’y ont pas matériellement intérêt ceux qui s’écartent de la norme. La réciprocité forte serait ainsi au fondement même de la morale humaine. La question qui émerge ensuite est de savoir quelle est l’origine de cette réciprocité forte. Gintis et al. défendent l’idée qu’elle est le résultat d’une coévolution entre gènes et culture. En fait, l’évolution biologique nous a doté de certaines capacités physiologiques et psychiques qui nous donnent notamment la possibilité d’intérioriser des normes.

L’une des conséquences de cette capacité est la réduction de la variance des comportements au sein d’une même communauté ou d’un même groupe. Cela a induit l’émergence d’un contexte favorable à la sélection par le groupe au niveau culturel : les comportements tendent à être uniformes au sein d’une même communauté mais à varier grandement d’une communauté à l’autre. On peut ainsi, à l’instar d’auteurs tels que Boyd et Richerson, interpréter les normes sociales qui régissent nos comportements comme des formes d’équilibres évolutionnairement stables. Il s’agit d’équilibres multiples (i.e. un grand nombre de normes est possible) qui rentrent ensuite en concurrence dans le cadre d’une sélection par le groupe. Les communautés qui ont réussi à instaurer des normes favorisant la coopération via notamment la réciprocité forte sont alors avantagées et se développent plus rapidement.

Il s’agit là d’un programme de recherche très intéressant et très important. Les modèles évolutionnaires où cohabitent des coopérateurs, des opportunistes et des individus pratiquant la réciprocité forte sont particulièrement fascinants à étudier (voir cet article de Boyd et al. ou le chapitre de Sethi et Somanathan dans MSMI). D’autres approches, plus ou moins complémentaires, sont néanmoins possibles. L’explication de l’émergence de l’altruisme par Herbert Simon en termes de « docilité » localise l’émergence de la coopération de l’avantage évolutionnaire que donne la capacité d’apprendre. Le contenu de l’apprentissage peut partiellement conduire les individus à se montrer coopératifs ou moraux. Les travaux de Brian Skyrms ou de Jason MacKenzie Alexander constituent encore une autre manière d’aborder le problème de la morale dans une perspective plus humienne (que l’on retrouve également chez des auteurs comme Binmore et Sugden). Dans la perspective de Hume, les normes morales sont des conventions qui émergent à la suite de l’observation répétée de certaines régularités dans les comportements. En quelque sorte, on considère comme juste ce qui correspond à nos attentes, lesquelles sont formées par induction à partir de l’histoire du « jeu ». Cette conception naturaliste ne nous fait toutefois pas tomber dans un relativisme complet. Par exemple, Skyrms montre que la norme 50/50 dans le jeu du partage est l’équilibre évolutionnairement stable avec, de loin, le plus grand bassin d’attraction. Alexander montre que les normes favorisant la coopération ont encore davantage de chance d’émerger à partir du moment où l’on prend en compte le fait que les interactions humaines sont structurées, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas aléatoires mais sont « encastrées » dans des réseaux sociaux.

Il s’agit là évidemment d’un résumé très rapide. Quoiqu’il en soit, les intuitions de Smith et de Hume sur la moralité semblent plutôt confirmées par ces travaux.

Publicités

5 Commentaires

Classé dans Non classé

5 réponses à “De l’origine des sentiments moraux

  1. alex

    Si je comprends bien, ces modèles remettent en cause la perspective -type dilemme du prisonnier répété- de normes de coopération qui peuvent s’expliquer par la rationalité des individus ?
    Ici, il s’agirait donc de faire appel à une prédisposition humaine pour la coopération et le respect de certaines normes morales(je pense à certaines études sur le cerveau qui semblent montrer que lors de jeux, la coopération apporte une plus grande satisfaction que la non coopération, même si les gains sont identiques)

  2. elvin

    Au risque de me répéter…

    Toutes les tentatives d’expliquer l’émergence de « sentiments moraux » chez des êtres humains supposés ne pas en avoir au départ sont complètement hors sujet. Les « sentiments moraux » existent chez de très nombreux animaux, notamment les anthropoïdes, et étaient déjà présents chez les ancêtres d’homo erectus. Les êtres humains sont munis de « sentiments moraux » depuis qu’ils existent.

    Ca répond aussi à la question de leurs origines : puisqu’ils sont présents chez les oiseaux et les mammifères, la rationalité n’y est pour rien.

    Ce qui est propre aux humains (enfin, aux plus évolués d’entre eux…) c’est que ces sentiments dépassent progressivement le cadre de la famille ou de la tribu (avec de nombreuses acceptions du mot « tribu ») pour s’étendre à l’ensemble de l’humanité.

    • laurent

      Bonjour ,
      « Ca répond aussi à la question de leurs origines : puisqu’ils sont présents chez les oiseaux et les mammifères »
      D’où sortez vous ça ??

  3. benoit

    N’y a t-il pas à distinguer morale ou sentiments moraux de l’empathie ? Les animaux font preuve d’empathie envers un de leurs congénères. Empathie pourrait être, d’après ce que j’ai lu ici ou là, le fruit d’une évolution et que l’on peut sans doute expliquer par de la théorie des jeux.
    Mais entre empathie et morale ou sentiments moraux, il y a une différence notable. Il y a un aspect rationnel et impartial qui permet à toute société de déterminer ce qui relève d’une injustice. Cela va au-delà du simple instinct d’empathie pour un congénère qui se noie.
    De même, dans certaines expériences, je ne vois pas en quoi on montre l’émergence d’une exigence d’équité ou d’une conception de la justice ou de la morale. Il s’agit plutôt pour moi d’altruisme (ou d’un instinct « animal » d’empathie) et de coopération.

  4. elvin

    Les auteurs qui ont écrit sur ce sujet depuis Adam Smith appellent « sentiments moraux » tout ce qui pousse un individu à agir dans l’intérêt d’un autre individu plutôt que dans son intérêt propre, et considèrent l’empathie comme un de ces sentiments moraux, le plus important car il est le fondement de tous les autres.

    Certes, on peut dire que les sentiments moraux sont différents chez les humains de ce qu’ils sont chez les animaux, de même qu’ils sont différents chez les bonobos et chez les chimpanzés. Mais entre les animaux (depuis les fourmis) et les humains en passant par les singes, il y a continuité et non rupture.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s