Menger et l’orientation de la recherche en économie

C.H.

Carl Menger est généralement considéré comme le membre fondateur de l’école autrichienne d’économie. C’est aussi, comme je l’avais raconté ici, l’un des deux acteurs principaux de la « querelle des méthodes » qui l’a opposé à l’économiste allemande Gustav Schmoller à la fin du 19ème siècle. C’est dans le cadre de cette controverse que Menger a publié en 1883 Untersuchungen über die Methode der Sozialwissenschaften, und der politischen Őkonomie insbesondere (traduit en anglais sous le titre Investigations into the Method of the Social Sciences). Il développe dans cet ouvrage une position assez intéressante sur la méthodologie des sciences sociales et notamment concernant le rapport entre analyse théorique et analyse historique. Il me semble que la perspective de Menger peut être utile pour interpréter l’utilisation des modèles en économie.

Dans son ouvrage de 1883, Menger indique que la recherche scientifique peut avoir deux orientations : la recherche théorique et la recherche historique. La première cherche à produire un savoir de type nomologique, la seconde un savoir idiographique. A l’exception de la statistique et de l’histoire, toutes les sciences d’après Menger adoptent ces deux perspectives. Au sein de la recherche théorique, deux orientations sont possibles suivant les objectifs qu’elle poursuit : la recherche théorique peut être de type « empirique-réaliste », elle consiste alors à analyser les types et les relations typiques des phénomènes tels qu’ils se présentent eux-mêmes dans leur pleine réalité empirique. Elle débouche, soit sur la formation de « types réels » (les images basiques de phénomènes réels), soit sur la découverte de lois empiriques mettant en valeur des régularités effectives dans la succession et la coexistence des phénomènes. D’un autre côté, Menger indique que la recherche théorique peut avoir une orientation « exacte ». Elle vise à déterminer des lois strictes des phénomènes, des régularités dans la succession de ces phénomènes et débouche donc sur la découverte de « lois exactes ». Ici, la recherche théorique doit procéder de manière à éliminer les « impuretés » des phénomènes étudiés afin de ne conserver que les éléments les plus simples et basiques des objets réels, débouchant sur la mise en avant de « types exacts ». Dans le domaine des sciences sociales, la recherche exacte procède en réduisant les phénomènes sociaux en leurs éléments les plus simples : les individus. Menger indique que la recherche exacte et la recherche empirique-réaliste ont la même légitimité et sont largement complémentaires.

Bien qu’elle comporte quelques problèmes (voir mon billet sur la querelle des méthodes), la position de Menger est assez intéressante quand on veut essayer d’interpréter les modèles construits et utilisés par les économistes. Il ne fait aucun doute qu’une partie de la recherche en économie a une orientation historique (les travaux d’histoire économique bien sûr, mais aussi les nombreuses études empiriques, expériences naturelles, etc., qui visent à produire une connaissance sur un cas spécifique). L’orientation théorique d’une autre partie de la recherche ne fait également aucun doute. Dans ce cadre, la distinction entre recherche théorique « exacte » et recherche théorique « empirique-réaliste » interpelle. Si l’on suit Menger, la recherche théorique exacte vise à produire une connaissance nomologique en caractérisant l’essence des phénomènes étudiés. Pour cela, il faut faire abstraction de toutes les impuretés en partant des composantes les plus basiques. La manière dont Menger tente de rendre compte de l’émergence de la monnaie relève de cette orientation. Toute l’explication de Menger repose en effet sur une caractérisation réductrice de « l’homme économique » et de ses interactions. La monnaie, en tant qu’institution organique, est le résultat non attendu des interactions entre individus cherchant à faire des échanges de la manière la plus optimale à leur échelle individuelle. Selon un processus que Menger n’explicite que très partiellement, les individus d’une communauté donnée vont s’échanger les i1,…, in biens présents dans l’économie ; ils vont progressivement observer que certains biens s’échangent plus facilement que d’autres et/ou que leur coût de stockage est plus faible, et un processus évolutionnaire va progressivement faire émerger une « monnaie » correspondant au bien i* utilisé de manière systématique dans les échanges. Cette explication de type « main invisible » relève de la recherche exacte car elle fait abstraction de toutes les contingences historiques et institutionnelles.

On peut considérer que toutes les explications en économie qui veulent rendre compte d’un phénomène en partant d’une sorte « d’état de nature » relèvent de la recherche exacte au sens de Menger. Il s’agit de comprendre les mécanismes basiques qui entrent en jeu. Suivant l’interprétation que l’on a des modèles, on peut considérer qu’il s’agit d’un moyen d’isoler des facteurs causaux donnés ou bien de construire un monde suffisamment proche par certains aspects de la réalité de sorte que l’on soit autoriser à inférer que les mécanismes mis à jour dans le modèle agissent également dans le monde réel. Il me semble que de très nombreux modèles en économie relèvent de cette orientation. Tous les travaux axiomatiques en théorie des jeux qui tentent de dériver des conclusions très générales – voire des théorèmes (comme par exemple une bonne partie de la littérature en mechanism design) relèvent de cette orientation. La littérature autour de l’équilibre général rentre également dans cette catégorie. Quid de la recherche empirique-réaliste en économie ? Sur ce point, je pense que Menger n’est pas d’une grande aide car il ne propose aucune théorie de l’induction. Or, la recherche empirique-réaliste nécessite obligatoirement de partir du monde empirique pour en inférer des mécanismes causaux.

La distinction entre l’orientation exacte et l’orientation empirique-réaliste n’est à vrai dire pas claire. En lisant Menger, on a l’impression que la recherche théorique exacte peut se passer de tout moment empirique. Outre que cela est quand même problématique étant donné le propre aristotélisme de Menger (il est bien connu que chez Aristote, contrairement à chez Platon, la connaissance a nécessairement une origine empirique), on ne voit pas trop comment un scientifique peut construire une explication théorique exacte s’il n’a pas la possibilité d’observer le monde réel pour le décomposer (à moins de supposer qu’il ait une connaissance innée de ce monde). On touche là à la principale faiblesse de l’épistémologie mengérienne : l’absence d’une théorie de la formation des concepts. Les travaux épistémologiques de Max Weber viendront combler ce manque tout en s’inscrivant dans une perspective assez différente de celle de Menger. Mais si tous les modèles nécessitent un « moment inductif », quelle est vraiment la différence entre recherche exacte et recherche empirique-réaliste ? Est-ce une différence de nature ou seulement de degré ? Ce qui différencie les deux orientations est en fait probablement l’objectif du chercheur (le rapport aux valeurs, selon les termes de Max Weber) : utiliser un savoir nomologique pour rendre compte d’un cas spécifique ou accroître le savoir nomologique pour lui-même. L’économie, contrairement aux autres sciences sociales, a à mon avis eu plutôt tendance à adopter l’orientation exacte que l’orientation réaliste-empirique. L’archétype de l’orientation empirique-réaliste en économie est aujourd’hui, je pense, les travaux de chercheurs comme Avner Greif qui utilisent des cadres théoriques généraux pour produire des connaissances spécifiques. Ainsi, la théorie est utilisée dans une perspective d’explication historique, par le biais de modèles très spécifiques et plus « réalistes ».  Mais il me semble qu’il y a finalement encore assez peu d’exemples en économie, alors même que les autres sciences sociales reposent de manière prédominante sur cette orientation. Cependant, toute la recherche en économie institutionnelle, à partir du moment où elle cherche à dépasser les explications partant d’un état de nature (explications qui ont leur intérêt) pour rendre compte de la manière dont émergent et fonctionnent de manière effective des institutions, adopte nécessairement une orientation empirique-réaliste. L’appel de théoriciens comme Robert Sugden pour une orientation plus « empirique » des travaux en théorie des jeux (évolutionnaire) peut s’interpréter comme une volonté de réorienter la recherche théorique dans une plerspective plus empirique-réaliste au sens de Menger. 

Si je dois faire le lien avec mon billet précédent sur l’interprétation des modèles comme monde crédible, on peut formuler les choses ainsi : dans le cadre de la recherche théorique exacte, ce qui intéresse prioritairement le chercheur, ce sont les propriétés internes du modèle qui vont permettre d’enrichir notre connaissance théorique/nomologique. Le rapport avec le monde réel n’est pas la préoccupation première. Dans le cadre de la recherche théorique empirique/réaliste, l’enjeu est de repérer un lien significatif entre le modèle et le monde réel. Cela amène d’une part à s’intéresser aux spécificités historiques et institutionnelles du contexte étudié et, d’autre part, à construire des modèles finalement plus restrictifs dont les résultats seront moins facilement généralisables. Il est évident que les deux orientations ont  pleinement leur légitimité.    

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9 Commentaires

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9 réponses à “Menger et l’orientation de la recherche en économie

  1. elvin

    Je ne vois pas comment on peut écrire : « En lisant Menger, on a l’impression que la recherche théorique exacte peut se passer de tout moment empirique. » En lisant Menger, il me semble au contraire clair en permanence que l’identification des composantes basiques doit partir de l’observation, et notamment de la recherche empirique-réaliste, et doit se faire par un processus mental d’abstraction qui part toujours de la réalité observée. On qualifie d’ailleurs souvent l’approche mengerienne d' »exacte-réaliste » ou « causale-réaliste » justement pour l’opposer à la construction ex nihilo de modèles, que Menger a explicitement dénoncée dans sa correspondance avec Walras auquel il a refusé de s’associer.

    Quant à dire « dans le cadre de la recherche théorique exacte, ce qui intéresse prioritairement le chercheur, ce sont les propriétés internes du modèle qui vont permettre d’enrichir notre connaissance théorique/nomologique. Le rapport avec le monde réel n’est pas la préoccupation première. », c’est vrai pour l’essentiel pour l’orthodoxie actuelle, mais certainement pas pour Menger, ni pour ses prédécesseurs classiques dont il a repris les idées, ni pour son principal continuateur Mises qui les a développées. Pour tous ceux-là au contraire, le rapport avec le monde réel est la préoccupation première, et c’est précisément sur cette base que les « autrichiens » critiquent le « mainstream ».

  2. C.H.

    Menger n’explique à aucun moment dans son ouvrage de 1883 comment doivent s’articuler recherche théorique exacte, recherche théorique empirique-réaliste et recherche historique. Par ailleurs, il indique explicitement (p. 31 de l’édition Libertarian Press) que son ouvrage n’a pas pour projet de présenter la méthode par laquelle les lois exactes sont établies, ce qui fait cruellement défaut. A ma connaissance, Menger ne comble ce manque dans aucun de ses autres écrits. Néanmoins, si vous avez des références précises, je suis preneur.

    J’ajouterai que si il est vrai que Menger indique que la recherche théorique exacte passe par la décomposition des phénomènes réels en leurs éléments les plus basiques (par exemple l’individu pour les phénomènes sociaux), il n’explique pas comment il détermine ces éléments basiques. C’est là que Max Weber vient boucher les trous laissés par Menger, notamment avec son idée de « rapport aux valeurs »

  3. elvin

    Il est tout à fait exact que Menger ne dit pas COMMENT identifier les éléments basiques, ni COMMENT établir les lois causales exactes qui relient ces éléments à leurs conséquences.
    Mais sur le premier point, il dit bien QUE ces éléments doivent être extraits du réel et non imaginés ex nihilo – d’où sa critique de Walras et ma critique de votre texte.
    L’auteur qui a le plus développé les points laissés en suspens par Menger est Mises, notamment dans Theory and History.

  4. C.H.

    J’entend bien. Mais à partir du moment où Menger ne propose aucune théorie de l’induction (ou de la formation des concepts, ce qui revient au même), on n’est pas plus avancé. Par ailleurs, même les économistes néoclassiques comme Walras n’ont pas créé leur système théorique ex nihilo, pas plus que les économistes standards d’aujourd’hui. Il y a toujours (nécessairement) un moment inductif quelque part.

  5. elvin

    Il me semble que nous disons à peu près la même chose. Ma réaction initiale ne portait que sur votre phrase « En lisant Menger, on a l’impression que la recherche théorique exacte peut se passer de tout moment empirique. ».

  6. elvin

    J’ajoute que, contrairement à ce que pourrait laisser entendre votre post initial, la conception mengerienne de l’économie est toujours réaliste, y compris quand elle concerne la recherche « exacte ».
    Il me semble à moi que ce qui est étranger à la pensée de Menger, c’est la notion de « modèle » au sens contemporain. Comme avant lui Say ou Mill, il propose d’identifier les facteurs causaux élémentaires qui interviennent dans les phénomènes économiques et de découvrir les lois générales qui relient ces causes à leurs effets. Ce sont ensuite ces lois élémentaires, judicieusement combinées, qui permettront de comprendre les phénomènes historiques. Mais à aucun moment il n’envisage l’étape intermédiaire qui consisterait à combiner un certain nombre de ces lois pour construire un « modèle » abstrait, et encore moins de construire des modèles qui seraient autre chose que des combinaisons de ce lois supposées connues. Si je me souviens bien, il reproche même explicitement à Walras de le faire.

  7. C.H.

    Mais l’explication par Menger de l’émergence de la monnaie EST un modèle, au sens où je l’entend dans ce billet. C’est un modèle fondé sur une explication de type main invisible (ou « évolutionnaire ») comme il en existe des dizaines en économie. Certes, ce n’est pas un modèle formalisé (il est assez aisé de le formaliser), mais il a toute les caractéristiques d’un modèle (notamment la relation entre un explanandum et des explanans).

    Edit : pour préciser mon propos, par exemple, le modèle de Menger sur l’émergence de la monnaie est « structurellement » parlant, identique à, disons, le modèle de ségrégation de Schelling.

    Edit 2 : Je suis tout à fait d’accord sur le fait que chez Menger la recherche théorique est toujours « réaliste », y compris lorsque son orientation est exacte. Cependant, en philosophie, réaliste ne veut pas dire absence d’idéalisation ou d’abstraction, bien au contraire. D’ailleurs, on peut tout à fait interpréter les modèles de l’économie standard comme relevant d’une forme de réalisme philosophique. Voir les travaux d’Uskali Mäki (par ailleurs un très bon connaisseur de Menger et de l’école autrichienne).

  8. elvin

    « ’explication par Menger de l’émergence de la monnaie EST un modèle, au sens où je l’entend dans ce billet. »
    D’accord. Un point pour vous.

    « en philosophie, réaliste ne veut pas dire absence d’idéalisation ou d’abstraction, bien au contraire »
    Absolument d’accord. Menger comme Mises (et donc moi…) font une large place à l’abstraction, entendue comme opération d’extraction du réel de ses composantes fondamentales pour les étudier une à une.

    Uskali Mäki est non seulement un bon connaisseur de l’école autrichienne, mais aussi au minimum un compagnon de route

  9. elvin

    Cyril, j’ai été trop conciliant en vous concédant ce point. J’ai relu l’explication par Menger de l’émergence de la monnaie ; libre à vous d’y voir un modèle, mais alors toute explication serait un modèle, et je ne suis pas sûr que beaucoup d’économistes vous suivraient dans cette voie.
    Il me semble qu’on réserve en général le terme de modèle à une représentation (plutôt qu’une explication) d’un phénomène sous une forme qui se prête à un traitement rigoureux ayant pour but d’en analyser les propriétés. Le caractère formel et le fait qu’on le soumette à un traitement rigoureux (mathématique, informatique, …) font alors partie de la définition du mot modèle, et je maintiens que cette forme de raisonnement est étrangère à la pensée de Menger.

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