Science et sélection naturelle de la culture

C.H.

Pour prolonger la discussion amorcée dans les commentaires sous ce billet, je voudrais suggérer un mécanisme par lequel les idées scientifiques évoluent. Il s’agit de comprendre pourquoi certaines théories ou certaines approches méthodologiques prolifèrent tandis que d’autres sont abandonnées. Une première réponse naïvement positiviste sera de dire « parce que certaines théories sont meilleures que d’autres (i.e. ne sont pas falsifiées) ». Ce n’est pas faux, mais c’est clairement insuffisant. Je fais pour l’instant abstraction du rôle que peut jouer le degré de véracité d’une théorie dans le succès de cette dernière, pas parce que ce facteur ne joue aucun rôle en réalité mais parce que je veux souligner la présence d’autres mécanismes causaux. Mon raisonnement s’inscrit dans ce que l’on appelle l’épistémologie évolutionnaire, dans sa seconde variante, celle qui s’intéresse à l’évolution des théories (la première s’intéresse à l’évolution des mécanismes cognitifs à l’origine des facultés humaines d’apprentissage).

Dans une perspective d’épistémologie évolutionnaire, on va considérer que tout processus d’évolution se fait selon le double mécanisme de sélection-rétention, ainsi que cela a été notamment développé par Donald Campbell. La rétention signifie que les traits ou variantes culturelles ont la capacité d’être stocké dans le cerveau humain pour ensuite être transmis par divers mécanismes (imitation, apprentissage, etc.) sur lesquels je reviendrai plus bas. La sélection indique tout simplement que ces différentes variantes se répliquent à des rythmes différents, celles se répliquant plus vite vont donc se propager dans la population. Du point de vue de l’épistémologie évolutionnaire, les théories se diffusent suivant un processus de sélection, donc de réplication différenciée. C’est à ce point que les choses se compliquent, car il s’agit alors de savoir « qui » sélectionne et selon quel(s) critère(s) (quand je dis « qui », je ne parle pas d’une personne mais des facteurs ou des éléments structurels). Lorsque l’on s’intéresse au processus de sélection naturelle au niveau des espèces, le problème est relativement simple : la réplication se fait essentiellement par la reproduction. La valeur sélective (fitness) d’un trait ou d’un organisme va donc tout simplement être son nombre espéré de descendants. C’est un peu plus compliqué au niveau culturel parce que la mesure de la valeur sélective est plus délicate. Surtout, on ne sait pas a priori ce qui détermine cette valeur. Répondre « le degré d’adaptation à l’environnement » ne nous avance pas beaucoup si l’on ne précise pas ce que qu’est cet environnement. Pour revenir sur notre problème de la sélection des théories, on pourrait se dire que le taux de réplication d’une théorie dépend de sa « fécondité », de sa pertinence, etc. Sauf que personne ne peut donner une définition non équivoque et universelle de ces termes. Probablement que les théories sont en partie sélectionnées en fonction de leur fécondité absolue mais s’arrêter là revient à ignorer que la science est un « processus social », selon l’expression de David Hull.

Les anthropologues Robert Boyd et Peter Richerson, qui ce sont beaucoup intéressés au problème de l’évolution de la culture, considèrent que parmi les mécanismes de l’évolution culturelle se trouve ce qu’ils appellent « la sélection naturelle de la culture ». Ils la définissent comme « les changements dans la composition culturelle d’une population causés par le fait de détenir une variante culturelle plutôt qu’une autre » (Not by genes alone, p. 69, ma traduction). Pour comprendre comment cela marche, on peut prendre un exemple très simple, emprunté à Boyd et Richerson. La consommation de drogue (et éventuellement d’une drogue spécifique) est une variante culturelle. Dans quelle mesure cette variante peut-elle se propager dans une population ? Pour qu’un trait ou une variante se réplique et se idffuse, il faut que celui qui en est porteur se « reproduise ». Pas au sens biologique, mais dans le sens culturel où sa position sociale va amener d’autres individus à reproduire son trait culturel. La plupart du temps, la capacité d’un consommateur de drogue à transmettre sa variante culturelle sera limitée pour la bonne et simple raison que ce trait va avoir tendance à diminuer l’aptitude de son porteur à le transmettre socialement. La consommation de drogue diminue les chances de réussite sociale et par là même de « reproduction culturelle ».

Transposons maintenant ce raisonnement au problème de l’évolution des théories scientifiques. On pose une hypothèse : un jeune chercheur tend à adopter les points de vue méthodologiques/théoriques de ceux dont i la reçu l’enseignement. Autrement, la réplication théorique s’opère dans le cadre de l’enseignement et de la formation universitaire. Corollaire : une théorie se répliquera à un rythme d’autant plus élevé qu’elle accroît les chances de celui qui l’adopte d’avoir une position influente d’enseignant dans les meilleures universités. Les conséquences du processus de sélection (naturelle) sont bien connues : celui de diminuer la variété au sein d’une population. Toutes choses égales par ailleurs, en effet, le processus de sélection tend à ne conserver que la variante la plus adaptée ; autrement dit, l’hégémonie théorique est une conséquence logique de l’existence d’un processus de sélection des théories scientifiques. Remarquez que cela ne signifie pas que c’est la « meilleure » théorie qui est sélectionnée, juste celle qui a le taux de réplication le plus élevé. Cependant, de nombreux facteurs peuvent atténuer voire détourner les effets de ce processus. Notons dans un premier temps que la pression sélective de l’environnement peut être plus ou moins élevée. Dans certaine discipline scientifique, il est impossible de publier dans les meilleures revues et donc d’accéder aux meilleurs postes si l’on adopte pas certaines théories ou méthodologies spécifiques. La pression sélective est donc forte et tend à éliminer rapidement les théories les moins « adaptées ». Dans d’autres disciplines, cette pression est plus faible dans le sens où les différences entre les taux de réplication des différentes théories sont moins sensibles. Le processus de sélection tend toujours à diminuer la variété mais de manière beaucoup moins rapide. L’ampleur de la pression sélective au sein d’une discipline repose essentiellement sur des facteurs institutionnels qu’il faut étudier au cas par cas. En parrallèle, la variété est préservée du fait de l’apparition continue de nouvelles théories ; sur ces nouvelles théories, la grande majorité vont très vite disparaître mais certaines d’entre elles connaîtront un certain succès. Ensuite, il peut y avoir des « anomalies statistiques » dans certaines populations, ce que les généticiens connaissent sous le nom de dérive génétique. Cela se produit notamment lorsque les populations sont isolées les unes des autres et on peut alors voir se former à certains endroits des clusters avec des variantes culturelles qui se distinguent de celles des autres populations. Cela était très fréquent à l’époque où la recherche était très peu interconnectée, beaucoup moins aujourd’hui (mais il y a encore des traditions théoriques nationales, voire locales). Enfin, il y a des biais de transmission culturelle, sur lesquels Boyd et Richerson insistent énormément. Il y en a 3 en particulier : le biais direct (certaines variantes sont intrinsèquement préférées à d’autres), la transmission conformiste (les individus tendent naturellement à préférer les variantes dominantes) et le biais de prestige (les individus tendent à copier certains modèles culturels). Le premier biais ne joue probablement aucun rôle en matière scientifique, le troisième un rôle mineur (le prix Nobel d’Ostrom donnera peut être des idées à certains étudiants), le second a certainement une importance bien plus grande (j’en avais parlé ici). Ce dernier biais peut alors induire une dynamique sous forme d’équilibre ponctué à l’évolution culturelle, ce que j’avais interprété comme des cas de révolution scientifique dans le billet précédent.

Ce que l’on appelle le « pluralisme » (théorique et/ou méthodologique) n’a a priori rien de spontané ou de naturel au niveau scientifique. En effet, il y a même un processus cumulatif : plus un paradigme est prépondérant au sein d’une discipline, plus il y a de chances pour que ceux qui sélectionnent (dans les comités de lecture des revues, dans les instances nationales ou dans les comités de recrutement des universités) soient eux-mêmes membres de ce paradigme. L’accès aux places qui permettent de transmettre ses points de vue théoriques et méthodologiques est donc déterminé par le fait d’appartenir au même paradigme que ceux qui sélectionnent. En ce sens, la sélection culturelle au niveau scientifique n’a rien de « naturelle ». C’est une véritable sélection institutionnelle. Il n’y a pas de convergence totale pour plusieurs raisons : il y a sans cesse de nouvelles variantes qui émergent, des phénomènes de « dérive théorique » liés à la structuration spatiale de la recherche permettent à certaines approches de proliférer localement, et la pression séléctive est plus ou moins prononcée. Défendre le pluralisme scientifique revient donc à demander une diminution de la pression sélective. Pas dans le sens d’une moindre exigence scientifique toutefois, mais dans celui d’une révision des critères d’accès aux positions qui permettent la transmission des variantes culturelles.

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4 Commentaires

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4 réponses à “Science et sélection naturelle de la culture

  1. MacroPED

    Je trouve que ce papier http://www.la-recherche-en-education.org/index.php/afirse/article/download/20/23 ou là http://www.la-recherche-en-education.org/index.php/afirse/article/view/20/23 lu il y a de cela de mois mérite d’être lu et commenté. Je le poste tout de suite sur le forum d’éconoclaste.

  2. Episteme

    Je ne peux pas réprimer cette question:

    Il me semble que d’après la logique de votre explication, on devrait dire que  »la pression sélective » est endogène au  »processus social » scientifique: les théories sont départagées par leur propension à donner à celui qui les défend une bonne place dans le monde académique. Est-ce que cela ne revient pas alors à faire de la science bisounours que de réclamer  »qu’on la réduise »?

  3. C.H.

    Oui et non. Oui s’il s’agit de dire « soyez gentils, laissez-nous exister ». Compter sur l’ouverture d’esprit et la tolérance des individus est évidemment un point de vue naïf. Non si l’on considère que tout est une question d’institutions et donc d’incitation (au sens large). S’il y a des disciplines où le pluralisme existe davantage qu’en économie ce n’est pas parce que les chercheurs sont plus « gentils », mais parce que l’histoire de la discipline est différente et surtout parce que les critères d’évaluation/sélection sont différents. Quand je dis que dans ces disciplines la pression sélective est plus faible, je parle bien entendu de la pression sélective sur la méthode. Maintenant, je ne me fais aucune illusion, si cela doit changer ça prendra des dizaines d’années…

  4. elvin

    Il me semble qu’il faut, comme toujours, tenir compte de la différence fondamentale entre les sciences sociales et les sciences de la nature. Dans la plupart des sciences dites « dures », l’observation et/ou l’expérience permettent le plus souvent de trancher de façon définitive entre deux théories concurrentes, ce qui n’est pas le cas pour les sciences sociales. Par conséquent, dans les sciences sociales en général et l’économie en particulier :
    1. des théories concurrentes peuvent (et doivent) continuer à coexister longtemps
    2. faute de pouvoir trancher sur les théories elles-mêmes, on a tendance à (ou on devrait) s’intéresser plus aux méthodes qui ont conduit à ces théories
    3. les critères de sélection sont plus endogènes au monde académique (et politique)

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