Pluralisme et interprétation des théories

C.H.

Comme je l’ai indiqué deux billets plus bas, je lis actuellement un ouvrage co-écrit pour le biologiste David Wilson et le philosophe Elliott Sober, Unto Others: The Evolution and Psychology of Unselfish Behavior. Le livre est en fait une défense de la théorie de la sélection par le groupe et plus généralement de la théorie de la sélection multiniveaux. L’idée derrière cette théorie est simple : le processus de sélection naturelle ne s’exerce pas uniquement au niveau de l’organisme, ou au niveau du gène, mais peut aussi porter en parallèle sur des groupes d’organismes. Dans certains cas, la sélection au niveau du groupe va agir dans le même sens que la sélection individuelle, dans d’autres cas elle va agir dans l’autre sens. C’est par ce dernier cas de figure, selon Wilson et Sober, que l’on peut expliquer l’émergence de comportements altruistes dans la nature.

Au-delà de ses considérations purement biologiques et psychologiques, l’ouvrage offre aussi une bonne discussion de tous les débats qui ont agité la biologie évolutionnaire sur l’hypothèse de sélection par le groupe depuis 1962 et la publication par  Wynne-Edwards de son ouvrage Animal Dispersion in Relation to Social Behavior dans lequel il défend la thèse que les individus de nombreuses espèces animales régulent leur consommation de ressources afin de permettre la survie du groupe auquel ils appartiennent. Quatre ans plus tard, George Williams réfutera cette théorie et proposera comme alternative une approche purement individualiste en montrant que tous les phénomènes pouvant ressembler à de la sélection par le groupe peuvent en fait s’expliquer par l’hypothèse de sélection individuelle.

J’avais déjà souligné ici que le débat sur la sélection par le groupe en biologie évolutionnaire était susceptible d’intéresser les économistes et autres social scientists. En effet, on y retrouve d’importantes questions méthodologiques qui ne sont pas inconnues des économistes : pertinence des critères de parcimonie et de simplicité pour sélectionner les théories, intérêt des différentes techniques de modélisation, interprétation des modèles, pluralisme, etc. Wilson et Sober abordent plus particulièrement ces deux derniers points dans le chapitre 2 de leur ouvrage intitulé, fort à propos, « A unified theory of social behavior ». Les auteurs passent en revue les différentes théories proposées par les biologistes pour expliquer l’évolution des traits prosociaux comme l’altruisme : sélection de parentèle et de la valeur sélective globale, théorie des jeux évolutionnaires, théorie du gène égoïste et théorie de la sélection par le groupe. Des années 60 aux années 80, les trois premières théories ont été tour à tour convoqué pour « démontrer » que l’on n’avait pas besoin de l’hypothèse de sélection par le groupe pour expliquer les comportements altruistes. Néanmoins, les auteurs montrent de manière plutôt convaincante que ces différentes théories disent toutes la même chose à partir de concepts et d’hypothèses différentes. Pour reprendre la formulation du livre, ces différentes théories adoptent des perspectives différentes pour étudier le même processus. Ainsi, elles ne sont pas concurrentes mais complémentaires car elles permettent d’étudier le même phénomène mais sous un angle différent. Pour Wilson et Sober, les biologistes ont mis du temps à reconnaître ce fait (et certains ne le reconnaissent toujours pas) pour deux raisons : une raison qui a trait à la sociologie des sciences et qui consiste dans le fait que les biologistes ont été formé à partir des années 60 par des professeurs et des manuels expliquant que la théorie de la sélection par le groupe était proscrite en tout lieu et en toute circonstance, et une raison plus théorique provenant du fait que les biologistes ont pris l’habitude de commettre « l’erreur du raisonnement par la moyenne » (averaging fallacy). Cette « erreur », qui n’en est pas vraiment une, consiste à calculer la valeur sélective (fitness) d’un certain type d’individu (par exemple, un individu « altruiste » ou « égoïste ») en faisant la moyenne de sa valeur sélective suivant le contexte (donc, le groupe) dans lequel il se trouve : si un individu égoïste a 10 enfants dans une population composée pour moitié d’altruistes et 5 dans une population composée entièrement d’égoïstes, alors sa valeur sélective moyenne sera 7,5 si les populations sont identiques en taille. Toutes les théories prédisent que ce sont les individus avec la valeur sélective moyenne la plus élevée qui vont croître le plus rapidement. Cette affirmation n’est pas fausse… mais elle conduit à ignorer la « décomposition » des forces qui amènent à ce résultat. Et parmi ces forces, figure justement la sélection par le groupe.

Quel est l’intérêt de cette histoire pour l’économiste ? De mon point de vue, c’est qu’elle rappelle l’importance du pluralisme, mais dans un sens particulier. La notion de « pluralisme méthodologique » est souvent entendue dans un sens quasi-kuhnien mais voire « feyerabendien » qui consiste à dire que, puisque les théories sont incommensuralbes et qu’il est impossible de savoir par avance ce qu’est une « bonne » théorie, le mieux est de laisser ce développer une multitude d’approches. L’histoire de la controverse autour de la sélection par le groupe nous apprend aussi que le pluralisme se justifie par le fait qu’il permet de ne pas s’enfermer dans une seule et même perspective pour étudier un phénomène donné. Il existe aujourd’hui en économie des théories concurrentes pour à peu près tous les phénomènes empiriques imaginables. Certaines théories sont très « standards », d’autres davantages à la périphérie de la discipline. Dans l’absolu, elles ont toutes l’intérêt d’offrir leur propre interprétation des phénomènes. On peut ainsi étudier les institutions de bien des manières, avec une approche plus ou moins individualiste, en utilisant la théorie des jeux ou l’analyse des réseaux ou encore d’autres outils théoriques. Fondamentalement, ces approches sont complémentaires. Elles peuvent certes mener à des conclusions différentes, mais c’est également le cas des différentes théories en biologie évolutionnaire. Mais ces conclusions sont différentes parce que les perspectives sont différentes.

Le point noir selon moi de la thèse de Sober et Wilson reste quand même celui de la sélection des théories. Plus précisément, les différentes théories en biologie évolutionnaire sont-elles véritablement équivalentes, certaines ne sont-elles pas plus générales que d’autres, ou certaines ne permet-elles pas de générer un ensemble plus important de prédictions/propositions ? Quels sont les critères qui peuvent nous permettre de choisir les interprétations les plus frutueuses ? En effet, pluralisme ne rime pas avec relativisme. Les auteurs n’apportent pas vraiment d’éléments sur cette question, complexe au demeurant et qui est d’ailleurs elle-même l’objet de diverses théories et interprétations !

1 commentaire

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Une réponse à “Pluralisme et interprétation des théories

  1. dans tous le domaines scientifiques, il existe des « modèles ». Par modèle, il faut entendre une présentation restreinte de la réalité-vérité. ainsi, devant une multitude des théories, il faut chercher à retenir selon le cas :
    – celles qui permettent d’expliquer le mieux le phénomènes que l’on veut étudier;
    – celles qui répondent mieux à l’idéologie que l’on sous-tend ou tout simplement,
    – celles qui sont compatibles aux hypothèses fondamentales;

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