The Thing That Should Not Be

C.H.

L’épistemologie économique (en anglais, economic methodology) est souvent considérée comme une bizarerie au sein de la science économique (avec l’histoire de la pensée d’ailleurs), une discipline de nature à générer des réflexions n’ayant aucune pertinence du point de vue de ceux qui font de l’économie « pour de vrai ». Faisant partie de ceux à qui il arrive de réfléchir et d’écrire des choses ayant un rapport avec les questions d’épistémologie, je reconnais qu’il y a un risque réel de tomber dans une pensée abstraite dénuée de la moindre pertinence pratique. Paraphrasant ces grands philosophes que sont les membres de Metallica, l’épistémologie économique est-elle donc cette chose qui ne devrait pas être ?

Je suis (re)tombé ce matin sur ce petit texte de Roger Backhouse, spécialiste du sujet évidemment, qui pourrait faire changer d’avis ceux qui pensent cela. En substance, comme le montre Backhouse, parler de méthodologie pour elle-même ne sert peut être à rien… sauf que l’on est inévitablement conduit à en parler. Tous les raisonnements des économistes sont imprégnés de présupposés philosophiques et méthodologiques, implicites ou explicites, qui conditionnent le discours scientifique. Une théorie, un modèle, une étude empirique, est toujours méthodologiquement orienté. A tel point que la frontière entre discussion méthodologique et discussion théorique est parfois mince, voire inexistante.

Là où il est permis d’être plus sceptique, c’est sur le fait que l’épistémologie économique se soit constituée en une sous-discipline autonome, dotée par exemple d’une revue dédiée. Par ailleurs, les individus (pour les plus brillants en tout cas) qui se spécialisent dans ce domaine ne gaspillent-ils pas leurs ressources intellectuelles ? On peut répondre à cela qu’il s’agit, comme toujours, d’un problème d’avantages comparatifs et que la spécialisation  est un moyen d’approfondir la division du travail. Cependant, le corrolaire indispensable à la division du travail est l’échange. Comme l’a écrit Bruce Caldwell, un bon épistémologue de l’économie devrait toujours être en parallèle un historien de la pensée fin connaisseur d’un courant en particulier ou un praticien dans un champ de recherche particulier. Mais l’inverse est peut être vrai également : un bon économiste « praticien » devrait avoir quelques compétences philosophiques ou historiques en rapport avec sa discipline. D’ailleurs, et ce n’est pas un hasard, les meilleurs ont dans leur grande majorité ces compétences.

8 Commentaires

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8 réponses à “The Thing That Should Not Be

  1. elvin

    encore une fois, +1 pour Cyril

    ce qu’en dit mon auteur de référence :

    « It may even be doubted whether it is possible to separate the analysis of epistemological problems from the treatment of the substantive issues of the science concerned. The basic contributions to the modern epistemology of the natural sciences were an accomplishment of Galilei, not of Bacon, of Newton and Lavoisier, not of Kant and Comte….
    He who seriously wants to grasp the purport of economic theory ought to familiarize himself first with what economics teaches and only then, having again and again reflected upon these theorems, turn to the study of the epistemological aspects concerned. »

    Mises, The Ultimate foundation of economic science

  2. citoyen

    Je suis grosso modo d’accord avec vous, mais je pense que vous ne mettez pas suffisamment l’accent sur ceci:

    « je reconnais qu’il y a un risque réel de tomber dans une pensée abstraite dénuée de la moindre pertinence pratique »

    Le gros des critiques envers l’economie orthodoxe viennent assez souvent du domaine « philosophique » ou « historique », sans qu’il y ait vraiment une alternative.

    Je pense a un article du The Economist qui faisait une note de lecture de tous les bouquins hagiographique qui ont paru a propos de Keynes et le renouveau du debat sur ce que keynes voulait vraiment dire. C’est tres bien de critiquer, mais il faut une alternative qui soit meilleure- je crois que c’est Lakatos qui disait ça, n’est ce pas?- et les critiques episthemologique manquent generalement de cela. Je pense qu’il en va de meme pour la croisade personelle de notre ami Elvin😉

  3. C.H.

    Je vous répondrez dans le même esprit que sur le billet précédent : je ne conçois pas le rôle de l’historien/épistémologue de l’économie comme étant celui d’une critique de la pratique des économistes (standards), en tout cas pas comme le rôle premier.

    Pour moi, son rôle est avant tout un rôle de clarification, de mise en perspective, de rationalisation et, mais seulement une fois que tout cela a été fait, de discussion critique. Dans ce dernier cas, la critique pour la critique n’a aucun intérêt, je suis bien d’accord avec vous. Pour moi, l’épistémologie n’est plus une affaire normative, de critique, mais plutôt une entreprise positive, de description et d’explication.

  4. elvin

    L’histoire et l’épistémologie sont deux choses bien différentes. Et l’un des problèmes de l’économie est justement qu’on les confond trop souvent. Je suis 100% d’accord avec C.H en ce qui concerne l’histoire, pas en ce qui concerne l’épistémologie.

    Entendons-nous bien, car il me semble qu’il y a entre nous un gros malentendu. Je représente ici une tradition épistémologique qui a commencé au moins avec Say, et s’est poursuivie par Mill, Cairnes et les autrichiens, qui affirme que la nature des phénomènes économiques est telle qu’il est et sera toujours impossible de dire certaines choses à leur propos (par exemple donner aux lois économiques une expression numérique exacte).

    Cette position est évidemment contraire à celle qui s’exprime majoritairement ici, qui considère toute tentative de dire ces choses comme positive et représentant un progrès, alors que pour la tradition dont je me réclame, c’est une erreur de méthode a priori, et ceci quel que soit le modèle utilisé et les « résultats » auxquels il conduit. Ce qui pour le « mainstream » est un progrès est pour cette tradition classico-autrichienne trompeur et hors sujet.

    La position épistémologique est un préalable à la réflexion proprement économique, même si elle est souvent implicite.

  5. Machut

    ca n’a rien avoir avec le sujet du billet mais j’ai hate de lire vos commentaire concernant le débat de ce soir…

  6. citoyen

    Je pense que nous avons une différence plus d’accent que de substance.

    En reflechissant après avoir écrit le commentaire, je pense qu’une des raisons pour lesquelles je suis un ardent défenseur de « l’économie ennuyeuse » -pas de philo, pas de métaproblèmes, beaucoup de maths, etc,…- c’est pour des raisons de sociologie de la science/économie scientifique. Je suis quelqu’un qui s’est formé entre les facs de droits et les associations étudiantes de gauche de l’université où le constructivisme, la phénomenologie, marxisme etc… amateur et les discussion idéologiques sont assez courante. Dans ces deux environnements, les discussion de substance sont en revanche assez rares. Je pense que les disciplines comme la sociologie non quantitative, la philosophie, l’histoire, etc… se prêtent beaucoup plus a la masturbation intellectuelle est au pseudodébats.

    « L’économie ennuyeuse » a une grande vertu de ce point de vue: je pense qu’il y a une grande corrélation entre les gens qui sont nuls en maths et être un gran partisan de la masturbation intellectuelle et les caractère de la discipline permet de les laisser en dehors des murs de la discussion. Vous pouvez y penser comme un problème d’économie de l’information: le débat académique dépend largement des gens qui intègrent la discussion; s’il y a trop de gens faisant trop de bruit sur des pseudoquestions philosophiques, idéologique, hermeneutiques, etc…, la discipline n’avance pas.

  7. elvin

    @citoyen

    Je crois que nous sommes bien d’accord, à un détail près :

    « s’il y a trop de gens faisant trop de bruit sur des pseudoquestions philosophiques, idéologique, hermeneutiques, etc…, la discipline n’avance pas. »

    … et s’il n’y en pas assez, elle avance dans le mauvais sens

  8. C.H.

    @citoyen :

    Je n’ai rien contre « l’économie ennuyeuse » tant qu’elle est pertinente. Ce n’est pas toujours le cas : beaucoup de contributions réiventent la roue ou surinterprètent leurs modèles. Dans ces deux cas, un peu de culture historique et épistémologique ne fait pas de mal. Pour le reste, je suis d’accord. Raison pour laquelle un bon spécialiste d’épistémo éco est par ailleurs généralement un contributeur dans un domaine appliqué.

    A part ça, n’oubliez pas que la science est un objet d’étude comme un autre. Savoir comment évolue la science est en soi intéressant.

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