La dimension sociale des relations marchandes

C.H.

Les débats autour du thème « il faut remettre de la morale dans le marché/capitalisme » sont à la mode mais sonnent souvent creux. Si vous voulez une réflexion sérieuse sur la nature sociale des relations marchandes, je ne peux que vous recommander la lecture, certe ardue mais enrichissante, de cet article de Robert Sugden et Luigino Bruni (si ça ne marche pas, essayez de passer par là) paru l’an passé dans la revue Economics and Philosophy. Les auteurs vont rechercher les écrits d’un philosophe italien contemporain de Smith, Antonio Genovesi, pour y développer l’idée que les relations marchandes sont une forme parmi d’autres de relations de réciprocité et d’assistance dans lesquelles les intérêts mutuels de chaque participant sont, ou peuvent, être pris en compte. Sugden et Bruni opposent la position de Genovesi à celle de Smith, lequel est supposé réduire la relation marchande à la seule recherche de l’intérêt individuel.

Le papier est trop complexe pour être résumé en quelques lignes et on peut éventuellement être en désaccord avec la lecture que les auteurs font de Smith. Il y a toutefois un point majeur qui mérite d’être souligné, point qui est développé au début de l’article. Les auteurs font remarquer que l’analyse économique appréhende les interactions économiques et sociales au travers d’une double opposition : marché/social et intérêt personnel/sacrifice. Même si les deux oppositions ne sont pas parfaitement isomorphes, l’interaction marchande est souvent assimilée à la recherche par chacun de son intérêt personnel (comme chez Smith selon les auteurs) tandis que l’interaction sociale aurait une dimension sacrificielle au travers de laquelle un individu abandonne en partie la quête de son intérêt personnel au profit d’autrui. On retrouve la même idée dans les travaux contemporains en économie sur la question de l’altruisme lorsque l’on considère que si l’individu est toujours « self-interested » (il maximise une fonction d’utilité), il peut être « self-regarding » (son utilité dépend de son état personnel) ou « other-regarding » (son utilité dépend de l’état d’autrui) (voir Gintis pour plus de détail sur cette distinction).

Si le premier couple est classique, le second renvoi à tout un ensemble de travaux assez récents qui essayent de montrer comment les relations marchandes peuvent être empruntent d’une dimension de réciprocité. Sugden et Bruni cite notamment les travaux de Matthew Rabin sur l’équilibre d’équité et de George Akerlof sur la dimension « don/contre-don » au sein de la relation salariale. J’ai d’ailleurs déjà discuté ici des travaux de ces auteurs. Bruni et Sugden font très justement remarquer que chez Rabin comme chez chez Akerlof la dimension sociale dans l’échange marchand est introduite en postulant que les individus consentent à un sacrifice matériel qui est compensé par un gain de nature psychologique (comme chez Rabin) et/ou en termes de réciprocité (comme chez Akerlof). Autrement dit, la dimension sociale de l’échange marchand consisterait à abandonner en partie la poursuite de l’intérêt personnel pur au profit de motifs de nature altruiste ou communautaire. C’est du reste également comme cela que l’économie comportementale interprète pour l’essentiel certains « biais » dans le comportement des individus.

Sugden et Bruni soulignent qu’il manque quelque chose à cette lecture. Pour ces auteurs, il y a une dimension sociale (ils parlent de « fraternité ») dans l’échange marchand même lorsque il n’y a aucun « sacrifice » consentie par les participants à l’échange. L’échange marchand peut s’appréhender comme une relation « d’assistance mutuelle » dans laquelle chaque participant, tout en agissant dans son intérêt personnel, a conscience d’aider son partenaire pour lui permettre de satisfaire à ses besoins. Comme l’indiquent les auteurs, la question ne porte pas ici sur le déroulement de la transaction marchande ou son contenu, mais sur la manière dont les individus se représentent l’échange marchand. L’exemple des services à la personne développé dans la dernière partie est assez intéressant de ce point de vue. J’ai quand même un certain « malaise » à la lecture de l’article car j’ai du mal à saisir le sens de cette contribution théorique et philosophique : il y a une dimension normative (fort à propos au demeurant) qui n’est pas clairement explicitée. L’interprétation de la relation marchande comme « relation d’équipe » (team agency) et « intentionnalité collective » (p. 49) me pose également problème, ou en tout cas ne me semble pas généralisable à toutes les transactions marchandes. En revanche, cette perspective permet de dépasser le cadre où la dimension sociale de l’échange marchand est une réponse à une défaillance de marché, ce qui est le cas tant chez Akerlof que chez Rabin. Très intéressant en tout cas.  

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6 Commentaires

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6 réponses à “La dimension sociale des relations marchandes

  1. « L’interaction marchande est souvent assimilée à la recherche par chacun de son intérêt personnel (comme chez Smith selon les auteurs) tandis que l’interaction sociale aurait une dimension sacrificielle au travers de laquelle un individu abandonne en partie la quête de son intérêt personnel au profit d’autrui. »

    Je rejoins votre (apparent) scepticisme sur cette lecture de Smith; si je me souviens bien (et si j’avais bien compris à l’époque), Smith présente déjà cette idée (« other regarding ») dans la Théorie des sentiments moraux ? Et l’intérêt personnel plutôt « self regarding » de la RDN en est complémentaire (mais n’y est pas opposé).
    Menfin ça fait au moins, pfou, 6 ans, alors pitête je dis des âneries.

  2. elvin

    Merci à Cyril d’avoir signalé cet excellent article.

    Mais il me semble que la position de Genovesi n’est pas si différente que ça de celle de Smith. J’interprète la position de Smith dans la Richesse des Nations comme : « j’ai montré dans la Théorie des Sentiments Moraux qu’une forte dose d’altruisme est intériorisée dans la nature humaine » (ou comme dit Genovesi que  » a sense of reciprocity is a fundamental property of human nature, prior to rational reflection. ») Je vais maintenant montrer que, même si on suppose que les agents ne sont pas bienveillants, ils continuent à agir dans leur intérêt réciproque. »

    Autrement dit, Smith ne dit pas que les agents ne sont pas bienveillants. Il dit qu’il n’est pas nécessaire qu’ils le soient consciemment, et que la bienveillance n’est pas contradictoire avec leur comportement spontané, car leurs motivations intègrent une bonne part d’altruisme. Si on suit cette idée, le fait que le caractère moral soit ou non perçu par les agents est sans importance. Comme disent les auteurs,  » it is possible to perceive a trading relationship as fraternal without feeling altruism towards one’s trading partner. » De plus, cette part d’altruisme peut s’exprimer dans tous nos actes, et dans les relations « de marché » comme dans toutes les autres, sans qu’il y ait besoin pour ça d’un quelconque « sacrifice ».

    Cette idée sous-tend toute la tradition libérale y compris Bastiat, les libéraux français du XIXe siècle et les autrichiens. Il y a assez d’altruisme chez les humains qour qu’il ne soit pas utile qu’une autorité supérieure le leur impose (et il faut même éviter de donner à quelques-uns le pouvoir d’imposer leur part d’égoïsme).

    Je ferai néanmoins un reproche aux auteurs : celui de négliger l’observation de la réalité. Dans toute la seconde partie de l’article, ils posent la question en termes normatifs « les gens doivent-ils faire ceci ou cela ?  » ou en termes théoriques « tel comportement est-il possible selon telle théorie ? » sans jamais se demander « que font vraiment les gens? ». Ca n’est pas grave parce qu’ils admettent comme possibles des comportements réellement observables (encore heureux !). Mais n’est-ce pas révélateur de la répugnance de nombre d’économistes à observer la réalité ?

    Enfin, j’ai beaucoup aimé cette phrase (rien à voir avec ce qui précède) : « within a society, a tendency for people to think in zero-sum terms is a marker of economic backwardness and an obstacle to economic development ».

  3. @Elvin : J’interprète la position de Smith dans la Richesse des Nations comme : “j’ai montré dans la Théorie des Sentiments Moraux qu’une forte dose d’altruisme est intériorisée dans la nature humaine”

    Moi j’avais plutôt compris « j’ai montré dans la TSM que les individus ont de la SYMPATHIE pour les autres, ie. se mettent à leur place, partagent leurs émotions, et du coup agissent de façon à « se » satisfaire à travers la satisfaction des autres ». L’altruisme ne me semble pas exactement le bon terme (ou alors, l’altruisme est un individualisme… pourquoi pas).
    Après vous seriez bien brave de ne pas invoquer Smith comme justification de vos fantasmes anarcaps, hein.

  4. elvin

    @VilCoyote : il me semble que nous disons à peu près la même chose quant aux positions de Smith, même si c’est avec des mots différents. En tous cas, je n’ai pas de problème avec votre formulation.
    A part ça, je me garderais bien d’invoquer Smith comme justification de ce que vous appelez mes « fantasmes anarcaps » (et que j’appelle moi mes convictions libérales). Je ne considère même pas Smith comme un libéral bon teint, alors vous voyez…

  5. Elvin : vouais… je vous fais peut-être un faux procès, mais quand je lis « idée de Smith » au début et « autrichiens » à la fin, connaissant votre pass(é)if, je ne peux m’empêcher d’être méfiant. Meuh bon, c’est Noël, alors n’en parlons plus 😉

  6. elvin

    @VilCoyote : vous avez une drôle de façon de lire…

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