Herbert Simon sur l’émergence de l’altruisme

C.H.

Comme les lecteurs du blog le savent déjà, l’émergence de l’altruisme est une question qui a agité pas mal de personnes en biologie évolutionnaire et en sciences sociales. Plusieurs mécanismes favorisant le développement d’un tel trait ont été proposé : sélection de parentèle, sélection de groupe, altruisme réciproque, segmentation, etc. Herbert Simon, le théoricien bien connue de la rationalité limitée, s’est également penchée sur la question dans plusieurs articles (notamment celui-ci paru dans Science en 1990). Son approche est suffisamment originale pour qu’elle mérite d’être évoquée.

Le point de départ du raisonnement de Simon est classique : on a une population composée de n individus. Sur ces n individus, une fraction p est composée d’altruistes. Un individu altruiste est un individu dont le comportement augmente la valeur sélective des autres (y compris des altruistes) au détriment de sa propre valeur sélective. L’autre partie de la population est composée d’individus égoïstes qui agissent dans leur unique intérêt. La valeur sélective des deux types d’individus est respectivement la suivante :

FA = X – c + bp

FS = X + bp

Ici, X désigne le taux de reproduction moyen d’un individu ; c est le coût que subit un individu altruiste du fait de son comportement altruiste ; b sont les gains dont bénéficie chaque individu de la population du fait des comportements altruistes, gains qui sont donc multipliés par la fraction p d’individus altruistes. Puisque c est nécessairement positif, FS > FA ce qui signifie que les individus altruistes sont désavantagés sur le plan reproductif. A terme, ils doivent donc disparaître de la population. Simon introduit ici un nouveau concept pour montrer que, malgré tout, l’altruisme peut proliférer : la docilité. La docilité désigne la propension d’une personne à l’apprentissage social, c’est-à-dire à assimiler des règles et des normes transmises par d’autres individus. Les individus d’une population varient en termes de docilité : certains sont plus enclins à l’apprentissage que d’autres. Ces différences peuvent être d’origine génétiques ou sociales. Un point important est que les individus dociles, comme les autres du reste, sont dotés d’une rationalité limitée : ils ne peuvent pas savoir à l’avance quel sera l’impact sur leur valeur sélective des normes et connaissances qu’ils vont apprendre et intégrer. Comme l’indique Simon dans son article mis en lien, il s’agit là d’un trait récurrent dans l’espèce humaine que de suivre certaines règles ou indications sans avoir pris le soin au préalable de calculer tous les paramètres relatifs à cette décision. Par exemple, lorsqu’un médecin nous prescrit des médicaments, on tend à les prendre sans chercher à savoir précisément comment ils sont élaborés et comment ils agissent.

La rationalité limitée a une conséquence majeure pour les individus dociles : ces derniers peuvent être amenés, sans s’en rendre compte, à adopter des comportements « altruistes », c’est-à-dire qui réduisent leur valeur sélective au bénéfice du reste de la population. Autrement dit, la docilité peut être le mécanisme de propagation de l’altruisme. Pour cela, il faut d’abord considérer qu’un individu docile a une valeur sélective FD qui est supérieure à celle d’un individu non docile FN :

FD = X + d

FN = X

Ici, d désigne les bénéfices que tirent les individus dociles de leur capacité à apprendre. On a ici une hypothèse cruciale : le savoir collectif est plus important et plus efficace que le savoir individuel. Autrement dit, les communautés humaines (la société, une organisation) génèrent des connaissances quantitativement et qualitativement supérieures à celles qu’un individu isolé peut produire. Cette hypothèse, aux relents hayékiens, ne pose pas trop de difficulté au moins dans le cadre des sociétés modernes. Si, maintenant, on considère que les individus dociles peuvent se voir inculquer des normes de comportement altruistes, on obtient alors les fonctions de gains suivantes :

FD = X + d – c + bp

FS = X + bp

On voit facilement ici que la condition pour que la docilité (et donc l’altruisme) est que d > c. Autrement dit, il ne faut pas que les coûts supportés par les individus dociles du fait des normes altruistes qu’on leur a inculqué excèdent les gains liés à l’apprentissage social.

Dans l’article de Science, Simon considère que les gains issus des comportements altruistes b sont fonction des coûts que subissent les individus dociles/altruistes du fait de leurs « sacrifices », autrement dit b(c) avec b’ > 0 et b’’ < 0 (les gains sont fonction croissantes des coûts mais ils sont marginalement décroissants). Si on fait l’hypothèse qu’une société ou qu’une organisation peut « taxer » les individus dociles en leur imposant des coûts c plus ou moins importants, alors il faut dans un premier temps fixé le niveau de cette taxe suffisamment bas pour que la docilité prolifère ; le niveau de la taxe peut ensuite être progressivement augmenté jusqu’au point où dc/dt > p(db/dc), autrement dit qu’une augmentation du coût c lié à l’altruisme excède l’augmentation des gains b liés à l’altruisme.

Le modèle de Simon est notamment très intéressant pour étudier les comportements au sein des organisations. Il offre une explication complémentaire à d’autres théories en économie et en sociologie pour expliquer les comportements de loyauté en suggérant un lien entre apprentissage social et effort. En clair, il est d’autant plus aisé d’obtenir des individus un effort plus élevé que l’effort d’équilibre au sein d’une organisation que ces individus sont enclins à apprendre et à assimiler des connaissances, des normes et des valeurs produites par le collectif. L’hypothèse de rationalité limitée est évidemment essentielle ici puisqu’elle indique que les individus ne sont pas toujours capables de discriminer des connaissances et des normes qui vont les conduire à adopter un comportement altruiste (donc coûteux pour eux) des autres. Si ce n’était pas le cas, alors on pourrait voir émerger des individus à « l’égoïsme éclairé » capables de mettre en œuvre un apprentissage social sélectif au travers duquel ils n’assimileraient que les connaissances directement utiles pour eux (mesurées par le paramètre d) mais pas celles conduisant à des comportements altruistes (paramètre c).

On peut terminer en notant deux autres points notables dans l’explication proposée par Simon : en premier lieu, dans le modèle de Simon, l’altruisme prolifère sans qu’il soit nécessaire qu’il y ait une quelconque forme de ségrégation des populations. Autrement dit, même si la population est parfaitement homogène (i.e. le coefficient de proximité génétique dans la règle d’Hamilton est de 0), l’altruisme peut se développer. L’explication de Simon est donc plus générale que celle d’Hamilton. En second lieu, l’explication de Simon peut, en théorie, permettre de rendre compte de l’émergence de l’altruisme soit par des mécanismes génétiques, soit par des mécanismes d’apprentissage sociaux. A partir du moment où la capacité d’apprentissage est évolutionnairement avantagée (sur le plan génétique ou sur le plan social), l’altruisme doit se développer. A ce titre, on d’ailleurs estimer que l’altruisme dans le modèle de Simon correspond à un phénomène de pléiotropie : l’altruisme est un trait phénotypique dont la sélection est le résultat indirecte de la docilité, et non un trait sélectionné pour lui-même.

Il y a à mon avis pas mal de moyen d’étendre et d’approfondir le modèle de Simon. On peut notamment imaginer le rapprocher d’autres explications sur la coopération au sein des organisations telles que celles développées dans certains travaux d’Akerlof. Peut être plus sur le sujet dans quelques temps…

2 Commentaires

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2 réponses à “Herbert Simon sur l’émergence de l’altruisme

  1. Article cool, merci. Voir également Sen et son « fou rationnel », qui voit son utilité augmenter lorsqu’il participe au bonheur (augmentation du niveau d’utilité) des autres. Le fou est donc rationnel lorsqu’il se comporte en bon altruiste.
    http://www.idiocentrism.com/sen.htm

  2. elvin

    amha c’est une erreur fondamentale d’imaginer qu’il a existé un jour des hommes semblables à nous qui n’étaient pas du tout altruistes et qu’ils le sont devenus par la suite. L’altruisme existe sous une forme ou sous une autre chez tous les animaux supérieurs, notamment chez les singes, et les lointains ancêtres de l’Homme étaient déjà altruistes avant l’apparition de l’Homme. L’altruisme fait partie de notre bagage génétique (ou culturel – toujours le problème de l’inné et de l’acquis) depuis qu’il existe des hominidés.

    Donc quand Simon parle d’individus, il faut comprendre certains ancêtres communs de tous les mammifères il y a quelques dizaines de millions d’années, certainement pas à des individus semblables aux hommes que nous sommes.

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