Coordination et point focal

C.H.

Intéressant article (désolé, je n’ai pas trouvé de version librement accessible) de Nicolai Foss et Mark Lorenzen sur les processus de « coordination cognitive », autrement dit les processus par lesquels les individus harmonisent leurs représentations. Comme les auteurs le font justement remarquer, il s’agit d’une question traitée depuis longtemps par l’analyse économique via la théorie des jeux. Toutefois, les théoriciens des jeux ont tendance à résoudre le problème avant de l’avoir étudié en posant les hypothèses de « common knowledge » (A sait que B sait que A… que X) et de « consistent alignment of beliefs » (deux individus rationnels possédant les mêmes informations doivent atteindre indépendemment la même conclusion quelles que soient leurs croyances initiales : en clair, deux individus ne peuvent pas être d’accord sur le fait qu’ils sont en désaccord). Bien que commode et souvent utiles, ces deux hypothèses sont tout de même parfois peu satisfaisantes. L’hypothèse de connaissance commune pose d’ailleurs ses propres problèmes logiques (voir cet article de Jean-Pierre Dupuy) et, de manière plus générale, il semble plus pertinent de voir ces hypothèses comme les résultats d’un processus de coordination que comme des points de départ à un problème de coordination.

Sur ces problèmes de coordination, une notion incontournable est évidemment celle de point focal proposée par Thomas Schelling. L’idée est simple : dans le cadre d’un jeu de coordination où deux individus doivent adopter la même action simultanément mais n’ont pas la possibilité de communiquer au préalable, les joueurs auront tendance à se coordonner en adoptant la solution « évidente » du fait de certaines caractéristiques qui la rendent saillante. Schelling prend l’exemple de deux individus qui doivent se retrouver dans New York : un moyen de coordination saillant serait ainsi d’aller à midi à la Gare Centrale. L’existence de points focaux peut avoir un impact majeur sur les conventions qui vont émerger. Par exemple, imaginons qu’il existe deux conventions rivales A et B dans le cadre d’un jeu de coordination quelconque qui sont aussi satisfaisante l’une que l’autre :  

  A B
A 1 ; 1 0 ; 0
B 0 ; 0 1 ; 1

Dans un cadre évolutionnaire, l’une des deux conventions va être adoptée par la totalité de la population à la suite d’un processus d’apprentissage. L’identité de cette convention (A ou B) dépendra d’un mécanisme de dépendance au sentier : si, initialement, la moitié de la population adopte la convention A et l’autre moitié la convention B et que les rencontres sont purement aléatoire, chaque individu aura une espérance de gains de 0,5 (1 x 0,5 + 0 x 0,5). Si, à la suite d’un « accident historique », une fraction minime d’individus adopte la convention A au lieu de leur convention B habituelle, alors l’espérance de gains de la convention A surpassera celle de la convention B et cette dernière disparaîtera progressivement de l’ensemble de la population. Ce scénario peut toutefois ne pas se produire s’il se trouve que la convention B est plus saillante que la convention A. En effet, en dépit de cet accident historique, si les individus ont une propension naturelle à davantage adopter la convention B de par sa saillance, alors c’est bien la convention B qui s’imposera.

La question est évidemment de savoir d’où provient la saillance d’une convention, autrement dit quels sont les fondements d’un point focal. Les auteurs de l’article estiment qu’un point focal émerge par analogie : sur un problème de coordination donnée, on va tendre à choisir une solution qui est analogue à celle qui est adoptée pour un problème différent mais similaire. L’idée est intéressante car elle souligne que l’origine d’un point focal est fondamentalement de nature empirique et historique… d’où la difficulté à en proposer une formalisation. On peut toutefois souligner l’effort de certains auteurs comme Robert Sugden dans cette dernière voie.

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1 commentaire

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Une réponse à “Coordination et point focal

  1. isaac37500

    1) Je ne me rappel plus où j’ai trouvé cet exemple de saillance que l’on avait expérimenté (et on se demande tout de même un peu pourquoi tellement cet exemple est évident …) : on propose à deux individus un jeu, chacun doit choisir un nombre entre 1 et 100. Si ils choisissent le même nombre alors ils gagnent chacun 100, sinon rien, sauf si (et ceci est spécifié dans la règle) ils choisissent le nombre 93, au quel cas ils gagnent chacun 50. 93 c’est naturellement révélé être le point focal.

    2) ne serait-il pas possible d’envisager un exemple de destruction de la saillance ? Par exemple, si la gare devient le point focal pour tout les habitants de New York, alors il deviendrait impossible de s’y retrouver donc les gens se rabattraient sur une autre saillance. On peut même imaginer le même cas pour cette seconde saillance si bien qu’on arriverait soit à une alternance constante soit à une répartition de la population entre les deux point focaux en fonction d’un critère connu de tous et permettant à chaque fois savoir où se rendre? (et là vous allez me dire que l’on tourne en rond car ce critère serait aussi une saillance…)

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