Analogie, ontologie et économie évolutionnaire

C.H.

Dans le cadre de mes réflexions autour de l’économie évolutionnaire, j’ai senti le besoin de clarifier certains points épistémologiques, notamment autour des questions d’analogie et d’ontologie. Depuis quelques jours (semaines), je me torture l’esprit pour savoir si cela a un sens de distinguer une théorie selon qu’elle repose sur une forme d’analogie ou qu’elle postule un réalisme ontologique. Cela renvoi aux vieux débats sur le statut des Universaux. C’est typiquement le genre de question insoluble mais étant convaincu que toute réflexion épistémologique doit d’abord oeuvrer à la clarification conceptuelle, il est toujours bon de préciser les choses. Cette question est notamment importante lorsque l’on réfléchit à l’usage de la modélisation en sciences sociales et à sa signification, en l’occurence ici dans le cadre du courant de l’économie évolutionnaire.

A la base, je voulais écrire 4 ou 5 pages pour mettre sur le papier certaines idées, quitte à les réutiliser plus tard mais finalement les 4/5 pages ont quelque peu enflées… Je réitère l’expérience que j’avais déjà faite en soumettant mes réflexions aux lecteurs du blog. Je précise qu’il s’agit d’un brouillon (fini hier) qui n’a pas nécessairement vocation à devenir plus que cela. Je compte néanmoins réutiliser certains morceaux (sections 3.2 et 3.3) dans un « vrai » papier ultérieur. La papier est écrit dans un (fr)anglais qui devrait être lisible pour les francophones (peut être plus que pour les anglophones !). Dans le jargon, c’est ce qu’on appelle une « thought piece« , une réflexion purement épistémologique qui n’a d’intérêt que replacée dans le contexte plus général d’un programme de recherche théorique et empirique. Cela dit, encore une fois, il s’agit surtout de mettre de l’ordre dans ma tête mais si ça peut profiter à d’autres tant mieux !

Voici le papier : Naturalism in Evolutionary Economics

Les lecteurs réguliers seront familiers avec les thèmes développés ainsi que les références mobilisées. Je repète qu’il s’agit d’un brouillon très imparfait sur la forme comme sur le fond. Tous les commentaires sont donc évidemment les bienvenus. 

7 Commentaires

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7 réponses à “Analogie, ontologie et économie évolutionnaire

  1. amigues

    Hé bé mon vieux ! Vous vous creusez effectivement la tête là. Je suis assez d’accord avec votre commentaire de Witt. Il est en général assez risqué de bâtir des typologies d’heuristiques qui, je dirais presque « par définition », fonctionnent par emprunts et détournements au sens noble du terme. Vous annoncez au départa une louable intention de clarification épistémologique mais j’ai du mal à voir l’apport de clarté de votre contribution (que je trouve très intéressante par ailleurs) sur ce strict plan.

    Une suggestion : Popper peut être utile dans cette discussion je crois. Il faut distinguer trois situations de problème. Trancher des débats épistémologiques en remontant à la situation de problème qui l’inspire est un « trick » usuel de Popper.

    – Le problème du chercheur : comprendre et analyser des dynamiques de sociétés fragmentées en éléments structurés (des « institutions » pour aller vite, mais le langage comme la cellule en sont deux exemples à ce niveau de généralité), qu’il s’agisse de sociétés humaines ou non humaines.

    – Le problème de la société (un organisme vivant est une société). Il peut s’agir d’un problème de survie, ou d’interaction, ou d’organisation. La société peut être plus ou moins « consciente » du problème au sens où elle peut mobiliser des stratégies de délibération ou d’expérimentation avant d’agir par exemple. C’est l’idée connue de Popper : il vaut mieux renoncer à une mauvaise théorie que de mourir à cause d’elle.

    – Le problème des éléments structurés : émergence, réplication, integrité structurale et/ou fonctionnelle.

    On peut étudier valablement je crois la théorie des jeux evolutionnaires et approches évolutionnistes sous l’angle de leur description de ces différentes situations de problème. Seule la première est authentiquement « épistémologique » au sens usuel mais elle inclut un regard sur les stratégies d’énonciation et d’élucidation des deux autres. Le danger (dans lequel tombre Witt je trouve) est d’inférer de la manière dont ces différentes approches traitent les deux dernières situations de problème des conclusions sur la manière dont elle abordent la première. Il faut être plus agnostique ici : dis moi comment tu aimes Dieu et je te dirais quel Dieu tu aimes ne marche pas très bien en général. Je pense qu’en fait, les praticiens des deux approches, au delà des controverses normales, sont assez agnostiques de ce point de vue là.

  2. elvin

    amha il y a deux problèmes différents :

    1. si on fait de l’épistémologie, il peut être utile d’accentuer les différences entre les écoles pour mieux les comprendre en les opposant.

    2. si on fait de l’économie, il vaut mieux ne pas trop opposer les approches et au contraire prendre dans chacune ce qui est le plus utile pour analyser ce qu’on veut analyser, pour aboutir soit à un outillage adhoc, soit dans le meilleur des cas à une approche englobante qui réussit à fusionner des approches jusque-là réputées distinctes.

    Par exemple s’agissant des institutions au sens large (y compris pas exemple les entreprises), il faut emprunter (en les adaptant) les catégories darwiniennes de variation, selection et rétention, mais aussi celles d’imitation consciente, d’innovation et de dissémination qui sont opérationnelles dans les sociétés humaines.

    Un détail : pour moi, « contrefactuel » veut dire « qui représente le contraire de la réalité ». Mais j’ai peur que ce soit un anglicisme : http://en.wiktionary.org/wiki/counterfactual

    • amigues

      Ok pour l’argument rhétorique : opposer même un peu artificiellemnt des écoles est utile pour centrer le débat. Au delà la réflexion épistémologique sur l’économie , c’est important en soi. Je sais qu’en France ce n’est pas à la mode. Je ne connais pas d’université française qui dispense des cours de méthodologie économique (je ne parle pas de stats ou d’économétrie of course) à ses étudiants au nveau master ou doctoral (à la différence de la socio ou de l’anthropologie par exemple). La méthodologie est censée être traitée dans les cours « d’histoire de la pensée économique », un domaine que mes chers collègues économistes tiennent en piètre estime pour la plupart d’entre eux. C’est bien triste à mon avis et l’état de confusion mentale de nombreux « débats » entre économistes n’y est certainement pas étranger.

      On peut pourtant esquisser quatre types de « débats » d’école en économie (qui les adore comme chacun sait…) :

      1- Les écoles partent de la même situation de problème mais aboutissent à des théories concurrentes. Exemple type : valeur travail contre valeur utilité. On est dans le cadre de la « controverse » scientifique.

      2- Les écoles ne partent pas de la même situation de problème, notons les P1 et P2. Mais les partisans de la théorie A qui semble pertinente pour traiter P1 prétendent qu’elle est aussi pertinente pour traiter P2, ce que les partisans de la théorie B, qu’ils jugent pertinente pour traiter P2, contestent vigoureusement. C’est la compétition paradigmatique.

      3- Les partisans de la théorie A pour traiter P1 se rendent compte que vu les liens évidents entre P1 et P2, la théorie B appliquée à P2 est contradictoire avec A. Exemple classique : la controverse Cambridge contre Cambridge : des conceptions différentes de l’analyse du cycle économique conduisent à des résultats contradictoires en termes de théorie de la rémunération des facteurs de production.

      4. Les spécialistes de P1 jugent que P2 est un problème « secondaire » ou « sans intérêt » par rapport à P1. Partant, toutes les théories B proposées pour étudier P2 sont disqualifiées au profit d’une théorie A répondant à P1. C’est le réductionnisme inférentiel (le physicalisme en sciences naturelles ou le psychologisme en économie).

      Comme quoi, un peu d’épistémologie de base peut servir pour faire de l’économie.

      • elvin

        c’est bien triste en effet.
        Ca veut dire que (sauf louables exceptions, suivez mon regard …) les économistes ne savent pas ce qu’ils font, ce qui ne serait que demi-mal, mais qu’en plus ils s’en foutent, ce qui est plus grave. Tout ce qu’ils veulent, c’est continuer tranquillement sans qu’on vienne leur poser des questions gênantes.

  3. amigues

    Ouais. Disons qu’à tant proclamer que les gens sont rationnels ils n’ont plus le temps de s’appliquer à eux-mêmes leurs propres maximes. Sinon, a quelques exceptions près (:-) comme vous dites, ils sont généralement d’avis que les questions gênantes s’éclairciront d’elles-même plus tard et qu’il est donc inutile (non économique ?) de s’en préoccuper trop aujourd’hui, le contraire de ce que l’histoire de leur chère discipline illustre en abondance…

  4. elvin

    Redevenons sérieux.

    J’espère que le taulier ne m’en voudra pas (trop…) si je dis que l’article de Witt vaut mieux que le résumé qu’il en fait.

    Mais à mon goût il s’occupe trop de ranger les gens dans des cases en les opposant, au lieu de considérer leurs approches comme complémentaires et de chercher à les combiner pour mieux comprendre la réalité

    Si les économistes consentaient à s’interroger sur l’utilité de ce qu’ils font, ils commenceraient par bien observer ce qu’ils ont l’ambition d’expliquer. Comme disait Fontenelle: « assurons-nous bien du fait avant de nous inquiéter de la cause ».

    Il leur sauterait alors aux yeux que l’évolution biologique et l’évolution sociale sont deux phénomènes différents.
    L’évolution biologique concerne des populations d’individus condamnés à disparaître et capables de se reproduire en se transmettant un patrimoine génétique matérialisé par le génome. Ses mécanismes opèrent à un niveau inférieur à celui de l’individu et cette évolution est lente.
    L’évolution sociale concerne des organisations (certes composées d’individus biologiques) non nécessairement mortelles, pas dotées d’un mécanisme de reproduction, et où on ne peut pas identifier un patrimoine génétique séparable. Elle est beaucoup plus rapide que l’évolution biologique des êtres humains qui composent la société, et ses mécanismes se situent au niveau de l’individu et aux niveaux supérieurs, où il faut obligatoirement tenir compte du fait que ces individus sont doués de jugement, d’intentionnalité et de libre arbitre (dualisme méthodologique).
    Witt le dit d’ailleurs : « the ontological continuity hypothesis does not imply that evolution in the economy and evolution in nature are similar or even identical. The mechanisms by which the species have evolved in nature under natural selection pressure, and are still evolving, have shaped the ground for, and still influence the constraints of, man-made, cultural forms of evolution, including the evolution of the human economy. But the mechanisms of man-made evolution that have emerged on that ground differ substantially from those of natural selection and descent. Human creativity, insight, social learning, and imitative capacity have established mechanisms of a high-pace, intragenerational adaptation ».

    Il est donc possible de séparer les deux études en ne préjugeant pas dans l’une des conclusions de l’autre, notamment dans de nombreux cas en supposant la nature humaine constante pendant la période de référence de l’étude de l’évolution sociale. La « dualité » dont parle Witt devient alors un choix épistémologique de délimitation des champs de recherche, et non une position ontologique.

    Par ailleurs, il me semble impératif de distinguer la science d’une part, l’outillage de l’analyse scientifique d’autre part. L’économie évolutionnaire fait partie de la science, la théorie des jeux évolutionnaires fait partie de l’outillage, au même titre que les maths, la logique, les statistiques ou l’informatique. Elle vise à établir les propriétés formelles de systèmes artificiels, que la théorie économique, qui est par définition l’étude de phénomènes réels, peut ou non utiliser.

    Pour étudier l’évolution sociale, il est assez logique d’aller chercher une inspiration dans les outils utilisés pour étudier l’évolution biologique (et vice-versa), mais il n’y a aucune raison de vouloir que les outils de l’un s’appliquent sans modification dans l’autre, ni même s’appliquent du tout, ni qu’il soit interdit d’utiliser d’autres outils.

    J’en conclus que Witt fait reposer la dichotomie moniste-dualiste sur des bases inappropriées, et que sa distinction entre les heuristiques est du pinaillage contre-productif.

    Mais son article est quand même très intéressant.

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