Sur la co-évolution marché/Etat

C.H.

Dans les commentaires sur un précédent billet, Alexandre Delaigue fait remarquer : 

« De façon plus générale, je trouve frappant de constater que la croissance du marché et celle de l’état, historiquement, s’est faite en parallèle ».

Comme je l’ai indiqué dans les commentaires à la suite de cette remarque, ce parallélisme est certainement tout sauf contingent. Pour comprendre pourquoi, il faut déjà bien s’entendre sur les termes. Par « marché », il faut comprendre un ensemble de relations d’échange impersonnelles au travers desquelles des individus s’échangent des droits de propriété sur des objets. Par « Etat », la définition wébérienne est adaptée : l’entité qui sur un territoire donné revendique avec succès le monopole de la violence légitime. Ce monopole lui permet, notamment, de s’assurer que les droits de propriété de chacun sont bien respectés (nonobstant le fait que l’existence de l’Etat implique de facto une certaine violation de ces mêmes droits). Pourquoi cette co-évolution ne serait-elle pas contingente ? Une explication théoriquement et empiriquement plausible est la suivante.

La propriété peut s’interpréter comme une convention sociale qui régule l’appropriation par les individus d’objets. Lorsque deux individus sont en concurrence pour s’approprier un même objet, ils ont deux options à leur actif : se battre pour prendre possession de l’objet, ou bien battre en retraite. On reconnait le traditionnel jeu hawk-dove que j’ai déjà utilisé ici à de multiples reprises :

     Joueur 2
    Hawk   Dove
  Hawk (v-c)/2 ; (v-c)/2   v ; 0
Joueur 1        
  Dove 0 ; v   v/2 ; v/2

Lorsqu’un individu se bat (« hawk ») et que l’autre bat en retraite (« dove ») le premier acquiert la totalité de l’objet convoité (v) et le second rien. Lorsque les deux joueurs se comportent de manière pacifique, ils se partagent l’objet (v/2). Lorsque deux individus vindicatifs se rencontrent, ils s’infligent mutuellement des blessures (c). A supposer qu’ils sont de force égale, ils ont une chance sur deux de gagner le combat (v) et une chance sur deux de repartir sans rien et blessé (-c). Une condition centrale de cette configuration est que c > v de telle sorte que le jeu a deux équilibres de Nash en stratégie pure : [hawk ; dove] et [dove ; hawk]. Dans une configuration évolutionnaire (c’est à dire où des individus appartenant à une très large population se rencontrent aléatoirement et de manière anonyme), ce jeu n’a qu’un seul équilibre évolutionnairement stable qui correspond à l’équilibre de Nash en stratégie mixte : p* = v/c. Autrement dit, il y a en permanence dans la population une fraction p* de joueurs qui se comporte de manière agressive et une fraction p* qui se comporte de manière « pacifique ». C’est un équilibre qui en soit est socialement inefficient puisqu’il comporte des rencontres entre individus agressifs qui génèrent des coûts. Comme je l’avais expliqué ici, il existe un moyen de résoudre ce problème : rendre le jeu asymétrique, c’est à dire faire l’hypothèse que lors d’une interaction, les deux individus ont deux rôles différents, l’un de possesseur et l’autre d’intru. En effet, l’essentiel des interactions à « l’état de nature » va porter sur des objets qui sont déjà en la possession d’un des individus. Cette asymétrie rend possible de nouvelles stratégies et notamment la « stratégie bourgeoise » qui consiste à jouer « hawk » lorsque l’on est le possédant et « dove » lorsque l’on est l’intru. Cette stratégie revient à instaurer des droits de propriété. Lorsque l’asymétrie est perceptible par au moins une partie des individus, il s’avère que la stratégie bourgeoise est évolutionnairement stable (i.e. si elle est adoptée de manière universelle par la population, une stratégie mutante ne peut pas l’envahir), ce qui est très facile à vérifier avec la matrice du billet mis en lien et que je reproduis ici :

     Joueur 2
    Hawk   Dove   Bourgeois
  Hawk (v-c)/2 ; (v-c)/2   v ; 0   v/2 + (v-c)/4 ; (v-c)/4
             
Joueur 1 Dove 0 ; v   v/2 ; v/2   v/4 ; v/2 + v/4
             
  Bourgeois (v-c)/4 ; v/2 + (v-c)/4   v/2 + v/4 ; v/4   v/2 ; v/2

La stratégie bourgeoise face à elle-même donne un gain de v/2 tandis que les stratégies dove et hawk face à la stratégie bourgeoise obtiennent un gain respectif de v/4 et v/2 + (vc)/4, ce qui dans les deux cas est inférieur. A l’inverse, ni hawk ni dove ne sont évolutionnairement stables ; l’équilibre intérieur précédent p* n’est plus stable. Pour le comprendre, supposez qu’une fraction P > p* des individus possédants se comporte de manière agressive à un moment donné et par hasard ; la stratégie dove devient alors la meilleure pour les intrus ce qui implique qu’elle prolifère au sein de cette population ; à son tour cette prolifération implique que la stratégie hawk est plus en plus efficace pour les possédants, etc. jusqu’à ce que tous les possédants jouent hawk et tous les intrus jouent dove. Par conséquent, des droits de propriété peuvent émerger spontanément sans l’intervention d’une tierce partie par le seul fait que les individus vont peu à peu être capable d’observer certaines asymétries dans les comportements. On peut même conjecturer que l’effet de dotation mis en avant de l’économie comportementale vient de là : ce type de convention a en effet favorisé la sélection d’individus enclin à défendre leur possession au détriment d’individus incapable de se comporter différemment suivant qu’il soit possesseur ou non. Il est intéressant de noter d’ailleurs qu’aussi bien l’effet de dotation que des comportements se fondant sur l’existence d’une forme de propriété naturelle ont été observé dans de nombreuses espèces animales (voir ici pour quelques références). Des lecteurs perspicaces (ou qui ont lu mon premier billet sur la stratégie bourgeoise) auront remarqué qu’il existe potentiellement une autre stratégie évolutionnairement stable et qui est l’antithèse de la convention fondant les droits de propriété : la stratégie « Robin des bois », c’est à dire celle consistant à jouer hawk lorsque l’on est l’intru et à jouer dove lorsque l’on est le possédant. Cette stratégie donne des résultats parfaitement symétriques à la stratégie bourgeoise (donc elle ne peut pas l’envhair mais la réciproque est également vraie). Hormis de très rares exceptions, cette convention « anti-propriété » n’est quasiment jamais observée dans la nature. Une conjecture toute simple peut permettre d’expliquer cela : quand l’équilibre anti-propriété est en vigueur, on peut donc s’attendre à ce que les individus soient amenés à se déplacer plus fréquemment que dans une situation où les droits de propriété sont reconnus. S’il y a des coûts de migration, alors la sélection de groupe avantagera très rapidement les groupes reconnaissant des droits de propriété.

Quoiqu’il en soit, ce qui vient d’être dit semble clairement contredire Hobbes et sa guerre du tous contre tous : à l’état de nature, des droits de propriété peuvent émerger et éviter la survenance de conflits socialement coûteux. Par conséquent, on peut penser que le marché (dont le développement présuppose la reconnaissance et le respect des droits de propriété) peut se développer spontanément. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. L’extension des échanges impersonnels permet en effet un approfondissement de la division du travail, elle-même génératrice de gains de productivité et donc de création de richesses. Cette croissance économique tend à augmenter la valeur des différents actifs en possession des individus. Les acquérir devient alors de plus en plus intéressant. Formellement, cela veut dire que v augmente relativement à c. Or, si l’on reprend notre première matrice, que se passe-t-il lorsque la valeur des actifs augmente de telle sorte que v>c ? Ceux qui sont familiers avec la théorie des jeux verront tout de suite que l’on se trouve alors en présence d’un dilemme du prisonnier. La nature des interactions est alors totalement bouleversée : même en présence d’asymétries (comme le fait que l’on puisse distinguer les possédants des intrus), la seule stratégie évolutionnairement stable est celle qui consiste à se montrer belliqueux (le lecteur curieux aura remarquer qu’il s’agit d’une formulation bien plus simple mais équivalente au théorème 1 dans le papier de Gintis que j’ai mis en lien plus haut). Par conséquent, la convention reconnaissant les droits de propriété ne peut plus se maintenir : chassez Hobbes par la porte, il revient par la fenêtre.

Dans cette configuration, la solution hobbessienne où des individus acceptent d’abandonner leur liberté pour se soumettre à un souverain devient intéressante. Ce dernier peut en théorie « enforcer » les comportements coopératifs et respectueux des droits de propriété. Ce n’est cependant pas la seule solution : la coopération peut émerger d’un dilemme du prisonnier de différentes manières. Les travaux d’Axelrod ont montré que dans le cadre d’un dilemme du prisonnier répété les stratégies coopératrices sont efficientes. Le problème c’est qu’aucune d’entre elles n’est évolutionnairement stable (pas même le tit-for-tat contrairement aux idées reçues). Une autre possibilité consiste pour les individus à être en mesure de s’identifier de manière à choisir leurs partenaires (on parle de segmentation de la population). Lorsque la segmentation est associée à une segrégation des populations (c’est à dire que la population globale est divisée en sous-population sans migration), la coopération va s’étendre. C’est justement là que le rôle historique de l’Etat intervient. Le développement de l’Etat a en effet contribué à permettre une forme de ségrégation des populations (par l’établissement de frontières controlant les flux migratoires) et à favoriser l’identification des individus ne respectant pas les conventions (notamment par des sanctions telles que l’emprisonnement). Evidemment, puisqu’en possession du monopole de la force, le risque est que l’Etat profite de la situation pour à son tour ne pas respecter les droits de propriété. Cela s’est historiquement bien souvent produit dans l’histoire. Mais, si je peux me permettre de me risquer à une analogie qui en choquera certain, il en va de même pour l’Etat que pour tous les parasites dans la nature : un parasite qui tuerait son hôte trop rapidement aurait un potentiel sélectif très limité ; les parasites qui prolifèrent sont ceux qui profitent de leur hôte tout en le maintenant en vie. Il en va de même pour l’Etat ainsi que l’exprime très bien la fable du bandit stationnaire de Mancur Olson. L’Etat, loin d’être une tierce partie dans notre « jeu », en est en fait un des joueurs. Ce que l’on appelle l’Etat de droit n’est pas le produit d’un dessein construit et planifié mais bien le résultat d’un processus évolutionnaire où certaines normes et conventions ont émergé pour permettre une protection efficiente des droits de propriété. Les communautés humaines qui ont été capable de se doter d’institutions permettant le respect des droits de propriété ont été avantagé et se sont développées économiquement. L’évolution et l’histoire relèvent toujours à la fois du hasard et de la nécessité : à proprement parler, l’Etat a été nécessaire pour permettre l’extension du marché en faisant émerger de nouvelles normes et règles. Dans l’absolu, son émergence et son développement relève du hasard, dans le sens où un autre sentier aurait probablement pu être emprunté… pour le meilleur et pour le pire.

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11 Commentaires

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11 réponses à “Sur la co-évolution marché/Etat

  1. Gu Si Fang

    Assez fascinant! Un point clé du raisonnement est que v>c dans une société prospère. Ce serait la présence de l’État qui rétablirait l’équilibre c>v en instaurant des sanctions. Autrement dit, pour que le raisonnement tienne, on fait l’hypothèse qu’il est généralement plus rentable de voler que de produire, si ce n’était le risque d’être pris par la police.

    Mais est-ce vraiment plausible? L’essentiel des dépenses relatives à la défense de la propriété contre les voleurs sont privées : alarmes, serrures, prudence, etc. Le vol est donc couteux même sans police. De plus, faire une carrière de voleur, c’est se priver d’une carrière rémunératrice dans un autre « secteur d’activité ». Dans une société riche, je ne suis pas sûr que le vol paie vraiment.

    Si on n’a pas v>c la conclusion de Hobbes ne tient pas, et il faut trouver autre chose pour expliquer la présence du bandit stationnaire. Non seulement son existence n’est pas garantie si c>v mais, de plus, la croissance peut exister sans lui. Cette hypothèse v>c ne me semble pas facile à justifier. Notamment, elle ne rend pas compte d’un fait important : il est beaucoup plus facile de se protéger contre les voleurs que contre le fisc. Autrement dit, le coût de la défense n’est pas le même contre tous les agresseurs.

  2. amigues

    Ce qui me chiffonne un peu dans c’est le manque de perspective historique de ces réflexions. Entendons nous bien : je trouve fascinant et important d’essayer de rationaliser tout cela par la théorie des jeux. Mais l’histoire nous montre une telle variété d’évolutions qu’on est tenté de s’interroger sur cette variabilité même. L’archéologie nous enseigne que des sytèmes d’échange (des « marchés » si l’on veut) existent depuis le paléolithique supérieur au moins (disons qu’on a en a la preuve), donc bien avant les « Etats » au sens territorial du terme. Les « Etats » égyptiens ou mésopotamiens ont une forte connotation religieuse, le souverain ayant d’emblée des attributs extra-humains. Comment expliquer ce fait ? Je ne pense pas que des systèmes « anti-proprieté » ne s’observent pas : que faire des invasions « barbares » et des innonbrables guerres de conquête dans ce cas là ? L’histoire montre de nombreux cas de possédants jouant « dove » face à des envahisseurs « hawk », le résultat étant habituellement l’assimilation des envahisseurs après quelques générations. Ce qui frappe plutôt l’observateur de histoire c’est la prévalence des équilibres « ponctués » par raport à des équilibres évolutionnaires stables. Par exemple, les conflits violents tendent à s’espacer dans le temps (« dove » contre « dove » ?) mais à devenir plus intense quand ils se produisent (« hawk » contre » hawk » ?). C’est de cela qu’il faudrait partir à mon avis.

  3. C.H.

    Merci pour toutes ces remarques.

    @GSF :

    Effectivement, l’hypothèse que v > c dans une société prospère est essentielle pour retrouver le résultat hobbessien. Fondamentalement, vous avez raison sur le fait que rien n’indique qu’elle soit vérifiée.Cela dit, lorsque vous dites : « il est beaucoup plus facile de se protéger contre les voleurs que contre le fisc », il y a cela dit une différence. Le prélèvement opéré par le fisc est prévisible et donc calculable. Il repose sur une forme de stabilité. A l’inverse, le vol est souvent imprévisible et induit un contexte d’incertitude. Si les individus sont averses au risque, le coût c en terme de désutilité peut diminuer. Sinon, effectivement, dans une société riche le vol ne paie pas vraiment (il y a des exceptions cela dit) mais précisément parce qu’il existe des instruments de dissuasion. Peut-être n’a-t-on pas besoin de l’Etat pour les mettre en oeuvre mais force est de constater que depuis 300 ans l’Etat de droit a été relativement efficace dans cette tâche.

    @amigues :
    Je suis totalement d’accord avec vous, l’introduction de la complexité historique change le tableau. Mon propos n’avait qu’un objectif : souligner que le problème hobbessien n’existe pas tant à l’état de nature que lorsqu’une société commence à devenir prospère. Pour le reste, j’ai connaissance de quelques travaux qui développent un peu votre raisonnement notamment sur l’évolution en termes d’équilibres ponctués. Je pense notamment aux travaux de Peter Turchin, notamment cet ouvrage :

    http://press.princeton.edu/titles/7690.html

    Voir cet article aussi :

    http://www.santafe.edu/research/publications/workingpapers/08-05-024.pdf

    Son modèle fermiers/nomades pour expliquer la formation des grands empires est assez intéressant et s’inspire d’ailleurs assez largement des thèses de Mancur Olson.

  4. Je suis en train de relire the pursuit of power, de Mcneill, et il y montre assez bien comment la croissance de l’Etat au Moyen-Age a conduit à l’extension du marché. Il y montre comment le développement des armées a conduit à la construction de systèmes marchands, provoquant la fin des petites communautés autarciques, avec deux facteurs : premièrement le fait que les armées en campagne sont une sorte de « ville en mouvement » qui vit sur le pays, et ne peut pas seulement recourir au pillage, mais doivent aussi acheter, conduisant les petites communautés à se spécialiser et échanger; Et le fait que le développement de l’impôt (pour financer les guerres) sur des espaces impériaux conduit les petites communautés à devoir produire un surplus échangeable, et nécessite de construire des réseaux marchands, créant les interdépendances marchandes entre communautés autarciques. De façon générale le passage de l’autarcie communautaire à la spécialisation marchande n’est pas un phénomène spontané, mais la réponse à l’accroissement de la dépense publique.

  5. elvin

    hem, hem… C’est une thèse parmi d’autres, et particulièrement difficile à admettre. Pour un bouquin qui dit (si je comprends bien) que « le développement des armées a conduit à la construction de systèmes marchands », il doit bien en avoir au moins dix qui décrivent des systèmes marchands qui se sont développés sans l’intervention des armées ni plus généralement de l’Etat, et même que l’intervention des armées a plutôt détruit des systèmes marchands existants que l’inverse. Même chose pour le développement de l’impôt.

    Il est tout à fait pensable que la prédation militaire et étatique ait poussé les « communautés » à imaginer les moyens de produire plus de richesses, mais de là à dire que sans cette prédation ils ne l’auraient pas fait, il y a un sacré pas que je me refuse à franchir.

  6. fred

    J’avais lu que les politiques économiques dans l’empire romain avait conduit à la dislocation de l

  7. elvin

    Je lis dans une description du bouquin de McNeill, que je n’ai pas lu : « His central argument is that a commercial transformation of world society in the eleventh century caused military activity to respond increasingly to market forces as well as to the commands of rulers. Only in our own time, suggests McNeill, are command economies replacing the market control of large-scale human effort. »
    A vue de nez, ça semble être à peu près le contraire de ce qu’en dit Alexandre, et en tous cas confirmer que l’évolution du marché est autonome, précède l’évolution militaire et non l’inverse, et que le contrôle de l’économie par l’Etat est un phénomène récent.

  8. Elvin : le bouquin de façon générale étudie historiquement les interactions entre la technique (notamment la technique guerrière), la société (essentiellement sous un angle économique) et l’Etat. Ce qui est intéressant c’est précisément sa description d’un mécanisme de co-développement, dans lequel Etat (dont pendant très longtemps l’activité unique est de faire la guerre : war made the state, the state made war) et sphère marchande se renforcent mutuellement.

    L’extrait que vous citez fait référence à la partie consacrée aux cités-état italiennes; leur prospérité accrue crée un besoin de protection militaire (pour protéger les flux commerciaux dont les grandes cités dépendent, et pour protéger la richesse des cités qui fait des envieux) qui dans un premier temps est satisfait par un mécanisme marchand, avec le recours aux condotierre (des armées privées payées et levées pour l’occasion); mais ce système pose le problème de ce que les armées privées, lorsque le conflit est terminé, utilisent leur force pour prendre le pouvoir et se payer sur la cité qui les a levées (au passage d’ailleurs McNeill considère que nous aurions à apprendre des mécanismes institutionnels que mettaient en oeuvre les cités italiennes, à notre époque de fin de la conscription).

    Ce que je vous citais portait sur une autre période, et sur le rôle des armées « vivant sur le pays » durant la guerre de 100 ans dont la présence aboutit à créer un degré d’interdépendance marchande supérieur, en forçant des communautés largement autarciques à devenir interdépendantes, entre autres sous l’effet de l’impôt.

    Vous restez dans la perspective d’une sphère marchande dont l’extension va de soi, et d’une extension de l’Etat purement parasitaire; mais il me semble que cette thèse n’est pas valide historiquement. Vous parlez de « dizaines d’ouvrages » décrivant l’émergence de systèmes marchands sans rôle de l’Etat, mais les systèmes marchands en question relèvent le plus souvent de l’économie du village des schtroumpfs, c’est à dire, de micro-communautés dans lesquelles des liens de confiance mutuelle sont déjà assurés par des liens parentaux ou une vie commune assurant la surveillance mutuelle, et dans lesquelles les relations marchandes avec l’extérieur sont minimes. Ce que montre l’expérience historique c’est que le mécanisme conduisant à aller au delà a reposé sur l’interaction entre la croissance de l’Etat et de la sphère marchande, dans lequel chacun a besoin de l’autre pour croître.

  9. Pour fred : un auteur a recensé les explications de la « chute de l’empire romain » et en a trouvé plus de 200 différentes. Qu’il y en ait des économiques dans le tas n’est pas étonnant :-). Au passage d’ailleurs beaucoup d’historiens considèrent que l’idée même de « dislocation de l’empire romain » est erronée.

  10. elvin

    Merci Alexandre pour ces précisions.

    Il me semble quand même abusif de dire que les systèmes marchands qui se sont développés sans l’État sont limités au village des schtroumpfs. Le commerce entre communautés régies par des autorités étatiques distinctes, qu’il s’agisse de l’Europe et de la Chine ou des différentes provinces françaises, s’est développé vigoureusement, par définition sans une autorité étatique commune.
    Qu’il y ait eu interaction est évident. Qu’on puisse citer des cas où l’État a été un facteur positif dans le développement des marchés aussi. Mais je pense qu’il faut aussi admettre que dans de nombreux cas, des systèmes marchands se sont développés sans intervention de l’État, et d’autres où l’État a freiné leur développement ou les a même détruits. En ce qui concerne précisément le rôle des armées, je suis convaincu que globalement leur rôle a été beaucoup plus destructeur que constructeur, même si on peut citer quelques exceptions.

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