De la causalité en économie (1/3)

Isaac

La notion de causalité a de tout temps posé beaucoup de problèmes en philosophie des sciences et j’aimerais profiter de ma lecture du moment pour revenir sur les grands débats qui ont marqué cette notion. En économie, la notion de causalité est pour le moins omniprésente, qui n’a jamais entendu un de ses enseignants lui répéter à longueur de journée : « attention, corrélation n’est pas causalité !! ». Et en effet, s’il est facile d’établir un lien fonctionnel entre deux événements, (quand la valeur A varie de x, alors B varie de y, ce qui permet d’établir un lien corrélatif entre A et B), il est beaucoup moins aisé de déterminer quel élément de A ou de B est premier par rapport à l’autre, lequel cause l’autre.

Il me semble que deux grandes questions se posent : celle de la nature de la causalité et celle de la forme du lien causal. C’est le premier point que j’aimerais explorer pour le moment.

En la matière, deux positions se dégagent (pour être sûrement un peu caricatural). Il est possible d’aborder la notion de causalité de deux façons : soit en se plaçant au niveau des objets physiques, la causalité serait donc une caractéristique ontologique des objets A et B, soit en se positionnant au niveau des représentations du monde physique, on chercherait donc à expliquer et non à révéler les principes intrinsèques.

Du côté de la posture ontologique, la première référence, connue de toute personne ayant une fois mis les pieds dans un cours de philosophie, est Aristote et sa fameuse histoire des 4 causes d’une statue :

– cause formelle : l’idée du sculpteur
– cause matérielle : les divers matériaux nécessaires
– cause finale : la raison de la confection
– cause efficiente : la cause d’où provient un effet, c’est-à-dire le sculpteur

C’est généralement la cause efficiente que l’on retient, définie par Aristote en trois points. A est la cause de B s’il y a 1) une temporalité spécifique (A précède B), 2) dépendance ontologique (l’effet n’existe pas sans la cause), 3) constance et nécessité du lien (les mêmes causes produisent les mêmes effets).

La position d’Aristote à longtemps été une référence, allant de paire avec un certain déterminisme symbolisé par la conviction profonde du mathématicien (pour faire court) français Pierre-Simon Laplace selon lequel  « Nous pouvons considérer l’état actuel de l’univers comme l’effet de son passé et la cause de son futur. Une intelligence qui à un instant déterminé devrait connaitre toutes les forces qui mettent en mouvement la nature, et toutes les positions de tous les objets dont la nature est composée, si cette intelligence fut en outre suffisamment ample pour soumettre ces données à analyse, celle-ci renfermerait dans une unique formule les mouvements des corps plus grands de l’univers et des atomes les plus petits ; pour une telle intelligence nul serait incertain et le propre futur comme le passé serait évident à ses yeux ». Le rôle de la science est alors clairement définit, expliquer c’est avant tout découvrir des causes d’un événement.

Il faudra attendre Hume (à ma connaissance et si quelqu’un peut m’en dire plus se serait avec plaisir) pour que soit rompu cette idée que « comprendre c’est comprendre les causes », pour reprendre l’expression de F. Bacon (« vere scire, per causas seire », pour le latin de cuisine). Hume qui en 1748, sort Kant de son « sommeil dogmatique » avec son essai sur l’entendement humain dans lequel il sort du point de vue ontologique de la causalité pour se diriger vers un scepticisme : la causalité n’est pas dans le monde mais dans l’esprit humain, à ce titre rien ne garantie jamais l’universalité d’un lien de cause à effet. Précisons la pensée du philosophe écossais : en bon empiriste qu’il est, Hume considère que la seul connaissance provient de l’expérience, hors la nécessité d’un lien causal et son universalité ne peuvent être prouvé par l’expérience. De manière plus générale, Hume souligne le problème de tout raisonnement inductif (ce que Popper nomme « problème de Hume »). Pour le philosophe écossais, la causalité n’est qu’une habitude de pensée fondée sur l’expérience quotidienne de l’être humain. Hume opère donc à un glissement certain : il ne se demande plus s’il est possible de connaître la causalité du monde, mais pourquoi les hommes croient en cette causalité ?

En résumé, pour Hume, un lien causal n’est ni connaissable par un raisonnement analytique (car l’effet n’est pas précontenu dans la cause), ni par un raisonnement synthétique (la limite de l’induction). C’est sur cette base que Kant développe l’idée d’un jugement synthétique a priori, telle que le principe de causalité, mais ça c’est une autre histoire.

C’est ainsi que s’efface l’idée d’une nécessaire recherche des causes et des effets de la part de la science. Effacement dont l’apogée est le positivisme d’Auguste Comte, rejetant d’emblée la notion de cause en ce que chercher la cause de A débouche nécessairement sur des considérations métaphysiques telles que la question de la cause première (le grand horloger, Dieu …). Sur les traces de Hume on trouve également Russel, pour qui la causalité n’est qu’une « relique des âges révolus », ou encore Wittgenstein : « la croyance au rapport de cause à effet est la superstition ».

A ce titre, l’explication causale n’a plus le monopole de l’explication en science, le prochain billet sera consacré aux alternatives développées à la suite du problème de Hume.

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12 Commentaires

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12 réponses à “De la causalité en économie (1/3)

  1. elvin

    Ayant un peu réfléchi à la question, j’en suis arrivé à l’idée qu’il est tout à fait vain de rechercher des relations de causalité entre OBJETS (pardon, Aristote et tous les autres !), mais qu’en revanche la causalité entre EVENEMENTS existe et peut être établie de façon scientifique.
    Par exemple, dire que l’oeuf est la cause de la poule (ou l’inverse) n’a tout simplement pas de sens. En revanche, l’évènement « ponte d’un oeuf » est une des causes de l’évènement « naissance d’une poule ».
    Et il me semble que quand on s’en tient à cette conception de la causalité, les paradoxes à son sujet disparaissent. Mais je ne connais aucun philosophe qui ait dit ça. (d’un autre côté, je ne prétends pas connaître tous les philosophes…)
    Plus précisément en économie, où chaque évènement observable a une multitude de causes et une multitude de conséquences, on peut déterminer les conséquences d’un évènement, mais il est généralement impossible de déterminer ses causes de façon exhaustive et certaine.
    Cela dit, j’attends avec intérêt la suite.

  2. Bonjour

    elvin,

    Je pense que Wittengstein a développé cette idée d’évenement/objets dans son tractacus logico philosphicus dans son chapitre Ontologie.

    Tu peux trouver une fiche de lecture ici : http://wapedia.mobi/fr/Tractatus_logico-philosophicus.

    Ayoub, un lecteur anonyme 🙂

    PS: Continuez à écrire … j’adore ce blog.

  3. Erratum :
    le chapitre ontologie est dans l’article 🙂

    Le lien correspond également au contenu Wikipedia sur le tractaus

    • elvin

      Merci, Ayoub, pour le lien.
      Je connais le Tractatus, et je ne pense pas que la discussion faits-objets qui y figure ait grand rapport avec la présente discussion de la causalité, à part bien sûr l’idée-force que « c’est le fait, et non l’objet, qui est l’élément logique fondamental du monde ».
      Mais amha la notion de « fait » est plus large que celle d’ « évènement » dans le sens où je l’emploie. En première analyse, un « évènement » serait une modification datée de l’état du monde. Wikipedia dit « un fait qui survient à un moment donné. Il se caractérise par une transition, voire une rupture, dans le cours des choses »

  4. isaac37500

    @ Elvin,

    Effectivement, ainsi définit la causalité ne pose plus de problème en ce qu’elle se réduit à un rapport analytique : l’effet est contenu dans la cause (la ponte de l’oeuf est la définition de la naissance d’une poule). L’apparition de l’oeuf est consubstantielle de la naissance de la poule. Le problème est tout autre quand on sort de ce type de tautologie en prenant deux objets ontologiquement distincts, pour reprendre l’exemple de hume et des boules de billards :

    « Quand nous regardons hors de nous vers les objets et que nous considérons l’opération des causes, nous ne sommes jamais capables, dans un seul cas, de découvrir un pouvoir ou une connexion nécessaire, une qualité qui lie l’effet à la cause et fait de l’un la conséquence infaillible de l’autre effectivement, en fait. L’impulsion de la première bille de billard s’accompagne du mouvement de la seconde.Voilà tout ce qui apparaît aux sens externes. L’esprit ne sent aucun sentiment, aucune impression interne de cette succession d’objets; par la suit, il n’y a, dans un cas isolé et particulier de causalité, rien qui puisse suggérer l’idée de pouvoir ou de connexion nécessaire »

    Vous remarquerez qu’ici on est bien dans deux évènements : impulsion et mouvement, et que le problème de Hume reste entier en ce qu’il pousse la causalité hors de porté de l’esprit humain.

  5. elvin

    Non, je ne crois pas que le problème est autre.

    Dans le cas des boules de billard (comme dans celui de l’oeuf et de la poule), il est possible de décrire l’enchaînement des phénomènes physiques qui conduisent nécessairement de l’évènement « la boule A heurte la boule B » à l »évènement « la boule B se met en mouvement ». Si Hume ne pouvait pas « découvrir une connexion nécessaire » (mais je crois que certains avant lui, dont Huygens et Leibniz, l’avaient fait), le physicien moderne, lui, connaît en tous cas cette connexion. La causalité, qu’on peut en effet considérer comme une catégorie de la pensée, trouve ainsi un fondement physique.

    La praxéologie (cf Mises) a l’ambition de faire la même chose pour l’action humaine et notamment l’économie.

  6. isaac37500

    Je ne suis pas convaincu par votre analyse et je pense au contraire que le problème est bien là, il y a une énorme différence entre les deux énoncés des billes et ceux de la poule. Comment être sur (dans une définition de la connaissance à la hume), que la connexion entre l’énoncé X (la boule A heurte la B) et l’énoncé Y (la boule B se met en mouvement) est nécessaire? On ne peut pas. Le physicien moderne non-plus, il ne fait que reporter le flou causal à un autre niveau (microscopique).

    Quand à Mises, son mode explicatif ne me semble pas être la causalité, mais je tenterai de défendre ce point de vue dans un prochain billet

  7. Thomas

    Pour ceux qui se demande toujours qui de l’oeuf ou de la poule a précédé l’autre :

    http://www.lefigaro.fr/people/20060526.WWW000000294_luf_ou_la_poule_un_britannique_a_resolu_lenigme.html

  8. Bonjour,
    si on considère que la cause est une structure réelle des événements dans le monde, on s’écarte alors des conceptions de Hume et de Kant. Simple régularité pour l’un ou structure de notre entendement pour l’autre. On peut alors penser la causalité comme une relation entre deux événements particuliers. On cherchera alors quelle propriété dans l’événement cause est causalement responsable de l’effet dans le second.
    Le problème se déplace alors vers l’individuation des événements et des propriétés.
    Quel pouvoir causal peut bien posséder une propriété économique ?

  9. Bonsoir,
    Je me permets de signaler trois ressources très utiles pour s’initier à la philosophie contemporaine sur la causalité.

    – L’entrée “Causality”, par Stathis Psillos, dans le _New Dictionary of the History of Ideas_ :
    http://www.phs.uoa.gr/~psillos/Publications_files/NDHI.pdf

    – Les travaux de Max Kistler :
    http://max.kistler.free.fr/publications.htm

    – Les cours en ligne de Fitelson :
    http://www.fitelson.org/125/syllabus.html#causation
    et
    http://www.fitelson.org/269/syllabus.htm

    J’oubliais ce très bon xkcd sur corrélation et causalité !
    http://www.xkcd.com/552/

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