Anarchie du succès ou succès de l’anarchie ?

C.H.

Intéressant échange entre William Easterly et Ha-Joon Chang au sujet de l’ouvrage de ce dernier, Bad Samaritans. Cet échange fait suite à un premier commentaire très critique d’Easterly qui n’est malheureusement plus librement accessible. L’argumentaire d’Easterly souligne le danger d’une lecture et d’une interprétation très sélective des données. C’est d’ailleurs toujours un peu le problème des arguments empiriques : on pourrait débattre à l’infini de la pertinence des données, de la manière dont elles sont traitées, etc., sans jamais savoir si au final on peut réellement tirer des conclusions générales (réflexion hors-sujet : c’est tout le problème, à une micro-échelle, des études à partir d’expériences randomisées qui prolifèrent en économie du développement). Un peu de réflexion théorique ne fait pas de mal… même si en l’occurence des points obscurs persistent. On dispose quand même de quelques éléments, comme le rappelle cet article de John Kay sur les vertus du marché comme processus de découverte et d’expérimentation. L’argument est simple : si on accepte l’idée que les individus ne sont pas omniscients (je ne parle même pas des problèmes d’incitation), on a tout simplement plus de chances de trouver les « bonnes » idées en mettant en place un processus d’expérimentation décentralisé à grande échelle (le marché) plutôt qu’en se reposant sur l’intelligence de quelques uns.

Je mettrais toutefois un bémol aux arguments d’Easterly (et à l’article de Kay) : le marché, ça ne pousse pas tout seul comme des champignons (contrairement à ce qu’a pu affirmer un certain prix Nobel masculin de cette année). L’un des enseignements de l’économie institutionnelle c’est que le marché est une institution dont la mise en place n’est pas nécessairement spontanée au sens hayékien du terme. Ce qui me fait dire qu’une fois de plus, le débat marché/Etat n’a pas trop de sens. Mais ça, les lecteurs du blog le savait déjà

12 Commentaires

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12 réponses à “Anarchie du succès ou succès de l’anarchie ?

  1. elvin

    « le débat marché/Etat n’a pas trop de sens »

    Dit comme ça à ce niveau de généralité, bien sûr. Mais de même qu’il faut préciser de quel genre de « marché » on parle, il faut préciser ce qu’on entend par « Etat ». Les institutions (qui bien sûr sont nécessaires au marché) ne sont pas nécessairement de nature étatique. Si on admet la définition de Weber, la bonne question est « le marché a-t-il besoin d’un agent qui exerce LE MONOPOLE DE LA VIOLENCE SUR UN TERRITOIRE DEFINI ? »

    Et j’ai bien l’impression que la réponse est NON.

  2. Je pense qu’un Somalien vous répondrait « oui »🙂.

    Sinon, l’article initial d’easterly est ici :

    http://www.nyu.edu/fas/institute/dri/Easterly/File/NYR_sept09.pdf

  3. elvin

    Là, Alexandre, vous sortez du sujet. Je ne réagissais qu’à la question « L’Etat est-il nécessaire au marché ». Et là-dessus, je doute que le somalien moyen ait une opinion.
    Mais puisque nous sommes sortis, notre somalien pourrait regretter amèrement de répondre « oui », car qu’est-ce qui lui garantit que ça ne serait pas encore pire ? Tout dépend de qui a le monopole du pouvoir et comment il l’exerce. Et concernant la Somalie, j’aurais tendance à craindre le pire…

  4. MacroPED

    Je l’avais lu. Malheureusement, je sais pas où je l’ai jeté. Mais c’est dans la logique de sa discussion avec Rodrik et même son Les pays pauvres sont-ils…?

  5. Elvin : je pensais en fait à cet article dans the economist d’il y a 5 ans :

    http://www.economist.com/world/middleeast-africa/displaystory.cfm?story_id=E1_NVVJTRP

    qui montrait assez bien avantages et inconvénients pour les affaires d’une situation sans monopole de la violence légitime; côté avantages, l’absence intégrale de taxes et réglementations; côté inconvénients, l’obligation de dépenser des fortunes en mercenaires pour sa défense (l’opérateur téléphonique obligé d’engager 300 hommes d’armes pour protéger 500 salariés…). L’exemple vaut ce qu’il vaut mais donne une certaine valeur à l’argument hobbesien.

    De façon plus générale, je trouve frappant de constater que la croissance du marché et celle de l’état, historiquement, s’est faite en parallèle.

    • C.H.

      « De façon plus générale, je trouve frappant de constater que la croissance du marché et celle de l’état, historiquement, s’est faite en parallèle. »

      Effectivement. Et je suis persuadé que cette co-évolution marché/Etat n’est pas le résultat d’une simple contingence historique. Sur un plan théorique, ça peut se comprendre très bien : si on peut tout à fait admettre que des droits de propriété peuvent émerger spontanément sans Etat (contre Hobbes) – ce qui est du reste une évidence historique, en revanche le développement du marché et l’accroissement de la richesse qui en découle ont rendu la violation des droits de propriété de plus en plus intéressante économiquement. Il est certainement apparu un moment dans l’histoire des sociétés humaines où les droits de propriété ne pouvaient plus être maintenus sans qu’émerge un agent pourvu de la quasi-exclusivité de la force physique… ce qui finit finalement par réhabiliter au moins en partie Hobbes.

  6. elvin

    « le développement du marché et l’accroissement de la richesse qui en découle ont rendu la violation des droits de propriété de plus en plus intéressante économiquement. »

    Je ne suis pas si sûr que l’hypothèse sous-jacente, selon laquelle l’accroissement de richesse a entraîné une croissance de l’insécurité nécessitant elle-même le monopole de la contrainte, soit historiquement vérifiée.

    En revanche, l’accroissement de la richesse a rendu la violation des droits de propriété de plus en plus intéressante notamment pour l’Etat. On peut soutenir, et amha avec beaucoup plus de vraisemblance, que les Etats, après avoir acquis le monopole de la contrainte, s’en sont servi pour prélever une part croissante de la richesse elle-même croissante crée grâce au marché, et que le parallélisme entre croissance du marché et croissance de l’Etat s’explique largement comme ça.

    A ce propos, je suis en train de lire « Qu’est-ce que le libéralisme » de Catherine Audard.
    http://www.amazon.fr/Quest-ce-que-lib%C3%A9ralisme-Ethique-politique/dp/207034973X/ref=sr_1_1?ie=UTF8&s=books&qid=1257596349&sr=1-1.
    Je n’en suis qu’à la page 110, mais j’ai survolé les 700 qui restent (!!!). Sans nécessairement être d’accord sur tout, j’ai l’impression que c’est un excellent livre, documenté, complet et assez impartial. Je le recommande.

  7. elvin

    surtout qu’il ne coûte que 9,6 euros !

  8. Elias

    « si on peut tout à fait admettre que des droits de propriété peuvent émerger spontanément sans Etat (contre Hobbes) – ce qui est du reste une évidence historique, en revanche le développement du marché et l’accroissement de la richesse qui en découle ont rendu la violation des droits de propriété de plus en plus intéressante économiquement. Il est certainement apparu un moment dans l’histoire des sociétés humaines où les droits de propriété ne pouvaient plus être maintenus sans qu’émerge un agent pourvu de la quasi-exclusivité de la force physique… »

    Il me semble que c’est exactement la position de HUME

  9. Elvin : merci pour le lien.

    Sinon :
    – vous n’avez pas l’impression de jeter un peu hâtivement Mancur Olson à la poubelle? Dans sa perspective, l’Etat comme bandit rationnel a intérêt à favoriser le développement du marché pour pouvoir accroître son surplus. Vous semblez ne présenter l’Etat que comme parasitaire sur un marché dont l’apparition est entièrement spontanée. N’est-ce pas discutable?

    – attention à une lecture trop rapide de la citation de Weber, trop souvent transformée en « l’état c’est le seul qui tape sur les gens ». Dans la définition de Weber, il y a « légitime » qui change tout.

    – L’oppression n’est pas, contrairement aux idées libertariennes, le seul fait de l’Etat. Prenez l’oppression des femmes dans l’histoire par exemple. Voilà un cas dans lequel la contrainte physique monopole étatique peut être libératrice.

    – l’établissement de relations marchandes poursuivies nécessite le développement d’un éthos de confiance; le fait de savoir que celui avec lequel j’effectue une transaction reconnaît le même tiers que moi comme détenteur de l’exercice légitime de la contrainte physique est un puissant facteur favorable à l’établissement de cette confiance.

    • elvin

      1. Non, je ne jette pas Olson à la poubelle. Au contraire je m’en inspire. Mais oui, c’est plus compliqué que ça.

      2. « légitime », ça peut vouloir dire des tas de choses. Pour un libéral (comme moi), seule est légitime la violence faite pour se protéger d’une autre violence initiée par quelqu’un d’autre. S’il s’agit de confier à l’Etat le monopole de cette violence, OK. Mais je soupçonne que beaucoup l’interprètent plutôt comme « toute violence commise par l’Etat devient de ce fait légitime », ce que le libéralisme n’accepte pas.

      3. ai-je dit que l’oppression est le seul fait de l’Etat ? Et il n’est pas évident que le monopole de la contrainte physique soit nécessaire pour résister à des oppressions qui ne sont pas le fait de l’Etat. En revanche, quand c’est l’Etat qui opprime, ce qui est extrêmement fréquent, c’est difficile de résister quand il a ce monopole.

      4. a

    • elvin

      (suite – fausse manip)
      4. absolument d’accord, mais il n’est nullement nécessaire que ce tiers soit l’Etat, ni que la contrainte physique soit toujours nécessaire .

      D’une façon générale, le libéralisme classique admet ce rôle « weberien » de l’Etat (contrairement à l’anarcho-capitalisme), mais parce que ce monopole est extrêmement dangereux, il veut que le domaine où il peut s’appliquer soit aussi restreint que possible. D’où la séparation des pouvoirs, d’où le libéralisme économique.

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