Economie évolutionnaire et histoire

C.H.

Entre deux heures de cours et lorsque je ne prépare pas ma soutenance, je réfléchis pas mal en ce moment aux relations entre économie évolutionnaire et théorie des jeux évolutionnaires. Cette réflexion part du constat que les deux blocs de littérature sont quasi totalement séparés l’un de l’autre alors même que les deux approches ont a priori les mêmes objets d’études. Plus spécifiquement, en étudiant un peu les développements autour du darwinisme généralisé en sciences sociales d’un côté et la littérature standard utilisant des jeux évolutionnaires pour étudier divers problèmes (la justice sociale, l’altruisme et plus généralement la coopération, etc.), je me suis demandé si finalement les théoriciens des jeux évolutionnaires ne faisaient pas du darwinisme généralisé sans le savoir (comprendre : sans avoir particulièrement réfléchis aux fondements ontologiques et épistémologiques de leur approche). 

Après tout, utiliser des jeux évolutionnaires pour étudier les phénomènes sociaux, c’est présupposer d’une manière ou d’une autre qu’il existe un mécanisme de sélection (souvent formalisé au travers de l’équation de réplication dynamique) et un mécanisme de mutation/variation à partir duquel on peut établir des critères de stabilité évolutionnaire d’un trait ou d’une stratégie dans une population (voir le concept de stratégie évolutionnairement stable). Quand on fait ça, implicitement on suppose qu’il y a également un mécanisme de réplication : au niveau biologique, cette réplication se fait par les gènes, au niveau social elle se fera éventuellement par l’imitation ou un autre mécanisme. Ce qui est remarquable, c’est que d’après ce que j’ai pu lire les praticiens des jeux évolutionnaires se posent finalement assez peu la question de savoir si ce qu’ils font relève de l’analogie/métaphore, ou bien si les phénomènes sociaux et biologiques partagent certains éléments ontologiques en commun justifiant d’emblée l’application des jeux évolutionnaires à des phénomènes sociaux. Comme le darwinisme généralisé développe une réflexion sur ces fondements, je me suis dit qu’il y a peut être une forme de complémentarité.

Cela dit, très rapidement, je me suis rendu compte que les choses n’étaient pas si simples. Déjà, en économie, il y a manifestement deux usages très différents des jeux évolutionnaires, comme souligné par certains auteurs. Une perspective que l’on pourrait qualifier de « naturaliste », qui consiste à utiliser des modèles de jeux évolutionnaires pour expliquer l’émergence de certaines préférences ou de traits chez les individus. Cela renvoie aux travaux d’auteurs comme Bowles ou Gintis au sujet de l’altruisme ou encore au travail de Ken Binmore lorsque celui-ci explique que la maximisation de l’utilité espérée est un trait humain produit par la sélection naturelle. L’autre perspective serait « analogique » et consisterait à appliquer des modèles de jeux évolutionnaire pour étudier les mécanismes d’apprentissage au niveau social. Je ne sais pas si la distinction est totalement pertinente (Bowles et Gintis par exemple utilisent des modèles évolutionnaires dans une optique « non naturaliste) mais si c’est le cas cela complique un peu les choses.

Hier, je suis tombé sur cet article de Robert Sugden qui tombe à point pour alimenter ma réflexion. Sugden y défend de manière très convaincante une thèse assez provocatrice : les théoriciens des jeux ont pensé trouver dans les jeux évolutionnaires un moyen d’échapper à l’impasse dans laquelle se trouvait tout le programme de recherche portant sur le raffinement du concept d’équilibre en théorie des jeux. Certains auteurs comme Peyton Young ont même vu dans les jeux évolutionnaires (stochastiques) un moyen de retrouver certains grands résultats de la théorie des jeux classiques (comme celui sur le jeux de marchandage proposé par Nash puis par Rubinstein) tout en abandonnant l’hypothèses de rationalité substantielle et de common knowledge. Cependant, selon Sugden, les économistes auraient adoptés la théorie des jeux évolutionnaire en lui greffant la démarche axiomatique et déductive propre à la théorie des jeux classiques. Ce faisant, ils auraient ignorés un élément essentiel : dans le cadre de la biologie évolutionnaire, l’intérêt de la théorie des jeux évolutionnaires est qu’elle est utilisée dans une perspective empirique. Cette perspective empirique se caractérise d’abord par la prise en compte de la spécificité et la diversité des mécanismes de reproduction et de transmission génétique (reproduction sexuée ou asexuée, organismes haploïdes ou diploïdes, etc.). En d’autres termes, la biologie évolutionnaire associe à la perspective darwinienne (formalisée par la théorie des jeux évolutionnaires) les théories mendéliennes. Ensuite, et surtout, la plupart des travaux en biologie évolutionnaire utilisant la théorie des jeux évolutionnaires vont souligner l’importance des contingences historiques, autrement dit s’intéresser à l’histoire des espèces.

Sugden considère que les économistes, dans leur importation de la théorie des jeux évolutionnaires, ont oublié ce versant empirique : il n’y a aucun équivalent des lois de Mendel en économie et la plupart des travaux mobilisant la théorie des jeux évolutionnaires ont une dimension purement formelle et axiomatique. La conclusion de Sugden est que la théorie des jeux évolutionnaire n’apportera rien à l’économie tant que son usage ne sera pas associée à une perspective plus historique et empirique. Cette argumentation apporte une réponse à mon problème initial : pourquoi la littérature en économie évolutionnaire et celle en théorie des jeux évolutionnaires sont elles totalement séparées ? La réponse se trouve dans le fait que l’économie évolutionnaire (à la Nelson&Winter et autre) a une forte orientation historique et empirique, tout du moins en principe (les choses ne sont pas si simples). On peut malgré tout imaginer des points de convergence. A mon sens, ces derniers peuvent éventuellement se situer dans une approche en termes de double co-évolution gènes/culture et préférences/institutions. La littérature en anthropologie évolutionnaire fournie déjà pas mal d’éléments sur les mécanismes de transmission culturelle (un peu l’équivalent des lois de Mendel au niveau culturel), ce qui permet d’enrichir les modèles de jeux évolutionnaires et de dépasser le simple stade de la métaphore ou de l’analogie. Voilà un point de départ pour réconcilier les deux perspectives…

1 commentaire

Classé dans Non classé

Une réponse à “Economie évolutionnaire et histoire

  1. amigues

    Ce que vous dites me fait penser des réflexions comme celle d’Oren Young par exemple. L’idée est que la pensée poltique des institutions d’organise autour de deux traditions (très anciennes en fait). La première est la perspective du contrat, la seconde de la pratique sociale. C’est ma traduction personnelle, on pourrait dire « habitus » pour faire savant mais ne tombons pas dans la critique de Hobbes.

    Dans la perspective du contrat, les institutions procédent d’un principe « supérieur » d’organisation qui les suscite et les pérennise. Binmore est un bon représentant de ce courant. Le bouclage institutions sur préférences sociales (le « framing » par les institutions) se fait au niveau de ce principe supérieur et pas au niveau des acteurs dans les institutions. C’est ce qui explique pourquoi dans ce courant on cherche des équilibres en stratégies quasi-dominantes ou au moins non dominées en se restreignant à des jeux qui admettent des solutions quasi uniques dans ces contextes. Cela va au delà du simple désir d’éviter de tomber dans la multiplicité des équilibres de Nash pour des raisons pratiques. C’est plus profondément un malaise vis-à-vis de la solution de Nash elle-même, concept de solution perçu comme trop « horizontal » en quelque sorte, ou trop « égalitaire » entre les joueurs.

    Il s’agit donc de soumettre les joueurs à un principe supérieur d’organisation qui agit à travers eux même s’ils n’en ont pas conscience. La référence à des processus de sélection, « naturelle » ou autre, comme type de principe « supérieur » en découle. On comprend aussi pourquoi cette théorie s’inscrit dans la perpective axiomatique traditionnelle. L’axiomatique sert ici à définir le champ d’application de principes supérieurs aux agents impliqués dans le jeu social.

    Tout autres sont les approches à la Nelson Winter ou le bouclage s’opère directement au niveau des acteurs sans principe supérieur d’organisation. D’où l’importance de « l’apprentissage » dans ces modèles comme processus interne aux joueurs et aux organisations qui structure leur réflexivité c’est-à-dire leur manière de réagir et d’adapter leurs comportements au contexte institutionnel pour pouvoir le faire évoluer. On est ici dans la logique de la pratique sociale.

    On peut en tirer des implications politiques. La première école va favoriser des sociétés « d’ordre » au sens large (de droite comme de gauche) et valoriser la soumission à des hiérarchies (soit-disant « naturelles ») ou à des conditions soit-disant « nécessaires » d’émergence ou de stabilité de certaines institutions et pas d’autres. La seconde va être plus « bottom up » dans l’esprit et va s’intéresser davantage à des conditions suffisantes d’émergence et de survie d’une organisation quelconque.

    Les débats oiseux sur la « rationalité » masquent ces a priori idéologiques qui reflètent aussi des positions épistémologiques différentes sur la manière de représnter un objet social (dans des sociétés humaines ou non humaines d’ailleurs, car ce débat se retrouve aussi en écologie et en éthologie).

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s