D’où viennent les préférences des individus ? (2/4)

C.H.

Suite de ma série consacrée à présenter les différentes approches en économie et en sciences sociales qui visent à expliquer d’où viennent certaines préférences individuelles. Lors du premier épisode, j’avais présenté l’explication sociobiologique de l’altruisme, fondée sur l’idée d’altruisme réciproque. Ici, je vais m’attarder sur l’explication purement « économique » de l’altruisme en me concentrant sur la théorie proposée par Gary Becker et connue sous le nom de « rotten kid theorem » (théorème de l’enfant gâté). Becker a notamment développé cette théorie dans un article datant de 1974. Je fais ici une présentation très simplifiée du propos de Becker (ma présentation est inspirée de celle proposée par Ulrich Witt dans cet ouvrage).

Le propos de Becker porte sur le problème de l’altruisme au sein des relations familliales. L’idée principale est de montrer que des parents (altruistes) peuvent induire leurs enfants à se comporter correctement les uns envers les autres alors même que ces derniers sont purement égoïstes. On peut généraliser ce raisonnement. Considérons deux individus : l’individu A par nature altruiste et l’individu E uniquement intéressé par son propre bien être. La fonction d’utilité Ua de l’individu altruiste peut s’écrire ainsi :

Ua = Ua (fa ; fe)

On peut interpréter fet fe comme la valeur sélective absolue respectivement de l’individu altruiste et de l’individu égoïste. 

De la même manière, la fonction d’utilité de l’individu égoïste peut s’écrire ainsi :

Ue = Ue (fe)

Les deux joueurs ont deux comportements possibles : être coopératif avec l’autre ou ne pas coopérer. Par hypothèse, l’individu A coopère tout le temps. En revanche, l’individu E agit de manière à maximiser son utilité. Si on fait l’hypothèse que la valeur sélective des individus est représentée par un ensemble de ressources S en leur possession, alors on peut écrire :

Sa = les ressources de l’individu A

Se = les ressources de l’individu E s’il se montre coopératif

Se = les ressources de l’individu E s’il ne se montre pas coopératif.

L’individu altruiste fait don d’une partie de ses ressources à l’autre, ce que l’on peut écrire ainsi :

Sa = Ia + Ie dans le cas où l’individu E coopère et

S’a = I’a + I’e dans le cas où E ne coopère pas. 

Dans ces deux dernières équations, l’individu A alloue ses ressources de manière à maximiser son utilité. Deux ensembles d’allocation sont donc possibles : (I*a ; I*e) ou (I*’a ; I*’e).

L’idée est de montrer que l’altruisme peut être rationalisé. En l’occurrence, l’individu A sera rationnellement altruiste si le comportement de E influence le bien être de l’individu A et que E est rationnellement conduit à coopérer. Autrement dit,

Se + I*e > S’e + I’*e

Donc : I*eI’*e > S’eSe

La vérification de cette inégalité correspond au théorème de l’enfant gâté proprement dit. C’est la première « limite » de l’explication béckérienne de l’altruisme : l’altruisme ne peut être rationalisé que dans les cas où cette hypothèse est vérifiée, ce qui exclu d’emblée la possibilité d’expliquer l’altruisme dans d’autres configurations.

Si l’on fait abstraction de cette limite, l’intérêt de l’explication béckérienne est de montrer que l’on n’est pas obligé de supposer des préférences exotiques pour expliquer des comportements altruistes. C’est d’ailleurs le point mis en avant par Levitt et Dubner dans leur discussion de l’altruisme dans SuperFreakonomics et dont j’ai parlé il y a quelques jours. De plus, dans le cadre restrictif de l’économie de la famille, la démonstration de Becker a une certaine pertinence au niveau de ses recommandations (différer les dons monétaires aux enfants le plus tard possible). En revanche, on est loin d’avoir une explication générale de l’altruisme.

En premier lieu, l’argument altruiste de la fonction d’utilité de l’individu A (les parents chez Becker) n’est pas expliqué. Si, dans le cadre de l’économie de la famille, l’altruisme des parents ne pose pas trop de difficulté (on peut d’ailleurs très bien l’expliquer à l’aide de la règle d’Hamilton), autant son existence dans d’autres configurations sociales n’a en soi rien d’évident. Le deuxième problème, souligné par Witt, est que toute la démonstration est fondée sur l’hypothèse implicite que les individus A et E ne sont pas en compétition, c’est-à-dire que l’utilité se mesure de manière absolue et non relative. Le comportement coopératif de E induirait une augmentation de la valeur sélective de A… et donc éventuellement une diminution de la valeur sélective relative de E ! Cette objection n’est toutefois pertinente que si l’on se place dans un cadre sociobiologique où l’utilité des individus se mesure à leur seule valeur reproductive Une troisième est dernière objection est que si toutes les inégalités précédentes sont vérifiées, il est impossible ex ante  de distinguer un individu authentiquement altruiste d’un individu égoïste, puisque les deux se comportent de la même manière. Vous me direz, c’est bien l’objectif de l’approche béckérienne : rationaliser l’altruisme par ce que l’on pourrait qualifier de « selfish altruism ». Il y a juste un problème : dans un cadre sociobiologique, les individus authentiquement altruistes n’ont aucun avantage sélectif et donc il est difficile d’expliquer l’origine des préférences altruistes de l’individu A, au moins sur un plan génétique.

Finalement, l’approche béckerienne n’explique pas l’origine des préférences individuelles. Elle propose une rationalisation incomplète des comportements altruistes mais sans fournir une explication biologique ou culturelle à l’existence de préférences précises. Becker n’est pas le seul dans ce cas. Une grande partie de la littérature autour des jeux répétés expliquent ainsi le développement de la coopération par la répétition des interactions sociales. C’est une autre manière de rationaliser la propension des individus à coopérer par le biais de mécanismes de réciprocité, ce qui est une forme de transposition de l’argument de l’altruisme réciproque du niveau génétique au niveau culturel. Il y a toutefois, là encore, quelques problèmes avec cet argument : d’une part, la réciprocité n’est que l’un des multiples équilibres qui peuvent émerger (la défection généralisée est également un résultat possible) et d’autre part, l’argument reste problématique dans le cadre de relations impersonnelles où les agents ne peuvent pas s’identifier. Par ailleurs, l’argument ne pas disponible pour expliquer d’autres préférences que l’altruisme.

Le troisième épisode portera sur les explications en termes de co-évolution gènes/culture. On verra que l’objectif de ces modèles est précisément de dépasser les apories des explications sociobiologiques et rationalistes des deux premiers épisodes en montrant comment évolution génétique et évolution culturelle interagissent pour engendrer l’existence de certaines préférences chez les individus. 

3 Commentaires

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3 réponses à “D’où viennent les préférences des individus ? (2/4)

  1. Honny Ki au Mali pense

    Heureusement qu’une suite est prévue, j’ai pris peur !

  2. Cette série sur l’origine des préférences est une excellente idée! Je suis impatient de connaitre la suite.

  3. cela ma beaucoup éclairé pour ma thèse nickel !!

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