SuperFreakonomics et l’altruisme

C.H.

On peut trouver aujourd’hui dans le New York Times un extrait du nouvel ouvrage de Steven Levitt et Stephen Dubner, SuperFreakonomics. A peine sortie, le livre a déjà fait couler beaucoup d’encre en raison de son chapitre sur le réchauffement climatique qui semble (je ne l’ai pas lu, je me base sur les commentaires des bloggueurs américains) être quelque peu mal informé ou en tout cas susceptible de donner une représentation biaisée du débat. Le premier chapitre qui défend l’idée qu’il est plus dangereux de marcher ivre que de conduire ivre a aussi suscité quelques critiques car cette thèse provocante (la provocation est quand même un peu le fond de commerce de ce type d’ouvrage) semble assise sur un raisonnement statistique fallacieux (voir l’analyse d’Ezra Klein).

L’extrait qui parait dans le New York Times aborde le problème de l’altruisme et de la signification des résultats obtenus dans les expériences en laboratoire. Comme j’ai pas mal discuté des questions tournant autour de l’origine des préférences des individus et de l’altruisme en particulier récemment (cela me fait penser que j’ai une série en cours à poursuivre), j’ai lu ces quelques pages avec attention. Comme il ne s’agit que d’un extrait, il faut rester prudent sur le contenu exact du chapitre (peut être les auteurs présentent-ils d’autres travaux ?). Cela dit, bien que je trouve ces pages intéressantes, très bien écrites et très claires, il me semble que là encore le message propagé est biaisé. L’extrait tourne autour des travaux de l’économiste John List, spécialiste reconnu de l’expérimentation en laboratoire et sur le terrain. List est notamment connu pour avoir récemment souligné la fragilité de certains résultats expérimentaux obtenus en laboratoire concernant l’existence chez les individus de certaines préférences prosociales (comme l’altruisme). Comme on peut le lire dans l’extrait, List a fait quelques expérimentations autour du jeu du dictateur et a montré qu’en configurant de manière adéquate l’expérimentation, on faisait disparaître tout comportement altruiste. Ce papier de List, corédigé avec… Steven Levitt, fait le point et défend la thèse qu’en règle générale, quand l’expérimentation tente de mesurer une dimension « morale » dans le comportement des individus, les résultats ne sont pas généralisables aux comportements dans le monde « réel ».

Les travaux de List sont très importants et mettent le doigt sur un point qui est effectivement crucial lorsqu’il s’agit d’évaluer la pertinence de l’économie comportementale. Maintenant, ce qui me gène c’est que SuperFreakonomics (si l’ouvrage s’en tient à présenter uniquement les travaux de List) donne quand même une vision sacrément biaisée de l’état de la recherche en économie sur les questions concernant les préférences pro-sociales. Quand on lit l’extrait en entier, on comprend que le but de ce passage est de montrer que la figure de « l’homoeconomicus » tient toujours et que la maxime « people respond to incentives » est toujours valable. Pourquoi pas. Sauf que les travaux sur l’altruisme et les préférences pro-sociales ne reviennent pas du tout à vouloir remplacer l’homoeconomicus par un hypothétique homoethicus ou à nier le fait que les individus répondent aux incitations. Il faudrait par exemple que les auteurs de SuperFreakonomics aillent lire le dernier ouvrage de Herbert Gintis dont le premier chapitre défend ce que l’auteur appelle modèle BPC (beliefs, preferences, constraints), qui n’est autre que la théorie du choix rationnel. Autrement dit, postuler qu’il existe des préférences pro-sociales ne revient pas à nier le cadre standard de la décision de la théorie économique. Et, d’ailleurs, mais ça Levitt le sait très bien, nul part il est écrit que l’homoeconomicus doit être égoïste. Enfin, l’exemple donné à la fin de l’extrait sur le don d’organes pour « prouver » que les individus ne sont pas altruistes ne prouve strictement rien et n’est qu’un artifice rhétorique pour convaincre le lecteur.

Pour résumer, le problème n’est pas que Levitt et Dubner présentent les travaux (très importants) de List mais plutôt que leur présentation est partisane et fait comme si il n’existait pas du tout de littérature susceptible de répondre au moins en partie aux objections de ce dernier. Enfin, il est bon de rappeler que les travaux sur les préférences pro-sociales ne se réduisent pas à des expérimentations en laboratoire et qu’il y a aussi de bonnes raisons théoriques, dans une perspective évolutionnaire, de penser que de telles préférences puisse exister. Encore une fois, cela ne remet nullement en cause la théorie du choix rationnel et autre outil du même genre contrairement à ce que prétendent Levitt et Dubner.

6 Commentaires

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6 réponses à “SuperFreakonomics et l’altruisme

  1. arcop

    Je vous trouve extrêmement charitable avec Levitt… (bon j’ai jamais aimé, j’avoue, mais là… on atteint un sommet).
    Quelques remarques d’abord :
    – l’hagiographie d’un collègue c’est toujours pénible… (Levitt envers List). D’ailleurs Nick Bardsley a fait le même type d’expériences simultanément.
    – l’altruisme est un ‘straw man’, il n’y a aucun modèle contemporain (ou mineur) qui confond préférences sociales et altruisme. Tous les modèles les plus pertinents et par conséquent les plus cités ont une définition des ‘préférences sociales’ bien plus subtiles (aversion à l’inégalité, réciprocité, maximin ou ‘utilitarisme social’)
    – la question de l’altruisme n’a pas émergé il y a 30 ans comme semble l’indiquer les auteurs, Pareto en parlait déjà en notant combien il était facile d’intégrer des motifs d’altruisme dans une fonction d’utilité, les psychologues, les biologistes se posent ce genre de question depuis des lustres, je ne parle même pas des philosophes…
    – comme vous l’indiquez très bien, l’égoïsme ou le ‘self-interest’ n’est qu’une hypothèse auxiliaire (commode, on est d’accord) de l’homo oeconomicus, et donc mettre en balance ‘homo altruicus’ contre ‘homo oeconomicus’ n’a aucun sens du point de vue du coeur de la théorie
    – la partie sur l’altruisme impur est tout bonnement hallucinante, et correspond à une version naïve des préférences/utilité comme ‘bien-être’… En gros on est ‘altruiste’ parce que ça nous fait du bien… (n’importe quel consommateur du bar de Jojo est capable d’une telle phrase…) et surtout c’est totalement sans intérêt du point de vue de l’économie qu’ils défendent (vu que ce qui compte c’est la préférences–révélées– et pas les motivations…). Ensuite dans le même ordre d’idée, se référer à la culpabilité est quand même un drôle d’argument (en gros les ‘gens’ agiraient de mnière apparemment altruiste pour soulager par avance leur culpabilité… très bien pourquoi pas… Mais l’idée même de culpabilité repose sacrément sur des considérations morales pas trop en phase avec leur argument).
    – Et le meilleur pour la fin, les expériences de List (ainsi que celle de Bradsley, ainsi que celles d’un autre chercheur dont j’ai oublié le nom, c’était publié dans Games and Economic Behavior il y a deux trois ans) c’est que c’est la théorie du choix rationnel qui est prise en défaut (parce qu’en gros, on a rupture du indépendence aux alternatives non pertinentes), qui peut amener à deux conclusions qui sont tout aussi pénibles pour la TCR: soit les préférences dependent des ensembles de choix (et en gros ça sert à rien les préférences, on n’a plus qu’à considérer les fonctions de choix), soit les agents ont une rationalité extrêmement limitée (quand même la situation expérimentale est d’une grande simplicité) et leur comportement n’est pas le résultat d’une optimisation mais celui de processus au moins en partie cognitif… Bref, en croyant défendre l’homo oeconomicus, il l’enfonce sur cette question…

  2. C.H.

    Vous avez tout à fait raison. D’ailleurs, moi non plus je ne suis pas ultra fan de Levitt notamment pour son côté un peu « sensationnaliste » y compris sur le plan académique (cf. l’affaire Oster). Un résultat surprenant ou choquant n’est pas forcément un bon résultat. Maintenant, je n’y suis pas allé trop fort car je n’ai lu que cet extrait et que je me dis que, peut être, le reste du chapitre est plus nuancé. Peut être…

  3. Je trouve ça un peu choquant. En fait, un des livres qui m’avait fait changer de point de vue envers l’économie et mes préjugés de gauchiste selon lesquelles le modèle de comportement est biasé, l’économie présume un comportement egoiste, etc,… c’était freakonomics quand ils parlaient de la garderie israelienne et les trois types de « incentives ».

    Ce qui me fait penser que, peut être, ils ne doivent pas être jugés si sévèrement. Il s’agit d’un livre de vulgarisation, après tout, ils cherchent peut être a contrer la « conventional wisdom » des gens (je pense notamment a Jon Elster, mais surtout « a la masse de gens qui citent Amartya Sen comme évidence d’économiste « dissident ») selon le modèle de l’homoeconomicus est sévèrement remis en cause, etc… sans présenter tous les détails du débat.

  4. Episteme

    Bah non. C’est innacceptable de faire des racourcis intellectuels stupides, même dans un ouvrage de vulgarisation. Surtout quand ça peut amener le public à se complaire dans une idée stupide, comme celle qui oppose radicalement  »altruisme » et théorie du choix rationnel, i.e. le  »conventional wisdom » dont vous parlez.

    Étant donné ses préférences, l’Homoeconomicus maximise une fonction d’utilité sous contrainte. POint. C’est tout ce que dit la théorie. Ça n’implique rien du point de vue de l’égoisme. On ne dit rien des préférences des agents quand on s’y réfère. Voilà ce qui aurait été bon de dire.

    • Je ne sais pas, vous avec peut être raison, mais je pense comme même que dans un ouvrage de vulgarisation il ne faut pas le juger avec le même critère qu’un ouvrage proprement scientifique.

      Autrement, je n’ai jamais aimé le terme « homoeconomicus ». Si je ne m’en souviens pas mal, je crois que Mark Blaug (dans le livre d’histoire de la metodologie) expliquait que c’était un terme qui était du a Stuart Mill qui s’efforçait justement de distinguer entre les motivations « purement economiques » (cad, commerciales, egoïstes, etc,…) des autres motivations, les premières étant l’objet d’étude de la science économique. Il m’en arrive autant avec le terme « choix rationel », les gens me sautent dessus quand je l’emploi.

  5. Bonjour,
    J’ai lu avec interet ce billet.
    Pour faire simple, je pense qu’il est trés difficile de saisir dans le cadre d’un modèle le comportement, le comportement altruiste sauf à le trouver rationnel comme j’ai voulu le « montrer » ici dans le billet « Rationalité et Altruisme ».
    De plus je pense que les modèles d’étude des comportements prosociaux réduisent la nature de l’altruisme. Il y a un écart de nature entre altruisme et prosocial. Ce qui est néanmoins logique dans le cadre d’une théorie.
    Mais bon, il faudrait approfondir.

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