Un problème d’asymétrie d’information… et de compétences

C.H.

James Kwak revient sur des facteurs explicatifs de la crise financière qui, à mon sens, a été un peu trop sous-estimé : l’asymétrie d’information, et on devrait même dire de compétences, entre les employés des institutions financières et ceux qui les dirigeaient. J’en avais déjà un peu parlé ici. Kwak tire notamment un graphique assez édifiant d’un papier de Thomas Philippon et Ariell Reshef :

relativeeducation

Ce grapique montre l’évolution des salaires et du niveau d’éducation des employés dans l’industrie financière. L’évolution des salaires est assez connue. Après un creux dans les années 70, leur niveau est remonté à un point tel que certains économistes n’ont pas hésité à évoquer l’existence d’une « bulle » salariale dans le secteur financier. Au-delà des problèmes en termes d’équité que cela peut poser, la conséquence de cette augmentation salariale est surtout d’être de nature à attirer de manière excessive les « talents » et à en déposséder d’autres secteurs d’activités tout aussi utiles. Il est intéressant de constater que l’évolution suivi par le niveau d’éducation est la même. Il y a peut être un lien entre les deux (de meilleurs salaires attirent les gens diplômés et des individus diplômés sont mieux rémunérés que des individus non diplômés) mais dans leur papier Philippon et Reshef montrent surtout que l’augmentation des salaires et du niveau d’éducation est significativement liée à la déréglementation financière. Une explication causale se suggère presque d’elle-même : la déréglementation a ouvert la voie à la création de produits financiers de plus en plus complexes (dérivés, etc.) qui ont requis le recrutement d’un personnel ayant des compétences pointues, surtout en mathématiques. Comme le souligne Kwak, cela a très rapidement créé un problème : les dirigeants des institutions financières, plus âgés, sont arrivés dans l’industrie à une époque où les activités étaient beaucoup moins complexes. Leur niveau de formation et de compétence technique ne leur permet pas ainsi de contrôler, et même de comprendre, ce que font leurs employés. Ce n’est pas un problème spécifique à la finance (Veblen, en son temps, voyant même dans ce problème d’agence l’une des causes du futur déclin du capitalisme) mais il se présente ici avec une acuité particulière du fait de la nature systémique du système financier.

Le pire dans tout ça est qu’il s’agit d’une difficulté qu’il n’est pas pas facile de surmonter. En effet, il ne s’agit pas d’un problème d’agence classique où le principal ne peut observer l’effort réel de son agent. Dans ce dernier cas, l’asymétrie d’information peut être surmontée en mettant les incitations adéquates en place. La difficulté est plus grande ici car, plus qu’un problème d’observation, c’est un problème de compréhension qu’ont les principaux. Et, quand vous ne comprenez pas une activité, il est difficile de définir les bonnes incitations surtout si l’on considère que les traders et autres quants sont eux-mêmes de leur côté bien conscient de cette asymétrie. De ce point de vue, on peut presque considérer que certains employés de l’industrie financière détiennent un fort pouvoir organisationnel au sens de Crozier. Ajoutez à tout cela le fait que l’asymétrie entre le régulateur public et les agents privés est du même type (rien de surprenant vu l’écart au niveau des salaires), et vous n’obtenez pas un tableau très réjouissant pour les années à venir… 

5 Commentaires

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5 réponses à “Un problème d’asymétrie d’information… et de compétences

  1. Gu Si Fang

    Le graphique est très impressionnant. Je ne sais pas comment l’interpréter exactement, car l’échelle n’est pas auto-explicative. De plus, on peut se demander où est la situation « anormale » dans un tel graphique : avant 1930 et après 1980? ou bien entre les deux?

    « Une explication causale se suggère presque d’elle-même : la déréglementation a ouvert la voie à la création de produits financiers de plus en plus complexes (dérivés, etc.) qui ont requis le recrutement d’un personnel ayant des compétences pointues, surtout en mathématiques. »

    Si c’est l’innovation financière (Black & Scholes et al.) qui a draîné les talents dans la finance, comment expliquer qu’entre 1910 et 1930 les salaires et le niveau d’éducation étaient aussi élevés? Indépendamment de toute (dé)réglementation, je ne pense pas que l’effet d’une innovation, financière ou autre, serait ce que l’on observe ici.

    En revanche, la réglementation a modifié le type d’activité que les banques pouvaient mener indépendamment de toute innovation. En libérant les taux, les investissements internationaux, l’intermédiation du crédit, on a autorisé des activités jusque là bridées. Même sans innovation, on peut penser que cela aurait attiré des talents puisqu’il y avait des gisements de valeur jusque là inexploités. Des gents talentueux sont allés dans la finance réaliser ces tâches, et c’est tant mieux.

    Il y a un autre facteur, qui est un peu mon dada : l’expansion du volume global de crédit, la face cachée de la déréglementation. La possibilité de créer de la monnaie ex nihilo a modifié les prix relatifs en général et les salaires relatifs en particulier. Les salaires dans la banque et la finance sont montés au-dessus de ce qu’ils auraient été sans cela, simplement parce qu’ils étaient au plus près de la « source » de monnaie fraîche (Cantillon).
    http://forum.econoclaste.free.fr/read.php?3,4081,4081#msg-4081

    Les problèmes d’agence et de capture de rente sont réels, mais les acteurs privés ont les moyens de les contenir si ce n’est de les résoudre. En tous cas, il ne faudrait pas considérer a priori qu’ils sont insurmontables et que les traders sont des rois du pétrole qui vivent de leur rente informationnelle (je caricature un peu Olivier Godechot).

    Au final, je dirais que le trou entre les années 1930 et 1980 est la conséquence assez logique de l’interdiction de certains échanges par la réglementation. Vient s’ajouter à cela un effet monétaire sur l’allocation des capitaux et des talents dans l’économie.

    Voici le lien pour l’article de Philippon et Reshef :
    http://people.virginia.edu/~ar7kf/papers/pr_rev15_submitted.pdf

  2. @GSF : fastoche pourtant la relative education ! :p

    « Relative education is the ratio of the individual’s educational level to the educational environment. »

    http://www.equalisnotenough.org/followup/papers/CarlosGonzalezSancho.pdf

    Voir note de bas de page 12.

  3. Gu Si Fang

    @ Vilcoyote

    Merci. J’ai fini pas aller voir la légende dans l’article : « Our concept of education is the share of employees with (strictly) more than high school education. Relative education is the difference in educated shares between Finance and the Non Farm Private sector. »

    Autrement dit, il y a entre 12 et 18% de plus de gens qui ont dépassé le BAC dans la finance que dans le secteur privé non agricole, selon la période où l’on se situe au 20ème siècle.

  4. Ma première réaction, en lisant le schéma, période 1950-1980 c’est surtout qu’une population au niveau relatif assez bas d’éducation, ne tombe pas dans des crises maximales.

    J’ai tort ?
    Merci.

  5. guillaume

    Cet article est très intéressant.

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