Sarkozy et la réforme de la Poste : un problème de crédibilité

C.H.

Certains partis politiques de gauche ont récemment entrepris d’organiser une « votation citoyenne » au sujet de la « privatisation de La Poste ». Au-delà du nombre assez important de votants, ce qui est intéressant est de constater la réaction de l’UMP et notamment de l’inénarrable Frédéric Lefebvre : ce vote n’a aucun sens car il porte sur une question qui ne se pose pas, celle de la privatisation. En effet, le projet gouvernemental ne prévoit pas en l’état de privatiser la Poste mais seulement de la faire passer au statut de société anonyme, ce qui n’empêcherait pas l’Etat de rester majoritaire au capital de l’entreprise. Le député UMP a ainsi beau jeu de répéter à qui veut l’entendre que, s’il avait voté, il aurait fait comme 90% des participants en votant non. Cette votation et surtout le sujet sur lequel elle a portée traduit en fait une chose toute simple : le Président Sarkozy et son gouvernement ne sont pas crédibles, ou plus exactement sont dans l’incapacité de prendre des engagements crédibles.

Il est vrai que conférer le statut de société anonyme à La Poste n’a en soi que peu d’incidence. Dans l’absolu, c’est même un statut qui a des avantages. Le problème c’est qu’avec un tel statut il deviendra ensuite très facile à l’Etat de se désengager quand il le souhaiterait. Promettre, comme le fait le gouvernement depuis plusieurs semaines, que La Poste restera 100% publique n’engage à rien. Sans ce prononcer sur le fait de savoir si une privatisation est souhaitable ou non ou si ouvrir le capital est une bonne chose (éléments de réponse ici), on peut juste remarquer l’importance pour un pouvoir politique d’être en mesure de rendre crédible ses engagements aux yeux de ses citoyens pour mener des réformes. C’est l’argument mis en avant par Pete Boettke et Chris Coyne concernant les réformes suite à un conflit militaire dans ce papier que j’ai mis en lien ce matin. On peut transposer ce raisonnement au cas de La Poste et à d’autres. 

Un peu de théorie des jeux basiques permet de comprendre le problème. Fondamentalement, on est dans un cadre d’information incomplète : les citoyens ne savent pas quelles sont les réelles intentions de Sarkozy et de son gouvernement. Ceux-ci peuvent être sincères lorsqu’ils indiquent que La Poste ne sera jamais privatisée. Mais, comme dit plus haut, cette affirmation ne les engagent à rien. Il est ainsi fort probable qu’il ne s’agisse que d’un stratagème pour parvenir à l’objectif réel : la rpivatisation pure et simple de La Poste. On peut représenter le problème ainsi (cliquez sur l’image pour l’agrandir) :

Sarko et la poste 2

Notez que les valeurs numériques n’ont guère de signification si ce n’est qu’elles représentent un ordre dans les préférences des différents joueurs. Sarkozy et le gouvernement sont en rouge. Ils peuvent « choisir » d’être sincères ou non. S’il le sont, alors ils n’ont véritablement aucune intention de privatiser La Poste, ce qui se traduit par le fait que les gains pour le gouvernement de la séquence [sincère ; accepter ; privatiser] sont moindres que ceux de la séquence [sincère ; accepter ; tenir promesse] (1 contre 2). Si Sarko and Co ne sont pas sincères, alors ils privatiseront s’ils en ont l’occasion. Le point important à remarquer est que les citoyens (en bleu) n’observent pas le « choix » de Sarko and Co : le jeu est à information imparfaite (les citoyens ne connaissent pas le coup joué par l’autre joueur). Par conséquent, le choix des citoyens au deuxième ensemble de noeuds est fonction des croyances sur le coup joué par Sarkozy précédemment. On voit alors apparaître le problème de la crédibilité : si Sarko&Co sont sincères, alors les citoyens savent que La Poste ne sera pas privatisée et par induction à rebours on en conclu qu’ils ont intérêt à accepter la réforme (l’hypothèse étant que les citoyens préfèrent la réforme au statu quo). En revanche, si Sarko&Co ne sont pas sincères, alors les citoyens comprennent que la promesse de non privatisation n’est pas crédible et, anticipant cela, rejette la réforme. Etant donnés les gains (qui, encore une fois, n’ont pas plus de signification que cela), on peut calculer à quelle condition les citoyens accepteront la réforme. En l’occurence, la réforme ne passera que si les citoyens croient que Sarko&Co sont sincères pour une probabilité p > 3/4. La valeur des gains fait que l’on a fait l’hypothèse que la réforme est « socialement » souhaitable (4 pour la réforme, 0 pour le statut quo). On voit donc qu’un problème de crédibilité dans un contexte d’information imparfaite peut bloquer la mise en oeuvre de réforme même bénéfique pour tout le monde.

Le noeud du problème est de savoir d’où viennent les croyances des citoyens sur la sincérité des dirigeants politiques et comment ces derniers peuvent rendre plus crédible leurs engagements.  Fondamentalement, il s’agit d’un problème de réputation. On peut reprendre le jeu précédent et ajouter un nouvel ensemble de noeuds représentant une nouvelle réforme :

Sarko et la poste 3

Le gouvernement tente de mettre en place une seconde réforme suite à la première. Dans les cas où les citoyens ont accepté la première réforme, l’attitude du gouvernement (privatisation ou respect de la promesse) donne une information aux citoyens sur le noeud sur lequel ils se trouvent et donc sur le « type » de joueur qu’est Sarko&Co, sincère ou non. Par exemple, si les citoyens avaient la croyance selon laquelle le gouvernement était sincère à 90% à l’occasion de la réforme de La Poste mais qu’en fait celui-ci ne l’était pas, alors il y a des chances que le résultat est était la privatisation. Les citoyens actualisent alors leurs croyances selon un processus bayésien : la probabilité que le gouvernement soit sincère alors qu’il a privatisé La Poste est très faible (et même nulle en l’occurence), ce qui renseigne les citoyens sur le fait qu’ils se trouvent probablement (à coup sûr même) dans une des parties inférieures de l’arbre. Ainsi, les choix passés contribuent à déterminer les croyances présentes et des trahisons passées ne font que rendre les réformes futures plus difficiles.

Les choses se corsent encore un peu plus si l’on fait l’hypothèse que les hommes au pouvoir changent. Quand bien même Sarko and Co seraient sincères, il existe toujours la possibilité qu’un nouvau dirigeant d’un « type » différent arrive et profite du nouveau statut de La Poste pour la privatiser. Dans notre exemple, cela reviendrait à faire jouer la « nature » (le hasard) à un moment donné (après la réforme de La Poste par exemple) avec une certaine probabilité que soit élu un dirigeant « libéral » qui libéraliserait La Poste et un dirigeant socialiste qui ne le ferait pas. L’anticipation par les citoyens d’une telle possibilité ne fait que rendre encore plus difficile la mise en oeuvre d’une réforme. Il y a bien entendu des solutions à ce problème : mettre en place des institutions qui contraignent les choix futurs ou mise en oeuvre par les citoyens d’une forme de « tit-for-tat » (on vote pour vous tant que vous respectez vos promesses et on vote pour quelqu’un d’autre à la première trahison) ou encore, pour les dirigeants authentiquement sincères, émettre un signal. Mais la mise en application n’est jamais simple (les électeurs ne sont pas un agent représentatif et des institutions trop contraignantes sont source d’inefficacité). Le problème des engagement crédibles ne concerne donc pas que les pays politiquement instables.

(Note : les beaux arbres ont été réalisé grâce au logiciel Gambit, très pratique pour étudier des jeux en forme stratégique et séquentielle).

4 Commentaires

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4 réponses à “Sarkozy et la réforme de la Poste : un problème de crédibilité

  1. Bonjour,
    C’est tout le problème de cette réforme.
    Le texte n’est certes pas une privatisation en soi puisqu’il s’agit du passage d’un EPIC à une SA avec actionnariat public.
    Il est également précisé dans la loi que l’état doit rester majoritaire. En l’état actuel du droit, la privatisation au sens strict du terme est donc impossible.
    Mais force est de constater que l’adoption d’une forme comemrciale de droit privé permet de se mettre en « ordre de bataille » si la finalité cachée n’est pas celle annoncée.
    Et comme vous le dîtes très justement, cette « position stratégique » se trouvera nécessairement dans d’autres mains pour l’avenir.
    Disons qu’au moins, la vigilance s’impose, mais ce ne pourra être que des constats.
    YL

  2. Alex

    Bonjour,

    « En l’occurence, la réforme ne passera que si les citoyens croient que Sarko&Co sont sincères pour une probabilité p > 3/4. »
    Comment arrivez-vous à cette proba de 3/4?

  3. C.H.

    Soit p la probabilité que Sarko soit sincère et 1-p la probabilité qu’il ne soit pas sincère.

    L’espérance de gains des citoyens s’ils acceptent la réforme est :
    2p + (-2)(1-p) = 4p – 2

    l’espérance de gains s’ils refusent la réforme est :
    p + 1(1-p) = 1

    Donc, les citoyens accepteront la réforme qu’à la condition que :
    4p-2 > 1
    p > 3/4

    Notez que dans le calcul de l’espérance de gain il ne faut prendre en compte que les réponses rationnelles de Sarko dans les cas où les citoyens acceptent la réforme. Par exemple, si Sarko n’est pas sincère, il est certain qu’il réformera La Poste si les citoyens acceptent la réforme.

  4. J’avais fait mon mémoire sur la libéralisation du secteur postal à l’époque. La conclusion a laquelle j’étais arrivé était assez similaire.

    En fait, lo procès de liberalisation est assez avancé au niveau européen- la zone réservé aux opérateur de service public a été progressivement réduite avec la directive postale. Or, il y a un paradoxe dans le fait que très peu d’opérateurs privé ont concurrencé l’opérateur public. Donc, il est difficile d’expliquer pourquoi la libéralisation a eu lieu.

    Mon hypothèse était que la stratégie des gouvernements pouvaient être rationelle dans le sense suivant. Dans le passé, les PTT faisaient partie d’un ministère. Ceci avait fait que les intérêts corporatifs- les syndicats et quadre de la fonction publique,notamment- bloquent toute tentative de réforme ou modernisation. Si le gouvernement voulait, disont, réduire le nombre d’employés en les substituant par une structure plus intensive en capital ou mettre en place une discipline plus forte, il devrait faire face a des grêves. L’opérateur a des « soft budget constraint ».

    Or, lo projet de libéralisation -c’est à dire, rapprocher le statut des opérateurs publics et privés- dont le changement de statut est une partie aide a changer ceci. La marge de manoeuvre des dirigeants de l’entreprise est plus ample que celle ministre; les « budget constraints » sont faite plus dures; le pouvoir des syndicats plus faible et la menace disciplinaire de l’état faite plus crédible.

    Les dirigeant européen ont choisis de faire ceci au niveau européen dans deux buts. D’abord, c’est une façon de réduire les coûts politiques (« c’est la faute à bruxelles »); deuxièmement, c’est une technologie du compromis (commitment technology); lorsque l’opinion publique fait pression contre la libéralisation, la décision est déjà prise. Les syndicats savent qu’ils n’est plus rentable de lutter puisque le gouvernement ne peut pas changer sa décision.

    by the way, superbe le blog

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