Réajustements sectoriels, business cycle et aversion pour les pertes

C.H.

Dans une critique de la « recalculation theory » proposée par Arnold Kling et qui en fait une reformulation de la théorie du cycle autrichienne, Paul Krugman écrit :

« And now as then, the whole notion falls apart when you ask why, say, a housing boom — which requires shifting resources into housing — doesn’t produce the same kind of unemployment as a housing bust that shifts resources out of housing ».

Krugman réitère ici une de ses critiques contre la théorie autrichienne du cycle, à savoir le fait qu’elle présuppose une asymétrie dans la manière dont une économie va s’ajuster aux chocs macroéconomiques : si toute modification des prix relatifs induite par un tel choc (innovation technologique, changement dans les préférences des agents, crise financière, etc.) nécessite une réallocation des ressources par un processus de « recalculation » décentralisée, alors il n’y a pas de raison que ce processus soit plus rapide ou plus lent suivant les cas. Autrement dit, tout réajustement qu’il soit induit par un choc « positif » (progrès technique) ou négatif (chute brutale du prix de certains actifs) devrait avoir pour conséquence une augmentation temporaire du chômage, le temps que la réallocation des ressources opère. Tyler Cowen donne une liste de travaux fournissant diverses explications à l’existence d’asymétries dans la manière dont l’économie réagit aux différents chocs. Arnold Kling essaye également de se défendre mais son seul argument est inductif : empiriquement, on constate que tandis que les « booms » se développent de manière graduelle dans le temps, les « busts » sont souvent soudain et courts, ce qui laisse moins de temps à l’économie pour se réajuster. Enfin, Robert Waldman défend Schumpeter, lequel peut être considéré comme l’un des initiateurs de la « théorie de la recalculation ».

A cela, j’ajouterai une explication supplémentaire permettant de comprendre l’existence d’une telle asymétrie : le fait que les individus aient une aversion pour les pertes. La prospect theory développée par Kahneman et Tversky indique en effet que les individus valorisent davantage les pertes que les gains. Cela conduit à plusieurs biais comme par exemple l’effet de dotation ou encore à l’erreur qui consiste à voir des coûts irrécupérables partout. Il n’est pas aberrant de supposer que ces biais ont des impacts macroéconomiques, ce que tend à confirmer une littérature récente. Notamment, on peut s’attendre à ce que l’aversion pour les pertes induisent une rigidité à la baisse des prix et donc freine le processus  de réallocation des ressources en cas de choc négatif. Notamment, l’aversion pour les pertes a été largement documenté sur le marché de l’immobilier et il est probable que cela ait une conséquence sur le fonctionnement du marché du travail : lors d’une crise économique, les offreurs de travail doivent souvent changer de localisation mais leur aversion pour les pertes est susceptible de freiner ce mouvement. Evidemment, on ne retrouve pas ce problème lorsque le choc macroéconomique est positif, ce qui explique cette asymétrie.

Pour autant, bien qu’il y ait des éléments qui soutiennent la théorie de la recalculation sur ce point, la conclusion de cette dernière (ne pas perturber le processus de réallocation) ne va pas de soi. Comme je l’avais déjà développé, il y a d’autres formes de rigidités et d’imperfections du marché qui, non seulement ralentissent le processus de réajustement, mais qui peuvent également enfermer l’économie dans un équilibre sous-optimal.

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1 commentaire

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Une réponse à “Réajustements sectoriels, business cycle et aversion pour les pertes

  1. Je trouve que ce débat est assez injuste pour Schumpeter, dont je comprends assez bien que les propos des années 1930 puissent servir de tête de turc.

    Mais c’est oublier que, face à la réalité de la crise des années 1930, Schumpeter avait imperceptiblement modifié sa position, la rendant par là plus cohérente.

    Dans Capitalisme, Socialisme et Démocratie, on peu ainsi lire :

    « il n’existe certainement aucune raison pour essayer de maintenir indéfiniment des branches désuètes, mais il existe d’excellentes raisons pour essayer d’éviter qu’elles ne s’effondrent d’un seul coup et pour tenter de convertir une déroute (susceptible de devenir un centre de dépression à effets cumulatifs) en une retraite ordonnée. »

    Il avait donc tout à fait conscience que le réajustement des ressources entre les secteurs ne doit pas être laissé à lui même, au risque de se retrouver dans un équilibre sous optimal.

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