Evolution versus révolution et « proto-cités »

C.H.

Paul Romer propose une nouvelle réflexion intéressante autour de son projet des « charter cities » ou « proto-cité » selon la traduction qu’avait proposé un lecteur. Le problème qu’aborde Romer est celui de la dynamique d’évolution des nouvelles règles caractérisant ces proto-cités. Pour lui, l’alternative est la suivante : cette dynamique peut être de nature incrémentale et « évolutionnaire » à proprement parler (evolutionary dynamic dans les termes de Romer) ou bien plutôt de nature « révolutionnaire » dans le sens d’une innovation radicale au niveau de l’ensemble de règles mis en place (new system dynamic).

Romer défend clairement l’idée qu’une dynamique révolutionnaire est non seulement possible mais également souhaitable. Son argument à partir des concepts de croissance de rattrapage (catch-up growth) et de frontière de croissance (frontier growth) est assez intéressant, à défaut d’être totalement convainquant. Une croissance de rattrapage est fondée sur l’imitation de qui marche ailleurs, en l’occurence les institutions qui semblent donner de bons résultats. Romer nous dit que dans le cadre d’une croissance de cette nature, l’approche révolutionnaire ne comporte aucun risque particulier et permet une croissance plus rapide qu’une dynamique incrémentale. A l’inverse, lorsque l’on se situe à la frontière de croissance, une augmentation de cette dernière passe par la mise en place d’innovations et alors la dynamique révolutionnaire devient plus risquée. Or, le projet des proto-cités se place dans une optique de développement économique et donc dans un contexte de croissance de rattrapage :

« The concept of a charter city does rely on the new-system dynamic, but in the context of economic development, charter cities can adopt a new rule set made up of rules that are known to work well. It can accelerate catch-up growth with little of the risk associated with the development of new systems at the frontier ».

Romer estime donc possible la mise en place de proto-cités à partir d’une logique révolutionnaire, laquelle devrait être ensuite complétée par des changements institutionnels incrémentaux permettant de perfectionner les institutions nouvellement créées. Comme je le disais, l’argument est intéressant mais tout de même moyennement convainquant. Déjà, il est intéressant de noter les exemples que prend Romer pour illustrer son idée : Amazon et Webvan pour illustrer les risques d’une dynamique révolutionnaire lorsque l’on se situe à la frontière de croissance, et la diffusion des modes de vente développés par Wal-Mart sur l’ensemble du territoire américain pour au contraire illustrer l’efficacité de cette même dynamique lorsque l’on est dans un cadre d’imitation et de rattrapage. Il s’agit d’exemples d’entreprises qui ne correspondent probablement au degré de complexité inhérent au fait d’importer tout un ensemble d’institutions dans une communauté. On peut avoir l’impression que Romer sous-estime peut être la difficulté à mettre en place ex nihilo des règles alignant de manière efficace les incitations, comme le note Chris Blattman. Et, si l’on peut penser que une telle proto-cité corrigerait progressivement ses institutions artificiellement créées pour les améliorer, comme l’indique tojours Blattman cela serait au cours d’un processus d’essais-erreurs qui pourrait s’avérer particulièrement couteux.

La force de l’idée de Romer est qu’il s’agit de créer de toute pièce une nouvelle ville, sur un territoire inoccupé et donc sans institution (au moins formelle) prééxistante. Ce faisant, on peut penser que ne retrouvera pas la difficulté traditionnellement présente dans tous les projets de « greffe » institutionnelle, à savoir le fait que les nouvelles institutions importées doivent être complémentaires avec celles déjà présentes. Mais peut être que ce n’est pas si simple. D’une part, les populations qui émigreront dans ces villes apporteront peut être avec elles certaines de leurs normes et plus largement leurs institutions informelles, lesquelles peuvent restreindre l’éventail des institutions formelles compatibles. Ensuite, l’argument de Romer consiste à dire que s’il est inévitable que certaine de ces proto-cités ne parviennent pas à se développer (précisément parce qu’elles n’ont pas trouvé les « bonnes » règles), cela n’est pas très grave dans la mesure où ce seront d’abord les propriétaires des actifs les moins mobiles et les plus spécifiques qui en subiront le coût et pas les travailleurs qui eux sont mobiles. Sauf que, d’une part, la mobilité du travail est quand même quelque chose de très relatif (le facteur travail est très peu mobile en Europe par exemple) et que changer de localisation a un coût pour les individus ; d’autre part, la question est de savoir dans quelle mesure les investisseurs seront prêts à s’engager dans un tel projet… surtout si les premières tentatives sont un échec.

Cela ne veut pas dire que la création d’une proto-cité échouera à tous les coups. Par contre, aussi originale soit-elle, c’est une idée qui semble difficile à mettre en oeuvre de manière systématique et encore moins « planifiée ». Au final, c’est l’opposition même entre « évolution » et « révolution » que propose Romer qui me semble problématique, ainsi que celle entre imitation/rattrapage et innovation. D’une part, en matière institutionnelle, on peut se demander si l’imitation existe vraiment et s’il ne s’agit pas plutôt en permanence de créer de nouvelles institutions adaptées au contexte historique, culturel, géographique, etc. D’autre part, l’innovation n’est jamais ex nihilo, elle part toujours d’un existant. C’est vrai en matière technologique et également probablement en matière institutionnelle. D’une manière ou d’une autre, la dynamique est toujours incrémentale même si on peut parfois avoir l’impression qu’elle prend la forme d’une rupture. J’ai donc du mal à croire à l’efficacité d’un projet de création systématique de proto-cités.

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1 commentaire

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Une réponse à “Evolution versus révolution et « proto-cités »

  1. henriparisien

    La première fois que vous avez parlé de cette idée, j’ai pensé qu’il s’agissait d’une « expérience de la pensée ». Mais vu l’insistance de Romer, il envisage visiblement des applications pratiques.

    Comme vous le faites remarquer, les villes sont peuplées de gens. Et ces individus ont des habitudes et des comportements qui se cristallisent spontanément en mode de vie et en règlement au moins informel.
    L’approche retenu par Romer, serait de trouver un lieu, de définir des institutions et d’espérer que les gens s’y rendent. Historiquement, c’est le contraire qui s’est produit. Un groupe de gens partageant des croyances proches se sont réunis et ont fondés une communauté. C’est le cas d’une partie de la colonisation de l’Amérique du nord (les mormons ou les amish par exemple) où d’Israel.

    Le principal obstacle, c’est que le monde n’est plus vide. Trouver un lieu désertique dans lequel installé c’est « proto-ville » est tout simplement impossible. On serait donc obligé de composer avec les populations déjà existantes. C’est d’ailleurs le drame d’Israel.

    Si on cherche une approximation contemporaine de cette expérience, on peut citer la ville de Dubaï. Mais malgré la volonté de ses dirigeants, cette construction ne peut pas se faire ex-nihilo. Et des pratiques anciennes – comme par exemple le statut de la femme, ou la pudeur – sont des obstacles (pas forcément insurmontables) à la volonté de transformation de l’émirat.

    Ce qui est étonnant dans l’approche de Romer, c’est de penser qu’il existe des individus intéressés par l’expérimentation d’institutions sur les quels ils n’auraient d’autres choix que de les accepter totalement ou de les refuser en quittant la proto-ville. Cela revient à nier le politique.

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