De l’origine de l’aversion au marché

C.H.

Chris Blattman examine les raisons pour lesquelles de nombreux individus font état d’un certain inconfort avec les processus de marché et leurs résultats. L’une de ces hypothèses correspond aux explications typiques de la psychologie évolutionnaire suivant laquelle le cerveau humain a évolué de manière à être adapté à un environnement datant de plusieurs milliers d’années, mais pas à notre environnement moderne. Le « marché », c’est à dire l’institutionnalisation de relations impersonnelles sur une vaste échelle géographique, est une nouveauté pour homo sapiens. Selon les points de vue, on peut considérer qu’une telle institutionnalisation remonte a entre 200 et 2000 ans, soit bien après l’apparition de l’homo sapiens. L’Homme a ainsi passé l’essentiel de son existence dans de petites tribus de chasseurs  où les individus entretenaient des relations personnelles et fréquentes. Ce contexte aurait favorisé la sélection de caractéristiques génétiques et de traits phénotypiques prédisposant à la coopération, à la réciprocité, à la confiance.

Le développement extrêmement rapide de l’institution du marché a fait émerger un contexte et un environnement dans lesquels les prédispositions génétiques humaines portant à la coopération et à la réciprocité ne sont plus aussi bien adaptées. Le propre du marché est l’impersonnalité des relations. En d’autres termes, le marché favorise une diminution de la segmentation, ou de la « viscosité » de la population : vous ne connaissez pas les individus que vous rencontrez et vous avez moins la possibilité de connaître par avance leur « type » ou leurs prédispositions. Un résultat bien connu est que, dans un jeu de type « hawk-dove« , une augmentation de la segmentation de la population (formellement, un paramètre qui mesure la probabilité pour un individu d’un certain type de rencontrer un individu du même type que lui) conduit à un accroisement de la part de comportements pacifiques (= coopératifs) à l’équilibre évolutionnairement stable. Autrement dit, si l’on fait l’hypothèse d’une relation déterministe génotype –> comportement, une population segmentée favorise la prolifération d’allèles « coopératifs ».

Le problème est que l’évolution culturelle est beaucoup plus rapide que l’évolution biologique. A l’échelle biologique, l’émergence et le développement du marché se sont fait de manière absolument fulgurante, rendant soudainement les prédispositions génétiques coopératives inadaptées. Dans on billet, Blattman renvoi à un article du Prix Nobel Vernon Smith qui développe cette idée.  Comme l’indique Smith, cette hypothèse ne revient pas à dire que les individus sont incapables de se comporter en conformité avec les exigences d’un environnement marchand. Au contraire, ses propres travaux montrent que, lorsque le cadre institutionnel (les règles de l’expérimentation) est bien défini (enchères doubles, etc.), les individus se comportent de manière égoïste et maximisatrice. Mais dans d’autres contextes institutionnels moins spécifiques (par exemple, dans le cadre d’un jeu de l’ultimatum), on voit émerger de nouveau des comportement pro-sociaux. D’où l’idée que certaines prédispositions génétiques persistantes rendent les individus peu à l’aise dans un contexte purement marchand.

Cette hypothèse est intéressante et pourrait être prolongée. Par exemple, dans un cadre de co-évolution gènes/culture, il n’est pas exclure qu’à (très long) terme l’évolution culturelle (développement et extension du marché) conduise à une sélection génétique. Ce type de causalité descendante culture –> biologie n’est pas impossible, comme en atteste l’exemple de la tolérance au lactose qui aurait co-évoluée avec l’élevage animal. Pourquoi pas imaginer qu’au bout de quelques centaines ou milliers d’années, dans l’hypothèse où les institutions marchandes continueront à être prépondérantes, une telle co-évolution se produise (auquel cas, les résultats ne seront peut être pas très positifs !) ?

Maintenant, aussi intéressante que soit cette hypothèse, il faut veiller à ne pas la pousser trop loin. Par exemple, plusieurs enquêtes ont montré que l’attitude de la population envers l’économie de marché pouvait différer sensiblement suivant les pays. Ces écarts sont difficilement expliquables en termes génétiques et cela signifie donc que des facteurs culturels doivent avoir un impact. On est plutôt renvoyé ici à la dimension culturelle des jugements éthiques émis par les individus : d’une culture à une autre, ce qui est considéré comme équitable va différer. Les explications précises peuvent être multiples (notamment l’existence de points focaux et d’une dépendance au sentier) et peuvent probablement s’appliquer pour expliquer les différentes attitudes des individus à l’égard du marché.

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