D’où viennent les préférences des individus ? (1/4)

C.H.

On le sait, l’économiste a l’habitude de considérer que les individus se comportent de manière « rationnelle ». La rationalité au sens de l’économiste a une signification précise : chaque individu est sensé se comporter de manière à maximiser sa satisfaction, laquelle est représentée par une fonction d’utilité. Cette fonction d’utilité, quelque soit sa forme exacte, est en fait l’expression des préférences de l’individu. La base de la rationalité au sens de l’économiste est là : l’individu est sensé avoir des préférences et être en mesure de les ordonner de manière transitive (i.e. si je préfère A à B et B à C, alors je dois préférer A à C). Autrement dit, un agent économique rationnel est un agent qui a des préférences (transitives) et qui agit de manière à la satisfaire au maximum en fonction des contraintes (budgétaires ou autres) qui pèsent sur lui. Une question que se pose en revanche rarement l’économiste est de savoir d’où viennent les préférences ; c’est pourtant une question importante car, dans un cadre standard de rationalité, n’importe quel choix ne peut s’expliquer que par deux facteurs : les contraintes et les préférences (il y a aussi les croyances mais, on le verra, il est possible d’adopter le même schéma d’explication pour rendre compte des préférences et des croyances).

J’esquive pour l’instant la question de savoir s’il relève ou non de l’économie de déterminer la genèse et l’évolution des préférences des individus (ce point a été abordé ici). Je vais présenter ici succinctement quatre manières d’appréhender l’origine des préférences des individus : l’approche sociobiologique, l’approche « rationnaliste », l’approche en termes de coévolution gènes/culture et l’approche en termes de coévolution préférences/institutions, les deux dernières étant largement complémentaires. Chaque approche fera l’objet d’un épisode, et on commencera par la sociobiologie.

1. L’approche sociobiologique

La sociobiologie (voir l’ouvrage fondateur de E.O Wilson) est une discipline controversée dont le principal postulat est que les traits culturels et sociaux qui caractérisent les sociétés humaines et les comportements humains trouvent leur explication dans le processus d’évolution biologique et génétique duquel est issue l’espèce humaine. En d’autres termes, la sociobiologie considère que les comportements humains, des plus primaires (se nourrir, se reproduire) aux plus symboliques (être à la mode, rechercher le prestige social) sont déterminés par la dotation génétique des individus. Plus précisément, les comportements culturels et sociaux que l’on peut observer visent à optimiser la valeur sélective des gènes qui les engendrent. Inutile de préciser que cette perspective, qui est née dans des années 70 encore fortement marquées par le structuralisme et le culturalisme sous tous leurs genres, a suscité un vif émoi dans certains milieux intellectuels et a été accusé de tous les maux (darwinisme social, théorie conservatrice, voire raciste, etc.). Au-delà de cette controverse, le point intéressant est que, du point de vue de la sociobiologie, nos préférences sont issues du processus évolutionnaire se déroulant au niveau génétique.

L’exemple de l’origine de l’altruisme est assez parlant. Dans un article de 1971, le biologiste Robert L. Trivers a proposé une explication à l’émergence de « l’altruisme réciproque ». Trivers développe un modèle très simple partant du dilemme du prisonnier et indique que ce modèle peut rendre compte de l’existence de comportements animaux (les signaux d’alerte émis par certains oiseaux) comme humains. L’idée du modèle est assez simple et, comme la plupart des modèles évolutionnaires de l’époque, est basée sur un strict déterminisme génétique : deux allèles sont en compétition sur un locus, l’un des deux allèles conduit l’organisme porteur à développer un comportement altruiste, l’autre non. Les interactions entre organisme correspondent à un dilemme du prisonnier avec la stratégie non altruiste dominante : un individu non altruiste doit toujours mieux s’en sortir qu’un altruiste, et par conséquent l’allèle non-altruiste doit rapidement prendre le dessus. Trivers montre, et de nombreux travaux plus tard confirmeront et étendront ses conclusions, que ce scénario peut être contrecarré de plusieurs manières. Trivers cite deux cas spécifiques : la sélection de parentèle et la capacité pour les organismes de distinguer les individus altruistes des non altruistes. Les comportements altruistes peuvent également se développer lorsque la population est segmentée (en économie, on parle de viscosité de la population), c’est à dire que la rencontre entre organismes est non aléatoire et que la rencontre entre altruistes est favorisée. Dans ce cas, si la fréquence de l’allèle altruiste atteint par chance une masse critique, il peut alors se disséminer dans toute la population.

L’étude de Trivers est souvent citée par les sociobiologistes pour expliquer le développement des comportements altruistes dans les sociétés humaines. On a ici un cas exemplaire d’explication d’une préférence comme étant le produit d’un processus évolutionnaire se déroulant au niveau biologique. Evidemment, l’explication fournie par la sociobiologie pose plusieurs difficultés. On peut déjà souligner que le strict déterminisme génétique sur lequel repose le modèle de Trivers est simplificateur à l’extrême : les taux de réplication des gènes sont fonctions d’interactions complexes entre les individus qui les portent et leur environnement, de sorte que le déterminisme n’est pas total. De plus, la sociobiologie est confrontée à des difficultés empiriques. Comment expliquer par exemple la baisse drastique du taux de fécondité dans les pays développés ou le fait que les positions sociales les plus « élevées » ont tendance à être occupé par des individus qui ont moins d’enfants ? Sur la question plus spécifique de l’altruisme, on a de bonnes raisons de penser que l’explication sociobiologique est insuffisante. Le mécanisme de l’altruisme réciproque décrit par Trivers ne peut fonctionner que sous certaines conditions très restrictives . Par exemple, dans le cas où un individu altruiste est capable de repérer les autres altruistes, il faut faire l’hypothèse qu’il ne peut apparaitre de « mutants » intrinsèquement égoïstes mais capable d’imiter un altruiste lorsqu’il rencontre un individu altruiste. Plus généralement, on peut montrer que dès que la population dépasse une taille une certaine taille (dix individus), que le taux d’erreur (fraction de comportements purement aléatoires) dépasse un certain seuil et/ou que l’on autorise l’introduction de stratégies infiniment variées, alors rien ne dit que les comportements altruistes se développeront (voir ici notamment). Ainsi, si l’on prend les fameuses expérimentation de Robert Axelrod autour du dilemme du prisonnier, une fois que l’on autorise l’apparition aléatoire de nouvelles stratégies, aucune stratégie n’est évolutionnairement stable, même pas la stratégie du donnant-donnant (tit-for-tat). 

Si l’influence de la génétique et du biologique n’est pas à proscrire dans la détermination des préférences des individus, elle parait forcément partielle dans la mesure notamment où elle ignore joué par la culture et les institutions humaines, ce qui ouvre la voie de l’approche en termes de coévolution gène/culture. Mais auparavant, on verra ce que certains économistes comme Gary Becker ont proposé pour expliquer les préférences des individus, et notamment de l’altruisme.

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6 Commentaires

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6 réponses à “D’où viennent les préférences des individus ? (1/4)

  1. Gu Si Fang

    Si l’on définit la rationalité de telle sorte que tout individu rationnel doit avoir des préférences transitives, alors nous ne sommes pas rationnels, puisque nos préférences ne sont pas toujours transitives. C’est une définition dont on sait dès le départ qu’elle ne s’applique pas à l’homme.

    Sachant qu’entre A et B je fais A, et qu’entre B et C je fais B, on ne peut pas être absolument sûr de ce que je ferais entre A et C. Autre situation, autre comportement. On a « réduit » cette indétermination en étudiant le comportement humain et ses origines, mais je ne crois pas qu’on pourra la lever complètement.

  2. C.H.

    Que les préférences des individus ne soient pas invariablement transitives, j’en conviens. Mais si l’on accepte l’idée que les préférences sont relativement stables dans le temps (ce qui ne veut pas dire qu’elles ne peuvent pas évoluer), l’hypothèse de transitivité est raisonnable. Il y a des exceptions (par exemple les cas où les individus regrettent leurs choix passés) et il faut les prendre en compte, mais elles restent en nombre limité. Par ailleurs, préférences et choix ne sont pas synonymes. Des préférences transitives peuvent conduire à des choix différents si les circonstances (les contraintes) changent.

    Dans les approches que je présenterai après, on verra que les préférences (on pourrait aussi parler « d’habitudes » ou de dispositions comportementales pour faire moins orthodoxe) peuvent évoluer et changer. Mais je pense qu’il n’est pas déraisonnable de penser qu’elles ont une certaine stabilité et qu’elles ne changent pas tous les jours. Auquel cas, l’hypothèse de transitivité n’est pas aberrante. J’ajouterai que certains auteurs (voir le dernier ouvrage de Gintis par exemple) défendent l’idée que la transitivité des préférences est une propriété évolutionnairement stable…

  3. elvin

    Comment exprime-t-on une préférence ?
    Si c’est « je préfère A à B », sous-entendu « toujours et en toutes circonstances », alors l’hypothèse de stabilité des préférences est tellement éloignée de la réalité qu’elle est inutilisable même comme première approximation. A 8h00, je préfère aller dîner qu’aller au cinéma, mais deux heures plus tard, après un bon dîner, je préférerai aller au cinéma (ou ailleurs…).
    Si c’est « dans telles circonstances, je préfère A à B », ce qui implique que dans d’autres circonstances, je préfère B à A, l’algèbre des préférences devient bigrement compliquée et ni la stabilité ni la transitivité n’ont plus guère de sens.
    Ou est-ce que je suis complètement à côté de la plaque ?

  4. jean

    @elvin,GSF:
    À ma connaissance, Rothbard et von Mises font l’hypothèse de la transitivité (cf théorie des échelles de préférence).
    Maintenant, comme le mentionne C.H., il y a toute la littérature sur les inconsistances temporelles qui prouvent que ce n’est pas toujours le cas.
    L’exemple classique est celui de l’alcoolique, qui souhaiterait arrêter mais seulement après un dernier verre. Mais une fois ce dernier verre bu, il souhaite en prendre un autre etc..

    L’exemple donné par elvin n’est pas forcément incompatible avec la transitivité. Il le serait si à 8h00 il avait pris la résolution de se coucher tôt pour éviter d’être fatigué le lendemain.

  5. elvin

    @jean
    La transitivité, je ne sais pas trop. Je n’ai pas trouvé de déclaration claire de Mises sur ce point, qui ne semble pas le préoccuper.
    En revanche, il rejette explicitement et vigoureusement la stabilité. Et sans stabilité des préférences, il me semble que la transitivité ne veut pas dire grand’chose.

  6. Gu Si Fang

    Juste pour dire que la discussion sur la transitivité ne devrait pas trop nous détourner du sujet du post qui n’a rien à voir. Il s’agit d’étudier d’où viennent les préférences : allons-y! Mais en évitant de dire dès le départ qu’elles doivent avoir telle ou telle caractéristique puisque c’est justement l’objet de l’étude que de le décider.

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