« Un diner presque parfait » et économie comportementale

C.H.

Chris Dillow nous propose une très intéressante analyse de la version anglaise du jeu « Un diner presque parfait » avec les lunettes de l’économiste. Dillow souligne notamment un point qui est davantage de nature à interpeller l’économiste (qui aime bien se créer des énigmes avec ses hypothèses sur la rationalité des agents) que n’importe quelle autre personne : pour quelle raison chaque candidat ne donne-t-il pas la note minimale à l’hôte d’un soir. En effet, vu que le vainqueur est celui qui reçoit la meilleure note moyenne de la part des autres candidats et que les notes ne sont connues qu’à la fin du jeu, un comportement rationnel dicterait de mettre 0 au candidat qui reçoit à la fin de chaque soirée. Si tout le monde raisonne ainsi, on se rend rapidement compte que la note de 0 est le seul équilibre de Nash.

Ceux qui ont déjà regardé ce jeu au moins une fois savent que les choses ne se passent pas ainsi. Non seulement les candidats ne se mettent pas des zéros entre eux mais en plus on peut avoir l’impression que les candidats évacuent toute considération stratégique lorsqu’ils mettent leurs notes. Ce dernier point vient peut être du montage de l’émission réalisé de telle sorte que l’on est pas l’impression que les candidats donnent des notes de manière stratégique. Mais, finalement, on se rend compte que les notes oscillent la plupart du temps entre 5 et 7 (à de très rares occassions on peut voir un 4 ou un 8, je n’ai jamais vu de notes en dessous ou au dessus sortir les quelques fois où j’ai regardé l’émission). D’ailleurs, les moyennes des candidats sont presque à chaque fois comprises entre 5,5 et 7. Les explications de Dillow (sens intrinsèque de l’équité, problème de l’ordre dans lequel chaque candidat reçoit les autres participants, problèmes des comparaisons interpersonnelles d’utilité) me semblent bonnes.

Le fait que les notes soient concentrées suggère aussi l’importance des conventions et de la force du précédent. Il est fort probable que les candidats ont déjà regardé à de nombreuses reprises l’émission et déploient de manière mimétique et routinière les mêmes comportements en terme de notation. Suivre ce qui a été fait précédemment n’est en soi nullement rationnel et encore moins dans un jeu qui n’est pas un jeu de coordination. Mais il s’agit d’une nouvelle manifestation d’un biais largement documenté du type « ancre » : le premier prix observé dans le cadre de transactions marchandes ou les premières notes observées dans le cadre d’un jeu comme « Un diner presque parfait » servent de point de repère autour duquel graviterons les prix ou les notes futurs. C’est aussi une illustration de la thèse selon laquelle ce qui est considéré comme « juste » (un prix, une note, une norme) est le produit d’un processus d’internalisation et d’habituation fondé sur l’observation de la répétition de certaines interactions : mettre 5, voire 4 sera perçu comme « juste » par l’auteur de la note lui-même (et les autres candidats) mais mettre 2 ou 3 serait certainement perçu comme « injuste » quoiqu’il arrive…

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6 Commentaires

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6 réponses à “« Un diner presque parfait » et économie comportementale

  1. J-E

    Est-ce que ce n’est pas aussi que les gens ne veulent pas passer pour des salauds auprès de leurs voisins et amis une fois le jeu fini ? J’ai l’impression que beaucoup de jeux du même genre sont basés sur ce principe.

    Ca me rappelle le livre « Elementaire mon cher Watson » de Colin Bruce, où un policier croit malin de placer deux prisonniers dans la position du dilemme du prisonnier, et voit qu’aucun des deux ne parle. Simplement parce qu’ils savent tous deux que celui qui parle sera pourchassé par les amis de l’autre une fois dehors.

    Bon de toute façon les gens ne sont pas censés jouer l’équilibre de Nash quand ils jouent pour la première fois, quoi qu’on en dise.

  2. C.H.

    « Est-ce que ce n’est pas aussi que les gens ne veulent pas passer pour des salauds auprès de leurs voisins et amis une fois le jeu fini ? ».

    Oui, effectivement, c’est plausible. A celà s’ajoute que la somme à gagner étant relativement modeste (1000 euros je crois), le « jeu n’en vaut pas la chandelle ».

    « Bon de toute façon les gens ne sont pas censés jouer l’équilibre de Nash quand ils jouent pour la première fois, quoi qu’on en dise »

    Ce qui m’étonne ce n’est pas tant que les candidats ne jouent pas l’équilibre de Nash mais surtout le fait que j’ai l’impression que toute considération stratégique est évacuée lorsque les notes sont données. Mais peut être que cela est lié au montage de l’émission. On peut aussi faire l’hypothèse que les candidats ont des consignes données par la production…

  3. Ca faisait longtemps que j’avais envie d’écrire un post sur cette émission, mais je n’ai jamais pris le temps de le faire 🙂

    Je faisais l’analogie entre cette émission et des expériences dont il me semble avoir entendu parler : des dilemmes du prisonniers répétés avec observation imparfaite (ou impossible) de ce qu’a joué l’autre joueur. Est-ce que quelqu’un voit de quoi je parle ?

    Je n’arrive pas à retrouver où j’ai lu ceci.

  4. Kant1

    Je pense que dans le cas présent, l’équilibre est plutôt de 5 et non de 0.
    En effet, les invités ne donnent pas 0 mais ils ne donnent pas d’excellentes notes non plus car le but du jeu est quand même de gagner…

  5. LDB

    Excellent post, je ne connaissais pas cette émission, je vais m’y intéresser de près alors, peut être dans la perspective d’un futur billet…
    @ yannick
    il y a un papier d’andreoni, 1993, rational cooperation in the finitely repeated prisoner dilemma: experimental evidence qui montre comment la cooperation peut émerger dans une expérience où il manipule les croyances des joueurs pour tester la théorie de Kreps et al (82). Il y a aussi des papiers de Camerer sur la construction d’une réputation. C’est en ce sens d’ailleurs que je trouvais que l’analyse théorique de l’équilibre du jeu par dillow me semblait un peu simpliste : le jeu est non seulement répété mais surtout séquentiel je suppose puisque je peux observer ma note si je passe en premier avant que les autres observent la mienne. Il y a donc potentiellement des effets de signal qui me font douter, en plus d’un pb de réputation, que l’équilibre de Nash soit toujours de 0. Je pense qu’il s’agit en fait d’un jeu de coordination, mais j’avoue que je n’ai pas le temps de creuser mon intuition pour le moment.

  6. Super article ! pour info: il y a eu une seule fois dans l’émission un triple 10

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