Pourquoi il peut être intéressant pour l’économiste de se demander d’où viennent les préférences

C.H.

Le dernier billet de mon co-blogueur Isaac sur l’origine génétique des préférences a fait pas mal réagir. Pour simplifier, il semble qu’il y ait deux positions sur cette question : d’un côté ceux qui estiment qu’il n’est pas du ressort de l’économiste de s’interroger sur l’origine des préférences des individus et de leur contenu ; de l’autre, ceux (dont je fais partie) qui pensent qu’il s’agit d’une problématique au contraire centrale à partir du moment où l’on a de bonnes raisons de penser que la formation des préférences (qu’elle soit d’origine génétique ou culturelle) a un impact causal significatif sur les phénomènes économiques. Autrement dit, que les comportements individuels, dans le cadre d’interactions « économiques », sont frappés par des biais systématiques qui affectent leurs comportements.

Il est intéressant de noter que cette opposition ne se retrouve pas que chez les lecteurs de ce blog. Un cas exemplaire est cet article de Joseph Heinrich (qui n’est pas économiste) sur la sélection de groupe au niveau culturel et qui est paru dans le Journal of Economic Behavior and Organization (une revue d’économie donc). Dans cet article, Heinrich cherche à montrer que si la sélection de groupe est un phénomène qui peut être marginal au niveau biologique/génétique, il en va différemment au niveau culturel. L’argument de l’auteur à l’appui de cette thèse est que le comportement humain est frappé d’un ensemble de biais (quatre exactement), certains ayant des origines génétiques et d’autres des origines purement culturelles ou résultant d’une co-évolution gènes/culture. Ces biais sont les suivants : la transmission conformiste (propension à imiter le comportement dominant), la propension à imiter les individus prestigieux ou qui ont du succès selon certains critères, une tendance à punir les non-conformistes qui ne respectent pas les normes et la « conformité normative », c’est à dire la propension à se fixer et à suivre certains principes moraux ou éthiques. Selon Heinrich, ces quatres biais renforcent l’homogénéité au sein des groupes humains mais accroissent l’hétérogénéité entre ces groupes, ce qui rend plus probable la sélection de groupe.

L’article est suivi par une centaine de pages de discussions avec des contributions d’auteurs relevant d’un grand nombre disciplines (sciences de la nature et sociales). Du point de la question posée dans le billet, les contributions de Herbert Gintis (p. 73-83) et de Vernon Smith (un prix Nobel d’économie) et al. (p. 96-99) sont particulièrement digne d’intérêt. La réponse que leur fait Heinrich à la toute fin du document également. La position de Smith et al. est une réponse typique d’économistes non convaincus de la nécessité de chercher l’origine des préférences individus. Au-delà du fait que les auteurs remettent en cause l’existence réelle des biais mis en avant par Heinrich, leur argument est surtout de dire que l’émergence et le développement de la coopération n’est pas liée à l’existence de certaines préférences « pro-sociales » comme l’altruisme (argument de Heinrich, l’altruisme émanant de la sélection de groupe) mais de certaines institutions humaines telles que le marché rendant la coopération mutuellement avantageuse pour les individus. Dans une perspective radicalement plus sympathique à l’égard du propos de Heinrich, Gintis construit quant à lui un modèle d’équilibre culturel avec altruisme pour expliquer pourquoi les comportements « pro-sociaux » sont essentiellement le fait d’organismes appartenant à l’espèce humaine.

La réponse de Heinrich met clairement en avant le point de dissension entre un non-économiste, un économiste convaincu par la nécessité de retracer l’origine des préférences des individus (Gintis) et des économistes qui évacuent cette question (Vernon Smith et al.). Comme le fait remarquer Heinrich, Gintis et Smith présupposent l’existence de certaines institutions (institutions organisant la transmission culturelle oblique comme l’école chez Gintis, le marché chez Smith et al.) alors que l’origine de ces institutions constitue en soi une énigme pour expliquer le développement de la coopération dans les sociétés humaines. On pourra toujours rétorquer à Heinrich que raisonner dans un cadre totalement a-institutionnel n’a pas peut être pas beaucoup d’intérêt, du moins du point de vue de l’économiste. C’est peut être là que se situe la principale césure entre la perspective de l’économiste et par exemple celle du psychologue, lequel raisonne « hors institution » (si des psychologues passent par là, je sens que je vais me faire taper dessus…). C’est encore plus évident avec un chercheur en sciences naturelles qui s’intéresse à la coopération dans les sociétés humaines (par exemple, les sociobiologistes).

On peut probablement discuter à l’infini pour savoir ce qui relève des compétences de l’économiste ou pas. Ici, il faut distinguer deux choses : le cloisonnement académique des sciences et leur séparation logique. Le cloisonnement académique est une nécessité institutionnelle mais ne doit en tout état de cause jamais empêcher le développement de perspectives scientifiques nouvelles qui s’en émanciperaient (c’est malheureusement souvent le cas aujourd’hui). La séparation logique est par nature beaucoup plus souple : si d’autres sciences apportent des éléments à l’économiste qui indiquent qu’il devrait modifier ses hypothèses, alors il doit prendre ces éléments au sérieux. Là où on peut discuter est de savoir jusqu’à quel point l’économiste doit se muer en scientifique « transdisciplinaire » ; il ne s’agit pas pour l’économiste de se muer en sociologue ou en psychologue mais d’apporter de nouveaux « insights » en combinant différentes perspectives disciplinaires. C’est, il me semble, tout l’intérêt par exemple de la contribution de Gintis en réponse à l’article d’Heinrich.

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10 Commentaires

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10 réponses à “Pourquoi il peut être intéressant pour l’économiste de se demander d’où viennent les préférences

  1. isaac37500

    Tout à fait d’accord sur la nécessaire souplesse de la frontière logique. C’est l’essence même de la définition pragmatique de la science : la science comme création de croyance et d’hypothèses par le biais de l’abduction. Il est claire que le processus abductif présuppose une certaine ouverture. Le point intéressant est qu’un tel point de vue nécessite à la fois une non restriction (afin « d’apporter de nouveaux « insight » ») et la conservation d’une certaine spécialisation car le principe de la science reste d’aller au-delà des visions communes afin d’offrir des outils de compréhension et d’action de plus en plus pertinents.

    On s’approche de plus en plus de l’éternelle question de la définition de la science économique … : doit-elle être définie en fonction de son objet ou de sa manière de travailler ? On comprend vite que la première position (en gros une définition substantive à la Say, Polanyi …) mène à légitimer la question de l’origine des préférences si cela est efficace en termes de compréhension du monde économique, alors que la seconde position (qui correspond à la def de Robbins) tend plutôt à rejeter cette question puisque l’on part des préférence (position que défendait Jevons.

  2. isaac37500

    C’est une très bonne question. Il me semble que « si oui », on doit chercher dans les sciences sociales … à méditer. Mais j’ai le sentiment que vous avez une idée derrière la tête ;-).

  3. elvin

    l’idée derrière la tête, c’est qu’il n’y en a pas, et que la seule façon acceptable de définir une science, c’est par son objet.

    La question suivante serait alors « pourquoi certains économistes, voire une majorité (implicitement) aujourd’hui, définissent-ils leur discipline par ses méthodes ? »

    La suite au prochain numéro…

    PS : comment met-on un smiley avec cet éditeur ?

  4. isaac37500

    Le problème est alors le suivant : la définition de l’économie est mouvante parce que ce qui est considéré comme « économique » repose sur une convention. Le problème est moindre dans les sciences dures car les objets qu’elles étudient sont inertes, i.e qu’ils ne réagissent pas à la manière dont ils sont décrit, alors qu’en économie : est économique ce qui est définit comme tel. Ainsi, la frontière de l’économie varie, que ce soit en termes théoriques (dans la communauté des chercheurs) ou dans le monde sociale (un bien peut devenir économique : organe, pollution…). C’est d’ailleurs le sens de la notion de performativité. Définir l’économie par son objet tend donc à potentiellement en élargir le champ de la science économique à l’infini, ce qui pose un problème au point de vue d’une division du travail scientifique bien définie.

    Je pense personnellement que les deux positions (substantivisme et économie formelle) peuvent-être réunis.

    PS : pour un smiley vous alignez ; / – / ) (vous enlevez les slash et c’est bon)

  5. elvin

    Les frontières entre ce qui est considéré comme « physique », « chimique » et « biologique » (par exemple) reposent tout aussi bien sur des conventions, puisqu’il s’agit simplement d’une division du travail scientifique.

    Quant à la fameuse « performativité », je pense qu’on en parle à tort et à travers. Elle est apparente dans quelques secteurs bien particuliers de l’économie, mais amha c’est une grave erreur de croire que ça fait de l’économie une science radicalement différente des autres. Je prépare un papier sur cette question.

  6. elvin

    Quant à la définition, j’aime bien celle de John Stuart Mill :
    « The science which traces the laws of such of the phenomena of society as arise from the combined operations of mankind for the production of wealth »
    ou celle de John Elliott Cairnes :
    « the science which, accepting as ultimate facts the principles of human nature and the physical laws of the external world, as well as the conditions, political and social, of the several communities of men, investigates the laws of the production and distribution of wealth which result from their combined operation »

    L’objet y est bien défini (la production et la circulation des richesses, cf Turgot) ainsi que les limites du champ (la nature humaine et les lois physiques sont prises comme données)

  7. isaac37500

    « Les frontières entre ce qui est considéré comme “physique”, “chimique” et “biologique” (par exemple) reposent tout aussi bien sur des conventions, puisqu’il s’agit simplement d’une division du travail scientifique. »

    Oui mais les conventions scientifiques de l’économie (economics) influent directement les conventions sociales de l' »economy », ce que Ian Hacking nomme ‘l’effet boucle du genre humain’ :

    « Les sciences dites humaines, ou sociales, ne diffèrent pas foncièrement des sciences dites de la nature sous prétexte qu’elles traitent de ce que l’on appelle des constructions sociales. Elles n’en diffèrent pas non plus parce qu’elles font appel à la compréhension (au Verstehen) plus qu’à l’explication, à la prédiction et au contrôle. Elles en diffèrent parce qu’il y a une interaction dynamique entre les classifications développées dans les sciences sociales, et les individus ou les comportements qui se trouvent classés. En qualifiant un type de personne ou de comportement, on peut l’affecter directement au point même de le transformer. C’est pour cela qu’il peut arriver que changent les caractères spécifiques d’individus. Et ces changements rendent nécessaire de réviser ce que l’on sait de ces individus, et même de retoucher nos classifications. J’ai appelé cela l’effet de boucle des spécifications humaines. »

    C’est, il me semble, le fondement de la notion de performativité. Mais il est clair qu’il existera toujours en hiatus entre concepts scientifiques et réalité sociale : de la même manière que le concept ne décrit jamais l’exacte réalité, la réalité à une certaine indépendance vis-à-vis des concepts.

    Sur ce point, la philosophie de John Searle me semble être un bon compromis. la réalité sociale est
    dotée de structures invisibles que nous sommes incapables individuellement de percevoir
    entièrement sans être obligés de supporter un « fardeau métaphysique » intolérable ; « l’une
    des raisons pour lesquelles nous pouvons supporter le fardeau est que la structure complexe
    de la réalité sociale, si l’on peut dire, ne pèse rien et demeure invisible » [Searle, La construction de la réalité social, p. 16]. Le lien de dépendance entre nos représentations et ces structures est par conséquent flou en ce que c’est par le biais de l’agrégation complexe et créatrice que se forme la création d’institution.

    La science n’est qu’une représentation parmi d’autres, mais une représentation doté d’un pouvoir d’interaction, d’une capacité à influencer les croyances des hommes forte.

    PS : Votre papier m’intéresse beaucoup.

  8. Elias

    « Existe-t-il une autre science qui soit définie par sa manière de travailler et non par son objet ? »

    Si mes souvenirs sont exacts Levi-Strauss soutient – dans la Pensée sauvage je crois- que la différence entre l’ethnologie et l’histoire est une différence de méthode et non d’objet.

  9. elvin

    @isaac
    Sur la « performativité », ma thèse est schématiquement que dans les faits, en dehors des institutions gouvernementales et des opérateurs en finance de marché, les théories économiques (quelles qu’elles soient) ne parviennent pas aux autres agents économiques (consommateurs et dirigeants d’entreprises) et n’ont aucune influence sur leur comportement, qui forme pour l’économiste un donné objectif immuable.
    La crise actuelle peut être décrite comme un conflit entre cette réalité d’une part, et d’autre part les actes des gouvernements et des opérateurs de finance de marché, et donc les théories qui les inspirent.

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