Crise financière et performativité des énoncés

J’aimerais revenir sur une notion qui a déjà, par le passé, passionné les lecteurs de ce blog : celle de performativité des énoncés. Celle-ci désigne l’idée selon laquelle la science économique, plus que de simplement décrire le monde, l’influence dans sa construction et son évolution.

Dans son dernier livre (au sujet duquel on trouvera une note de lecture ici), André Orléan considère que la crise financière est

« l’occasion d’observer la puissance performative de la théorie économique, c’est-à-dire son aptitude à transformer la réalité. Loin de réduire son ambition à comprendre ce qui est, la théorie économique s’y découvre également, et peut-être même avant tout, comme étant une force qui construit le monde. » (p. 57)

Si nous considérons, à la suite de Kenneth Boulding (dont CH avait déjà parlé ici) 1) l’information qu’il contient comme l’unité ontologique propre à tout système social, en tant que celle-ci est à la fois « le produit de son passé et le déterminant de son évolution future », 2) que les agents utilisent une partie de cette information pour agir, alors toute émission d’informations par la science économique conditionne les comportements des agents.

Dans le cadre de la crise financière, Orléan souligne l’importance de la diffusion de la croyance relative à l’efficience du marché au sein du mouvement d’aveuglement au désastre (dont il reprend l’expression à Minsky), croyance provenant tout droit de la science économique et venant justifier l’évolution du marché du crédit bancaire vers une plus grande liquidité (via la titrisation) :

« Notons que ce projet de grande envergure possède, dans la théorie de l’efficience, un atout maître. En effet, celle-ci lui apporte une armature intellectuelle d’une grande cohérence et d’une grande richesse. Nous verrons d’ailleurs que son rôle a été considérable : elle inspire les réformes, elle élabore les raisons susceptibles de convaincre et elle fournit les techniques d’évaluation nécessaires au fonctionnement des marchés. » (p. 53)

Toutefois, et c’est un point important, Orléan s’empresse de préciser que ce mouvement n’est pas seul à l’origine de cette évolution, il en est même plutôt un amplificateur qu’un initiateur. En effet, sans perspective de gains, il est évident que les agents ne se seraient pas lancés dans un tel processus :

« Certes l’appât du gain a été un puissant moteur, mais cela n’aurait pas suffi. Il a fallu davantage. Il a fallu la croyance en l’efficience des marchés. Il a fallu cette convergence d’intérêts et de convictions pour rendre possible cette exceptionnelle transformation qu’a connue le système financier » (p. 58)

J’ajouterai cependant, pour reprendre la conclusion de CH dans ce précédent billet sur la performativité, que « les idées contribuent à aiguiller les intérêts ». En effet, l’intérêt des agents à la titrisation trouve sa source dans l’émergence d’une autre croyance (fortement liée à celle d’efficience des marchés) : celle d’un retournement de la courbe risque / gain, retournement qu’a laissé entrevoir la titrisation. C’est d’ailleurs une des idées que développe Frédéric Lordon dans son livre sur la crise (très proche de celui d’Orléan à bien des égards).

D’un point de vue général, la notion de performativité semble trouver sa place dans l’ensemble des analyses de la crise qui refusent les explications en termes d’irrationalité des agents pour se diriger vers une explication axée autour du fonctionnement normal des marchés financiers : le but n’y est pas de déceler la valeur fondamentale d’un actif mais de se conformer à une croyance collective (ce qu’Orléan nomme l’auto-référentialité). CH me paraît tout à fait dans cette lignée (voir ici).

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3 Commentaires

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3 réponses à “Crise financière et performativité des énoncés

  1. Performativité, croyances collectives, … : attention à ces mots extrêmement flous.

    « l’occasion d’observer la puissance performative de la théorie économique, c’est-à-dire son aptitude à transformer la réalité »

    Qu’a-t-on observé exactement? Qu’est-ce qui permet d’affirmer que c’est telle ou telle croyances des acteurs qui les a guidés? De quelles croyances s’agit-il : l’EMH ou – de façon plus banale – anticipations subjectives? Quelles que soient les erreurs des théories en vogue, EMH en tête, les bulles et les krachs existaient bien avant, non?

    Il ne suffit donc pas de se raconter des histoires sur la psychologie des marchés, ni d’inventer des modèles qui prédisent le passé. Il faut relier de façon cohérente des indices qui se présentent à nous, éliminer les explications qui peuvent l’être pour arriver à une explication. C’est un travail de détective. Je ne vois pas du tout ce genre de démarche dans le livre de Lordon. Chez Orléan c’est déjà nettement mieux. Il part d’un indice, l’envolée des prix, et il cherche depuis plusieurs années à l’expliquer :

    p. 17 la période 1997-2007 est exceptionnelle par la vigueur de la hausse du prix. Jamais une telle augmentation n’avait été observée au États-Unis. Mais comment une telle croissance du prix est-elle possible?

    La réponse d’Orléan se situe dans la tradition des esprits animuax de Keynes, la FIH de Minsky, Kindleberger et Shiller. OK, mais essaie-t-il d’éliminer les autres explications possibles pour conforter son jugement? Je ne crois pas.

    Or, il y a une autre cause (relativement) bien connue de la hausse des prix : la création monétaire. Le minimum serait de se demander si la FIH est une cause nécessaire et/ou suffisante, idem pour la création monétaire, et s’il faut que les deux soient réunies pour avoir une bulle.

    Un exemple :

    Sans création monétaire, l’autoréférence pourrait-elle expliquer la hausse des prix de l’immobilier? En principe, oui. Il n’est pas du tout exclu que la demande pour un actif augmente en raison d’anticipations autoréférentielles. MAIS dans l’hypothèse où la quantité de monnaie n’augmente pas, pour qu’existe une bulle immobilière, il faut nécessairement avoir de la déflation par ailleurs, ou bien une spirale à la baisse sur d’autres catégories d’actifs. Une hausse de la demande relative d’un bien ne peut exister sans une baisse d’un autre bien. Ce n’est pas du tout ce qu’on observe : tous les actifs ou presque ont monté.

    A l’inverse, sans FIH, la création monétaire peut-elle expliquer ce que nous observons? La réponse est évidente…

    A mon tour de m’interroger sur les croyances collectives de ces auteurs. Je me demande pourquoi ils ne raisonnent pas ainsi. On ne parle en général de cause que pour quelque chose que l’on peut changer. Or, je les soupçonne de considérer nos institutions monétaires comme une donnée inamovible. Leur croyance dans l’inflation est « performative » 😉

  2. isaac37500

    Il me semble qu’Orléan considère bien le problème de la création monétaire :

    « Plus précisément, la crise des subprimes a pour origine une bulle immobilière étroitement liée à une bulle du crédit, mélange explosif maintes fois observé au cours de la longue histoire financière, dont on sait avec certitude qu’il conduit à des crises bancaires et économiques majeures. » (p 17)

    La montée des prix immobiliers est due à la fois à une autoréférentialité et à une politique de crédit particulière :

    « le système de crédit est fait de telle manière qu’il permet aux heureux propriétaires d’un bien immobilier dont le prix augmente de transformer la plus-value latente en argent liquide via l’endettement. » (p. 21).

    Serte, ici la politique de la banque centrale n’est pas explicitement considérée mais avouez que création monétaire excessive et crédit facile sont les deux faces de la même pièce.
    Mais il est vrai qu’Orléan ne s’attarde pas sur ce point.

    De manière générale je n’opposerais pas les explications en termes de création monétaire et en termes d’autoréférentialité : pour Orléan, Keynes, Minsky etc… , les marchés sont intrinsèquement auto référenciés, ce qui a pour conséquence des mouvements erratiques car il n’y a pas de valeur fondamentale. S’il n’y avait pas d’autoréférentialité, si la valeur fondamentale était rendu « visible » par le biais des marchés, alors la création monétaire impliquerait une inflation répartie sur l’ensemble des titres et des sous-jacents et pas de « bulles» (bonne vieille dichotomie sphère réelle / sphère monétaire). Mais corrigez-moi je ne suis vraiment pas spécialiste de ces questions !

  3. Gu Si Fang

    Exact, si l’on considère les réserves fractionnaires comme une hypothèse implicite alors les marchés financiers sont intrinsèquement instables. Certains facteurs ne sont pas présentés comme des causes, parce qu’ils sont immuables. Par exemple, personne ne dirait que c’est la gravitation qui a causé la chute du WTC en 9/11.

    Mais le financement de l’investissement par du crédit bancaire – de la création de monnaie – n’a rien d’évident, et on peut se demander si c’est un facteur de bulles indépendamment du mimétisme. Je pense qu’on peut séparer les deux causes, et arriver à la conclusion que la création monétaire est une condition nécessaire pour avoir des bulles, et que c’est aussi une condition suffisante (sous réserve d’avoir vraiment « trop » de monnaie et là je ne sais pas le quantifier).

    1) Cause suffisante :

    Même sans mimétisme, la création de monnaie déforme les prix relatifs et distord le calcul économique des agents (effet Cantillon). Les acteurs économiques pour se prémunir contre l’illusion monétaire, devraient être capables de calculer ce qu’auraient été les prix en l’absence de création monétaire. C’est impossible, variante de l’argument sur l’impossibilité du calcul socialiste. Certes, toutes les distorsions de prix (fiscalité, etc.) ne provoquent pas des crises, des faillites en séries, une hausse du chômage, etc. Mais c’est un facteur causal plausible.

    2) Cause nécessaire

    Plus précisément, si on se limite à ces deux facteurs – mimétisme et monnaie – le mimétisme n’est pas une cause suffisante. La création monétaire est nécessaire par conséquence. C’est facile à comprendre, car en l’absence de création monétaire, une bulle mimétique sur un actif, c’est-à-dire la hausse de la demande d’un actif, se traduirait nécessairement par une baisse de la demande pour d’autres biens, en particuliers d’autres actifs qui sont plus ou moins substituables en tant qu’investissements. Sous l’effet du mimétisme sur les marchés financier, et en l’absence de création monétaire, on devrait donc s’attendre à observer des mouvements de balançoire : un enfant assis à chaque bout, si l’un s’envole alors mécaniquement l’autre retombe par terre. On devrait même s’attendre à des fluctuations erratiques de la demande de monnaie. Or la demande de monnaie est notoirement instable mais pas toutes les formes de monnaie. Par exemple, il n’y a pas de cycles dans le prix monétaire du cornet de glace.

    Je cite Elvin citant Descartes : « diviser les difficultés en autant de parcelles qu’il est nécessaire pour les résoudre »

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