La crise financière et l’état de l’art en sciences économiques

Dans la série « la crise financière ou comment la profession des économistes doit repenser ce qu’elle fait », on peut trouver ce matin deux intéressantes contributions qui tendent plutôt à défendre la discipline et ses contributions actuelles.

En réponse à l’article de Paul Krugman, qui aura fait décidément fait couler bien d’encre, l’économiste David Levine contre-attaque de manière véhémente en essayant de montrer que les critiques de Krugman ne sont que le reflet de la méconnaissance par ce dernier d’un ensemble de travaux sur les question macroéconomiques et financières. Je laisse à chacun le soin de juger, je pense pour ma part que Levine marque quelqes points. Deux observations toutefois : quand Levine fait remarquer à Krugman qu’il y a profusion de travaux sur les bulles spéculatives, il a tout à fait raison (voir ce billet de Mafeco ou encore celui-là pour preuve). Cependant, l’article de Krugman est une critique de la macroéconomie. Hors (je serai heureux d’être corrigé si je me trompe), il me semble que ces travaux sur les bulles spéculatives relèvent d’abord de la microéconomie et que les modèles macro standards qui sont la cible de Krugman n’incorporent pas ces éléments. Tout le problème est là. Par ailleurs, lorsque Levine écrit  :

« Do we really need some sort of behavioral model to understand why asset prices fall abruptly? If opinions about asset values change, prices must fall abruptly – it isn’t irrational to run for the exits when the theater is on fire. In addition to a beautiful 1983 paper of Steve Salant there is a large literature on bank runs and contagion, not to speak of credit and collateral cycles. If there was some sort of irrationality involved in a panic, prices ought to bounce right back the next day when everyone wakes up and sheepishly realizes that they were wrong. In fact asset prices seem to be tracking news of fundamentals pretty well – gradually recovering as we get better news about fundamentals« ,

il a tout à fait raison. Effectivement, on n’est pas obligé d’avoir des agents « irrationnels » pour avoir des crises financières ou des bulles spéculatives (voir ici et ). Cependant, élément épistémologique de base : on peut tout à fait en théorie rendre compte d’un même explanandum (une crise financière ou une bulle) avec différents explanans (différentes causes et lois causales). Le fait que l’explication « rationaliste » des bulles ou crises soit plus parcimonieuse ou plus conforme au corpus théorique de l’analyse économique ne suffit pas pour autant à dire qu’elle est supérieure à l’explication de l’économie comportementale.

Autre article intéressant, celui de l’économiste Gilles Saint-Paul sur Vox. En fait, l’article de Saint-Paul développe deux idée distinctes, l’une sur la prédiction des crises et l’autre sur la place des mathématiques en économique (éternel débat…). Sur le premier point, je crois qu’il n’y a rien à redire sur l’argument (qui est d’ailleurs également fait par Levine), par définition une crise n’est pas prédictible par une théorie correcte, tout du moins si l’on fait l’hypothèse que les agents connaissent la théorie. Cela dit, quand l’auteur écrit :

« In other words, if market participants had been more literate in, or more trustful of economics, the asset bubbles and the crisis might have been avoided. It is therefore strange to advocate that the efficient market hypothesis should not be taught because it fails to explain the actual behaviour of markets. The actual behaviour of markets, unlike an immutable deterministic law of nature, depends on the beliefs of the markets, including their understanding of economic phenomena and their consequences for asset prices. While it is valuable to understand how the economy actually works, it is also valuable to understand how it would behave in an equilibrium situation where the agents’ knowledge of the right model of the economy is consistent with that model, which is what we call a “rational expectations equilibrium” »,

il y a certainement à discuter. En gros, cela revient à dire qu’il y a eu crise parce que les agents n’ont pas été suffisamment rationnels, ou plus précisément parce que leur connaissance des théories économiques est insuffisante. J’ai l’impression que l’on entre en pleine confusion entre le is (« est ») et le ought (« devrait »). On peut tout à fait reconnaitre l’intérêt de l’hypothèse de l’efficience des marchés et de celle (qui est quand même distincte) d’anticipations rationnelles pour comprendre les propriétés d’un équilibre à anticipations rationnelles. Mais, comme l’auteur l’indique, comprendre la manière dont se comportent effectivement les marchés financiers est tout aussi intéressant, sinon plus. Ce qui est assez ironique, c’est que l’auteur met sur le compte de l’ignorance des acteurs la crise financière… ce qui valide le fait que pour comprendre la crise financière il faut prendre en compte le fait que les agents ne sont pas rationnels au sens de la théorie économique. Vu que le job de l’économiste est d’abord de dire ce qui est (« is« ) avant de dire ce qui devrait être (« ought« ), on en tire facilement la conclusion qui s’impose. J’insiste sur le fait que cela ne retire rien à l’intérêt heuristique de l’hypothèse d’efficience des marchés, mais son dépassement est clairement une nécessité.

Le second point de l’article de Saint-Paul sur l’usage des mathématiques en économie est en fait en réponse à une lettre adressée par dix économistes anglo-saxons à la Reine d’Angleterre et dont j’avais parlé ici. Saint-Paul interprète cette lettre comme une critique radicale de l’économie mathématique et un appel à la transdisciplinarité, au moins dans la formation des économistes. Comme je l’avais écrit (connaissant plutôt bien les travaux de certains auteurs de la lettre), je ne pense pas qu’il faille comprendre cette lettre comme un rejet radical des maths en économie. Il s’agit plutôt d’insister sur deux choses : d’une part, il existe de nouvelles méthodes de formalisation, pas utilisées de manière majoritaire en économie, qu’il serait bon de prendre davantage en compte (agent-based modelling etc.) et d’autre part quelque soit l’usage des techniques utilisées il serait bon que les économistes aient également des compétences et des connaissances historiques et/ou philosophiques et/ou sociologique et/ou psychologiques qui sont utiles lorsqu’il s’agit d’interpréter les modèles (voir la proposition de Colander à ce sujet). C’est exactement le point que met en avant Samuel Bowles dans son manuel de Microéconomie lorsqu’il écrit (p. 17) :

« It would be salutary for economists to focus more on answering such questions [du genre la spécificité des marchés financiers] and less demonstrating the use of our increasingly sophisticated tools. But it seems that a more problem-driven and less tool-driven approach will require yet more sophisitcated tools. the mathematical demands of the theoretical framework I am proposing will be greater, not less, than that of the Walrasian paradigm« .

Soyons clair, le cadre théorique dont parle Bowles est en partie issue de travaux tout ce qu’il y a de plus standard. Mais il est effectivement complété par des éléments transdisciplinaires. J’invite quiconque pensant que cela revient à dire qu’il ne faut pas de maths en économie à aller jeter un oeil dans le bouquin… 

L’article de Saint-Paul finit sur l’affirmation qu’il y aurait une contradiction entre l’idée (erronée donc) qu’il ne faut pas utiliser d’outils mathématiques et le fait de demander à l’économie de « prédire » l’occurence de crises financières. Pour ma part, je ne suis pas sûr qu’il y ait contradiction. En fait, il faut distinguer une prédiction quantitative et prédiction qualitative. S’il s’agit de dire quand et comment précisément va arriver une crise financière, effectivement il parait indispensable d’avoir des outils matéhamtiques sophistiqués… sachant que, comme le montre Saint-Paul, cela ne permettra pas pour autant de jouer les Nostradamus. Par contre, s’il s’agit de faire une prédiction qualitative au sens de souligner par exemple que le contexte institutionnel rend le secteur financier instable, alors une bonne connaissance de l’histoire économique (par exemple) peut suffire. Evidemment, il s’agit typiquement d’une prédiction infalsifiable mais elle n’est pas pour autant inutile. Pour finir, Saint-Paul termine son article en soulignant que l’économie ne peut être qu’une discipline aux ambitions modestes. Tout à fait d’accord. Mais il ne doit pas y avoir deux poids deux mesures : l’économie doit être modeste lorsqu’il s’agit d’anticiper des événements systémiques, mais elle doit l’être aussi lorsqu’il s’agit de conseiller les pouvoirs publics sur les réformes à mettre en oeuvre. Ce second aspect est parfois oublié…

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