Le retour de la taxe Tobin

On la croyait définitivement enterrée mais la crise financière est passée par là, la mal nommée « taxe Tobin » est de retour. Pour rappel, cette taxe (qui porte le nom de l’économiste James Tobin) consisterait à taxer toutes les transactions financières internationales à un taux modeste (du genre 0,25%) afin de dissuader la spéculation. Cette idée est le fer de lance des altermondialistes et notamment de l’association ATTAC qui, comme son nom l’indique, s’est initialement construite pour défendre la mise en place de la taxe Tobin. Ce qui est surprenant dans ce retour ce n’est pas le fait que certains militants ressortent cette idée des cartons étant donné ce qu’il s’est passé l’an passé, mais plutôt que des économistes considérés comme tout ce qu’il y a de plus sérieux la soutienne. C’est par exemple le cas de Dani Rodrik et de Dean Baker. C’est surprenant car généralement les économistes s’accordent sur le fait qu’une telle taxe, au-delà des difficultés techniques qu’elle poserait (qui collecte les sommes et comment ? Que fait-on des fonds prélevés et qui décide de leur utilisation ?), aurait peu d’efficacité.

Revenons aux basiques : pour quelle raison taxe-t-on une activité ? La théorie économique nous dit qu’une telle taxation est indiquée en cas de défaillances du marché et de distortions dans les prix. L’idée est la suivante : lorsqu’une activité est génératrice d’externalités négatives, les agents économiques ne prennent pas en compte dans leurs décisions les effets néfastes de leur activité sur les agents ne participant pas à la transaction. L’objectif d’une taxe est d’induire une internalisation de ces externalités dans les calculs des agents. La conséquence est normalement d’entrainer une réduction du volume de l’activité en question, dont on estime qu’il est en l’état actuel supérieur au volume socialement désirable. C’est le même raisonnement que pour la taxe carbone. Les partisans de la taxe Tobin partent donc d’un présupposé : les transactions financières sont génératrices d’externalités négatives pour la collectivité ou, pour être plus précis, les transactions spéculatrices sont génératrices d’externalités négatives. En taxant ces activités, on va réduire leur volume et donc leurs effets néfastes et par la même occasion prélever des fonds qui pourront être mis au service de la bonne cause.

Evidemment, ce raisonnement a d’autant plus de force au lendemain d’une crise financière. Après tout, on peut considérer la crise économique qui a suivi la crise financière comme une grosse externalité négative. Si c’est vraiment la « finance casino », la finance de court terme, qui a causé le désordre économique mondial, alors pourquoi ne pas la taxer ? Sans compter que la taxe a beaucoup d’avantages par rapport à des mesures réglementaires qui consisteraient, par exemple, à interdire légalement certains types de transactions. Dans ce dernier cas, en effet, il faut que le régulateur soit capable de discriminer la « bonne » finance de la « mauvaise ». Pis, il faut même qu’il soit capable d’anticiper les innovations financières s’il veut que sa réglementation soit efficace. Le problème, évidemment, c’est qu’il est par définition impossible d’anticiper l’émergence d’une innovation avant qu’elle n’émerge effectivement. La taxation a un mécanisme plus uniforme (elle concerne toutes les transactions) mais pour autant son effet peut être discriminant. C’est notamment l’argument développé par Baker et Rodrik : une taxe suffisamment faible n’aura qu’un impact marginal sur les transactions de long terme, lorsque par exemple un agent acquiert un actif financier qu’il compte garder plusieurs années. A l’inverse, toutes les transactions de court terme, dont l’échelle temporelle est l’heure, la minute voire la seconde comme dans le high frequency trading actuellement tant décrié vont soudainement devenir moins intéressantes : plus les transactions ont un objectif de court terme, plus leur nombre est grand et donc plus les agents à leur origine sont taxés dans l’absolu.

Malgré tout, on peut rester sceptique sur l’intérêt d’une telle taxe sur les transactions financières. Le problème n’est pas tant de pénaliser injustement les « entrepreneurs financiers » et de courir le risque de faire péricliter l’industrie financière (discours que l’on pourra entendre chez certains insiders). D’ailleurs, comme le fait remarquer Dean Baker, il existe déjà une taxe de ce type en Grande-Bretagne et on ne peut pas dire que l’industrie financière britannique se porte mal. Le vrai problème de cette idée est dans son présupposé, à savoir que la finance de court terme est génératrice d’externalités négatives. On a vu que, par nature, une telle taxe affecterait les transactions de court terme, pas ou peu celle de long terme. L’hypothèse est donc que les transactions financières de court terme, assimilées à de la spéculation, sont néfastes pour la collectivité. Le problème c’est que ce n’est pas si simple. Contrairement à une idée reçue, la spéculation sur les marchés financiers peut jouer un rôle bénéfique. Notamment, elle peut parfois contribuer à réduire la volatilité des marchés en atténuant au niveau systémique l’amplitude des variations de prix. La spéculation, c’est aussi un moyen de se protéger contre les changements anticipés de l’offre et de la demande. Le problème d’une taxe Tobin est qu’elle affectera de manière uniforme cette spéculation socialement bénéfique et la spéculation plus « prédatrice ». Il faudrait pouvoir distinguer les deux types mais, comme le souligne Mark Thoma, c’est quasiment impossible ex ante. Ajoutons à cela que selon toute vraisemblance, une taxe sur les transactions financières n’aurait pas empêché la crise financière de 2008 et n’empêchera en rien les crises futures. La raison en est que ce n’est pas la spéculation per se qui engendre des crises mais la contingence de facteurs qu’il est impossible de cibler par une simple taxe ou mesure réglementaire.

En fait, l’idée même d’une « taxe Tobin » est paradoxale, ce que souligne très bien Willem Buiter. Taxer la finance de la sorte reviendrait au même que subventionner l’achat de voitures polluantes pour ensuite taxer la consommation d’essence. En effet, l’industrie financière est indirectement subventionnée par la garantie implicite ou explicite donnée par les Etats aux institutions financières en cas d’incapacité de remboursement de leurs dettes. Il y a tout lieu de penser que l’industrie financière est un secteur qui a artificiellement gonflé ces dernières années, et les salaires de certains de ses membres avec. Mais la raison principale est bien un contexte institutionnel particulier, auquel les Etats ont largement contribué à l’instauration, et qui se matérialise au travers de la maxime maintenant célèbre « too big to fail ». Au passage, les choses ne sont pas parties pour s’arranger avec le mouvement de concentration bancaire qui s’est amorcé depuis l’an passé et les différentes mesures de sauvetage des banques qui ne font que renforcer la croyance dans cette garantie implicite. Certains économistes comme Simon johnson localisent les causes de cette « excroissance » du secteur financier dans l’émergence d’une véritable oligarchie financière possédant des leviers d’action sur les pouvoirs publics. Si cela est le cas, alors on a faire à un problème institutionnel plus profond de résurgence d’un capitalisme politique au sens de Max Weber ou d’un ordre social fermé au sens de North, Wallis et Weingast et l’instauration d’une taxe sur les transactions financières ne changera rien et pourra peut être même aggraver la situation. On ne soigne pas un cancer avec de l’aspirine… 

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12 Commentaires

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12 réponses à “Le retour de la taxe Tobin

  1. Jacques

    Ce que vous dites est très bien expliqué dans « Le grand méchant marché de Thesmar et Landier »
    Malgré tout, je suis par exemple sensible au discours (déjà ancien) d’un Krugman et d’un Bhagwati expliquant qu’être pour le libre échange des biens et marchandises ne veut pas dire être pour la libre circulation des capitaux (pacotilles et colifichets): ils en appelaient donc à une possibilité de contrôle. Ils avaient été particulièrement choqués des conséquences catastrophiques des mouvements à court terme (fuite des capitaux – même phénomène pour les pays de l’ancien bloc de l’Est aujourd’hui?) lors de la crise asiatique en 1997-98.
    Une taxe Tobin n’irait-elle pas, donc, malgré tout, dans le bon sens?

  2. Gu Si Fang

    Que pensez-vous de l’interprétation suivante de la taxe Tobin :

    Certains actifs financiers extrêmement liquides sont d’assez bonnes monnaies. Ils ne peuvent pas être utilisées comme moyen de paiement entre particuliers, mais dans les gros contrats c’est tout à fait possible. S’ils sont moins inflationnistes que les monnaies régaliennes, ils leur font donc de la concurrence (beurk!).

    La taxe Tobin dissuade les utilisateurs d’utiliser ces monnaies de substitution et permet aux banques centrales et aux banques de dépôt de préserver leur précieux seigneuriage. Ce phénomène a existé de tous temps: quand les princes ont compris que la monnaie fiduciaire des banquiers privés diminuait leur seigneuriage, ils ont interdit cette activité avant de trouver comment la retourner à leur avantage. Aujourd’hui, en France, il existe une « taxe Tobin » de 8% sur l’or.

  3. C.H.

    @ Jacques :
    Admettons que la libre circulation des capitaux est globalement néfaste (hypothèse discutable mais qui peut se défendre) et que par conséquent il faut instaurer un contrôle. Je doute que la taxe Tobin soit efficace parce que 1) elle n’affectera pas ou peu les mouvements non spéculatifs (ou plus exactement de long terme) et 2) elle affectera des mouvements qui peuvent contribuer à la stabilité des marchés financiers et qui par conséquent atténuent les effets néfastes des mouvements de capitaux.

    Le problème en fait est de préciser ce qui est néfaste dans la libre circulation des capitaux. Pour ma part, en ce qui concerne les économies des pays développés, je pense qu’elle ne joue aucun rôle dans l’émergence des crises (dont l’origine est plus profonde) mais qu’elle favorise leur propagation. Une taxe Tobin n’aurait probablement qu’un effet marginal dans le ralentissement de cette propagation.

    @GSF :
    C’est une interprétation plausible mais je doute que ce soit le raisonnement adopté par les défenseurs historiques de la taxe. Est-ce que c’est ce que les gouvernants comme Barroso ont derrière la tête lorsqu’ils se rallient à la taxe Tobin ? Peut-être mais en fait je crois que l’explication est beaucoup plus basique : je pense qu’il s’agit d’un ralliement de façade destiné à contenter l’opinion publique, sachant que les dirigeants politiques(les plus malins d’entre eux en tout cas) savent pertinemment qu’une telle mesure ne changera pas grand chose.

  4. le210

    Les taxes ne servent pas uniquement à induire une internalisation des externalités négatives. Il me semble quelles servent aussi et surtout à financer l’État. Pourquoi l’État taxerait l’achat d’une table de cuisine et non l’achat d’actions?

    Bref si l’État taxe déjà les transactions, pourquoi les transactions financières seraient-elles exclus?

  5. Real

    Je ne crois pas que les fameuses externalites negatives que l’on pourrait attribuer en particulier aux desks de trading ont pour origine la frequence des transactions.Les montants absolus des transactions sont plutot en cause et bien evidemment l’utilisation du levier financier qui les sous-tend.
    L’ironie est que le cout du levier est deductible d’impot!
    En tout cas merci pour cet excellent papier.

  6. Youri

    Je résume en quelques mots votre brillant article:
    -d’une part la taxe tobin serait très compliquée à mettre en place
    -et d’autre part elle aurait un effet négligeable, voir néfaste sur l’économie

    Concernant le premier argument, rabaché depuis 10 ans par les économistes néoclassiques comme dernier rempart face à une taxe à laquelle ils peinent à trouver des vices, il suffirait de lire quelques uns des très bons livres écrits sur la question (par exemple : la taxe tobin et la solidarité entre les nations de bruno jetin)
    Concernant le second, lisez au moins plusieurs avis différents avant de recopier vos arguments, plusieurs pays d’Asie ont pu réduire l’impact de la crise asiatique de 1998 en taxant les mouvements de capitaux, ce qui est en totale contradiction avec ce que vous affirmez.
    Pour attaquer une taxe dont l’instauration, sans bouleverser l’économie, pourrait récolter plusieurs dizaines de milliards d’euros et sauver grâce a cet argent plusieurs millions de vies chaque année, essayez quand même de fournir quelques arguments pertinents! Que les gens qui crèvent et crèveront parce que cette taxe n’aura pas été mise en place du fait de la répulsion qu’elle provoque chez nombres d’économistes puissent juger convenable les arguties avancées par les économistes dans leurs douillets bureaux!
    Non, c’est vrai, pour justifier la non instauration d’une taxe qui pourrait sauver plusieurs dizaines de millions de vies par an, il faut quand même fournir quelques arguments sérieux.
    Mais ce billet sur la taxe tobin est à l’image de votre blog, inintelligent et prétentieux.
    Allez, vive le capitalisme (mais pas le votre!), vive la science économique (mais pas la votre!) et vive l’Humanité (mais certainement pas des gens médiocres comme vous!)
    Un doctorant en économie (et oh! pour la taxe tobin!)

    • CL

      Monsieur youri j’ai rarement vu une analyse enfoncer autant de portes ouvertes et utiliser de telles banalités ideologiques

      Comme quoi, on peut être doctorant et avoir un sens de l’analyse ultra limité!

      C’est affligeant…

  7. C.H.

    Je suis bluffé par votre « argumentation », non vraiment…

    Votre point de vue est naïf : croire qu’une nouvelle taxe va permettre de « sauver plusieurs millions de vies » est stupide si l’on ne se pose pas la question de l’usage des sommes récoltés. Il faut avoir de sacrés oeillères idéologiques pour ignorer le fait que les milliards d’aide consacrés au développement économique ont essentiellement servis à enrichir une oligarchie avant de faire de faire sortir de la pauvreté une bonne partie de l’humanité. Vous croyez vraiment qu’une taxe Tobin changera quelque chose à cela ?

    Ensuite, si vous faites l’effort de lire ce que j’écris, vous comprendrez que je ne suis pas formellement opposée à une taxe Tobin dans le sens où je crois surtout qu’elle n’aura aucun impact (ni positif ni négatif) pour atténuer les crises financières. C’est un coup d’épée dans l’eau, point.

    Pour résumer : si vous êtes pour une taxe Tobin pour résoudre la misère dans le monde, vous êtes bien naïf ; si vous êtes pour une taxe Tobin pour prévenir les crises financières, vous êtes carrément dans l’erreur d’analyse.

    Je ne sais pas si ce que j’écris sur mon blog est inintelligent et prétentieux, mais par contre votre commentaire dégoulinant de bons sentiments ne fait rien pour relever la hauteur des débats.

  8. Jacques

    Une taxe Tobin pourrait aussi taxer une activité (je pense au flash trading) socialement inutile: cf. Krugman http://www.nytimes.com/2009/08/03/opinion/03krugman.html?_r=4&ref=opinion
    et l’article d’AD sur le même sujet: http://econoclaste.org.free.fr/dotclear/index.php/?2009/08/25/1620-goldman-sachs-et-le-cote-obscur-de-la-force

  9. elvin

    @C.H. : +1
    sauf que donner ce coup d’épée dans l’eau utiliserait des ressources qui seraient bien plus utiles à autre chose (par exemple atténuer un peu la misère du monde)

  10. Spartel

    Le texte de Dani Rodrik est sur le site project-syndicate.org
    http://www.project-syndicate.org/commentary/rodrik35/French

  11. François

    Le high frequency trading est sans doute en partie responsable de la crise financière. Ce HFT n’est possible que parcequ’aucun frais ne vient grever les ordres passés par les banques pour leur propre compte depuis leur salle des marchés.
    Lorsque je passe un ordre, il m’en coute 0,55%, je ne peux donc passer un ordre que si je suis assuré de couvrir au moins ce cout. Cela limite sérieusement mes possibilités.
    L’impôt de Bourse a été supprimé en France au 1/01/2008. C’est dommage. Il était prélevé en France, il pourrait aussi être prélevé dans tous les pays et serait l’équivalent de la taxe TOBIN.
    Je suis favorable a une telle taxe ne serait ce que pour rétablir les finances publiques des pays qui ont été malmenées par la crise et qui ne pourront être redressées que par l’impôt.

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