« Je préfère jeter le lait plutôt que d’être esclave des industriels »

J’ai été interpellé par le titre de cet article du Monde qui nous explique pourquoi les producteurs de lait en Loire-Atlantique déversent quotidiennement depuis plusieurs jours quelques 2000 litres de lait dans la nature. La citation dans le titre est évocatrice : les producteurs estiment que les industriels leur achète le lait à un prix trop bas et, en réponse, décident tout simplement de ne pas vendre le lait et de le jeter. Ce type de « rétorsion » est assez connue des spécialistes d’économie comportementale notamment au travers des expérimentations autour du jeu de l’ultimatum (voir ce billet de Laurent Denant-Boèmont qui en parle au sujet de la baisse de la TVA dans la restauration). 

Le principe du jeu est simple. Un premier joueur (appelons-le « joueur A ») dispose d’une certaine somme d’argent x. Ce joueur doit décider quelle fraction v de x il souhaite donner à un second joueur, le joueur B. Une fois que A a fait sa proposition, B a deux solutions : ou bien il accepte l’offre et alors les joueurs conservent les sommes telles qu’elles ont été répartie (A gagne xv et B gagne v) ou bien B refuse la proposition et alors les deux joueurs repartent avec 0. Dans un cadre standard de théorie des jeux où l’utilité des joueurs est entièrement dépendantes de leurs gains, un comportement rationnel de la part des joueurs doit normalement déboucher sur un résultat extrême : B doit préférer avoir tout v aussi petit soit-il tant qu’il est supérieur à 0 ; A sait cela et va donc proposer le plus petit v possible. L’équilibre parfait en sous-jeu du jeu de l’ultimatum correspond donc à une situation où le joueur A conserve la quasi-intégralité de la somme initiale et où le joueur B accepte. Ce type de résultat extrême peut surprendre car il contredit un certain sens commun de l’équité. Et, de fait, lorsque l’on fait jouer ce jeu à de vrais personnes en laboratoire, on constate que l’offre moyenne faite par le joueur A est plus proche de 0,5x que de 0. Il est intéressant par ailleurs de noter que le fait de faire jouer le jeu un grand nombre de fois aux mêmes joueurs n’altère pas le résultat, ce qui évacue toute hypothèse sur l’apprentissage par les joueurs des règles du jeu.

Le parallèle avec les actions des producteurs laitiers indépendant en Loire-Atlantique est assez évident : ces derniers préfèrent ne pas vendre leur production plutôt qu’en tirer un gain qu’ils estiment inéquitable. Cela dit, au-delà de ce cas d’espèce, il y a un autre point intéressant à mettre en avant. Plusieurs économistes ont entrepris de faire jouer le jeu de l’ultimatum à des populations localisées à différents points géographiques. L’une de ces premières études est celle menée par Alvin Roth et ses collègues et qui a fait l’objet d’un article dans l’American Economic Review. Les auteurs ont conduit des expériences sur le jeu de l’ultimatum dans quatre villes différentes : Jerusalem, Ljubljana, Pittsburgh et Tokyo. Sans rentrer dans le détail des résultats, les auteurs montrent que même en répétant le jeu un grand nombre de fois, la prédiction de la théorie des jeux standards n’est jamais vérifiée. Surtout, ils repèrent l’existence de différences sensibles dans l’offre moyenne (plus exactement dans l’offre modale) qui est faite dans les différentes populations : aux Etats-Unis et en Yougoslavie, l’offre dominante est le 50-50, tandis qu’au Japon et en Israel, c’est l’offre 60-40 (40 pour le joueur B) qui est la plus fréquente. Autre point intéressant, les taux de rejet sont sensiblement les mêmes dans tous les pays et ne pas corrélés avec le niveau d’offre. Autrement dit, le fait pour un individu d’une population donnée de juger équitable ou non une offre n’est pas fonction du niveau absolu de cette offre mais de son niveau par rapport à une certaine conception de ce qu’est une offre équitable. Les auteurs concluent dans leur article qu’il est fort probable que les différences constatées entre les différentes populations soient liées à des facteurs culturels.

L’économiste Joseph Heinrich confirme et amplifie ce résultat dans un autre article (toujours dans l’AER). Cet auteur aboutie même à un résultat spéctaculaire en faisant jouer le jeu de l’ultimatum à deux populations culturellement très différentes : des individus habitant Los Angeles et des individus appartenant à la tribu amazonnienne Machiguenga. Les résultats sont éloquents (voir notamment le tableau p. 977) : dans la population américaine, l’offre modale de 50% et l’offre moyenne de 48% de la somme initiale ; dans la population amazonienne, l’offre modale est de 15% et l’offre moyenne de 26%. Ici encore, l’auteur estime qu’une telle différence ne peut s’expliquer que par l’influence de certaines normes culturelles qui déterminent les standards d’équité des individus. Ce que ces expérimentations montrent c’est que les différences d’attitudes des individus à l’égard de certaines inégalités sont culturellement déterminées. Cette différence est sensible y compris entre différentes populations occidentales, comme le montre l’article de Roth et al.. On ne peut exclure par ailleurs que de telles représentations aient une infuence structurelle à long terme sur la manière dont une économie fonctionne et évolue. Cela pousse à deux conclusions : d’une part, tenir compte de l’influence de certains facteurs culturels pour expliquer les phénomènes économiques et, d’autre part, il peut aussi être intéressant de se demander comment les normes culturelles évoluent et se transforment, notamment au contact d’un environnement économique donné.

Publicités

2 Commentaires

Classé dans Non classé

2 réponses à “« Je préfère jeter le lait plutôt que d’être esclave des industriels »

  1. henriparisien

    On peut évoquer des différences culturelles…

    On peut aussi remarquer que 160 $ (la somme jouée) représente 1/2 journée de revenu à LA, et entre 3 et 6 mois en amazonie.

    Il n’est pas impossible qu’en jouant au jeu de l’ultimatum avec 10 K€ en France, beaucoup de monde propose (et accepte) un partage 80 -20.

  2. Excellente idée que d’invoquer le jeu de l’ultimatum pour expliquer ce comportement a priori paradoxal des producteurs de lait. Je n’y avais pas pensé du tout!! Cela m’ouvre de nouvelles perspectives…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s