Emergence, dissémination et masse critique

Les systèmes socioéconomiques sont dynamiques et évolutifs, c’est-à-dire qu’ils ne cessent de se transformer dans le temps. J’ai déjà à plusieurs reprises discuté ici des différentes manières dont on peut en économie et en sciences sociales tenter de conceptualiser cette caractéristique évidemment essentielle. L’une d’entre elle consiste à considérer que tous les processus évolutionnaires ont pour caractéristique générique de consister en l’émergence puis la dissémination de nouveautés : c’est le cas de l’évolution biologique (mutation génétique ou émergence d’un trait phénotypique qui se disséminent dans une population) et des différents éléments qui peuvent participer à l’évolution des systèmes socioéconomiques (technologies, normes, institutions). Si l’on s’intéresse au processus de dissémination, on peut mettre en avant un nombre restreint de configurations renvoyant à un ensemble de dynamiques récurrentes dans les phénomènes économiques et sociaux.

Dans beaucoup de cas, on peut considérer que la propension d’une nouveauté (technologique, institutionnelle ou autre) à se disséminer dans une population est fonction de l’ampleur de son adoption à un moment donné. Autrement dit, plus une nouveauté a déjà été adopté, plus il devient intéressant pour les individus ne l’ayant pas encore adopté de le faire. Il y a de nombreux exemples en matière de technologie de réseaux (plus d’individus ont adopté un standard donné, plus il devient intéressant de l’adopter à son tour) ou en matière de règles ou de normes (si un grand nombre d’individus conduit déjà droite, j’ai intérêt à mon tour à adopter la même norme). On peut écrire les choses formellement de la manière suivante. Imaginons qu’un individu ait le choix entre adopter ou ne pas adopter une technologie ou une norme x. La probabilité f(x) pour cet individu d’adopter cette norme/technologie est d’autant plus élevée qu’elle lui procure un bénéfice important par rapport à l’ensemble des alternatives notées y. Si x ne procure aucun bénéfice supplémentaire par rapport aux alternatives, alors f(x) = 0. Pour coller à ce qui vient d’être dit au dessus, on postule que le bénéfice qu’un individu va tirer de l’adoption de la norme x est fonction de la fraction F(x) de la population à avoir déjà adoptée cette norme (ou, dans une variante, fraction de la population dont on s’attend à ce qu’elle va adopter la norme). Comme je l’ai dit au-dessus, c’est probablement un cas très fréquent en matière socioéconomique et culturelle. Cela signifie que la probabilité pour un individu f(x) d’adopter la norme x est fonction de l’ampleur de la dissémination de cette norme dans la population, c’est à dire F(x). Formellement :

f(x) = a [F(x)]

Au niveau de la population, chaque décision individuelle (adopter ou non x) altère la dissémination de la norme x dans la population. Autrement dit :

dF(x)/dt = z (f(x) – F(x)) avec z une fonction monotone qui indique que le changement dans la composition de la population est fonction de cette même composition.

A partir de là, on peut mettre à jour tout un tas de configurations auxquelles on peut rattacher des phénomènes économiques et sociaux. Cette « cartographie » est assez utile. Un premier ensemble de configurations possibles correspond aux cas où des individus vont initialement adopter la norme x même si personne ne l’a déja adopté. Formellement, cela veux dire que a [F(x)] > 0 pour F(x) = 0. Trois cas sont alors possibles : peut être  croissant dans F(x) (i.e. a’ > 0), décroissant (a’ < 0) ou constant (a’ = 0). Le graphique ci-dessous illustre le premier cas :

cas 1  

Il s’agit du cas le plus simple qui décrit le pattern suivant : un certain nombre d’individus (appelons les des innovateurs ou des entrepreneurs institutionnels) vont faire émerger et adopter une nouvelle technologie ou de nouvelles institutions. Cela conduit rapidement d’autres individus à les imiter ce qui contribue à disséminer la nouveauté dans la population. Toutefois, arrive un moment où les gains conférés par l’adoption de la nouveauté deviennent moindre que ceux conférés par les autres options à disposition des individus. Sur le graphique, cela correspond au croisement entre la droite qui représente la fonction a et la droite à 45°. A ce croisement si situe la fréquence d’équilibre F* autour de laquelle va se stabiliser la propagation de la nouveauté. Les deux autres cas décrivent le même phénomène sauf que la pente de la droite est soit nul soit négative (i.e. le gain marginal issue de l’adoption par un individu supplémentaire de la nouveauté est décroissant). Cette configuration correspond à un large spectre de phénomènes où va cohabiter au sein d’une même population deux ou plusieurs normes, institutions ou standard technologiques. En théorie des jeux évolutionnaire, F* correspond à un équilibre stable tel qu’il apparait par exemple dans le jeu hawk-dove que les spécialistes de biologie évolutionnaire connaissent bien car il permet de formaliser des populations polymorphiques, c’est à dire où deux allèles concurrents sont simultanément présents dans une population. Au niveau socioéconomique, on peut penser à plein d’exemples correspondant à ce cas. Citons entre autre le marché des consoles de jeux-vidéo : le choix d’une console (PS3, Xbox ou Wii) est en en effet en partie fonction du nombre d’individus ayant adopté chacune d’entre elles. En effet, plus une console a d’utilisateurs, plus les producteurs de jeux vidéo seront incités à proposer de nouveaux jeux voire des exclusivités. Il en découle que l’on a a priori iintérêt à acheter la console qui est déjà la plus utilisée dans la population. Toutefois, il arrive un certain seuil où ce phénomène est contré par le fait que les individus restant à ne pas posséder encore la console la plus utilisée ne tirerons pas de bénéfice à son achat pour une raison ou une autre et ne l’achéterons par conséquent pas. Au final, on obtient une population (un marché pour le coup) où coexistent trois consoles différentes.

Il existe un second ensemble de configurations génériques peut être plus intéressant pour les sciences sociales. Cette fois-ci, on fait l’hypothèse qu’une nouveauté qu’un individu n’a aucun intérêt à adopter une nouveauté que personne d’autre n’a déjà adopté. Autrement dit, a [F(x] = 0 pour F(x) =0. On fait également l’hypothèse qu’aux alentours de F(x) = 0, 0 < a’ < 1 de telle sorte que l’on obtient le graphique suivant :

cas 2

Cette configuration est très différente des précédente. La courbe traçant la fonction a se situe en effet en dessous de la droite à 45° de 0 à F**. Cela signifie que pour un nombre F(x) d’individus à avoir adopté la norme x, cette dernière ne sera conservée ou adoptée que par un nombre inférieur f(x). Autrement dit, dF(x)/dt < 0, c’est à dire que la norme x va rapidement être totalement abandonnée. Cette configuration désigne les cas où du fait de l’adoption en nombre insuffisant d’une technologie ou d’une norme, cette dernière est abandonnée et ne peut se disséminer dans la population. On est en présence ici de la notion fondamentale de masse critique très largement étudiée en sciences sociales (voir ici pour un petit aperçu) et que l’on trouve notamment dans les travaux de Thomas Schelling ou de Mark Granovetter (voir ce très sympa billet de Denis Colombi qui illustre les idées de Granovetter). La raison pour laquelle on parle de masse critique apparait clairement lorsque l’on regarde le graphique : pour un état donné du système où la fraction d’individu ayant adopté la norme x est inférieure à F**, le système va nécessairement converger vers un nouvel état où la norme x aura complétement disparu. En revanche, si à l’état initial cette fraction est supérieur à F**, alors la norme x va rapidement se disséminer dans tout le système jusqu’à être adopté par l’ensemble des individus.

L’idée de masse critique est en fait une logique du « tout ou rien » qui souligne à quel point les systèmes socioéconomiques peuvent être instables et en apparence chaotiques. Les exemples sont très nombreux : Schelling l’illustre par son modèle de dynamique de ségrégation, Granovetter considère que les phénomènes de masse critique se retrouve pour des phnéomènes collectifs comme les émeutes. Les révolutions ou les coups d’Etat peuvent également typiquement s’interpréter au travers de l’idée de masse critique : tant que le nombre de révolutionnaire est en dessous d’un certain seuil, devenir révolutionnaire est trop couteux et dangereux pour la majorité des individus ; en revanche, une fois ce seuil atteint, les coûts deviennent moindre et c’est l’ensemble de la population qui se soulève. Comme le montre Granovetter dans l’article que j’ai mis en lien, la compréhension de ce type de dynamique nécessite de s’intéresser de très près à la structure de la population laquelle est susceptible d’altérer le processus de dissémination. Par exemple, si vous avez une petite minorité d’irréductible révolutionnaire mais que le reste des individus ne devient révolutionnaire qu’à la condition que tous les autres sans exception le soient avant lui, alors le système ne rentrera jamais en état de révolution. En théorie des jeux évolutionnaire, l’idée de masse critique s’exprime en termes d’équilibre instable, c’est à dire un seuil séparant les bassins d’attractions de deux états différents (ex : conduire à droite OU conduire à gauche). Dans ce type de configuration, l’histoire et les « accidents historiques » jouent un rôle essentiel car l’état initial du système (suivant que l’on soit en dessous ou au dessus de F**) détermine entièrement son évolution. Ce déterminisme peut être surmonté si l’on admet l’existence soit de chocs stochastiques (des « mutants » adoptent occasionnellement un nouveau comportement) soit la possibilité d’actions collectives. Le premier cas peut donner au système l’apparence d’une dynamique chaotique lorsque le nombre de mutants est suffisant pour faire basculer le système d’un bassin d’attraction à un autre et le second nécessite de se demander comment les individus parviennent à se coordonner ce qui renvoie notamment aux travaux de toute la tradition Olson-Buchanan-Tullock. Dans les deux cas, il s’agit de se demander comment émergent des nouveautés au sein de systèmes socioéconomiques. Pour finir sur ce point, on notera toutefois que certains auteurs comme William Easterly questionne l’importance empirique des phénomènes de masse critique.

Il existe enfin un dernier ensemble de configurations qui consiste en fait en un mix des deux précédents. On peut partir des mêmes hypothèses que précédemment mais imaginer que la fonction a a une forme légèrement différente de type logistique :

cas 3

Ici, notre courbe croise à deux endroits différents la droite à 45°. On s’aperçoit que l’on combine les deux cas précédents. Le point F** est comme précédemment un équilibre instable correspondant à une masse critique. Cependant, cette fois-ci, lorsque l’on se situe au delà de ce seuil, le système ne va pas converger précédemment vers   F(x) = 1. En effet, on a également un second équilibre F* qui lui est stable comme dans le premier ensemble de configurations présenté. Cela signifie que la norme x ne se propagera pas dans la population à moins d’atteindre le seuil critique F** ; lorsque c’est le cas toutefois, l’extension de la norme x dans la population se stabilisera autour de F*. Y’a-t-il des exemples socioéconomiques ?

A mon avis, ce genre de configuration est très fréquent, bien plus que les deux précédentes. Je fais notamment la conjecture que ce pattern correspond peu ou proue à la dynamique de création des blogs d’économie et de sciences sociales. Tenir un blog « académique » est extrêmement coûteux en temps et en ressources. Cependant, ce coût est atténué lorsque le blogueur individuel peut s’appuyer sur un réseau de blogs existant qui parlent plus ou moins de la même chose que lui. L’existence de ces autres blogs permet en effet d’accéder à des informations et des analyses plus aisément et est également de nature à donner de l’inspiration ou à initier un dialogue. Ces éléments tendent à diminuer le coût de l’animation d’un blog. On peut penser que dans un premier temps la dissémination de la pratique du blog académique relève d’un phénomène de type masse critique : tant que de tels blogs sont peu nombreux, il est trop coûteux d’ouvrir le sien. Toutefois, à partir d’un certain nombre de blogs créés, il est possible que l’on atteigne un seuil au delà duquel la pratique se diffuse plus rapidement. Il me semble que les blogs d’économie français répondent jusqu’ici à cette dynamique : pendant très longtemps, un nombre très réduit de blogs d’économie ont existé grâce à l’intiative de quelques « entrepreneurs« . Depuis deux ans, on assiste à l’émergence croissante de nouveaux « imitateurs » (dont ce blog fait partie) et il n’est pas exclu que le phénomène se poursuive. Toutefois, on peut conjecturer que ce processus ralentira voire s’arrêtera avant que tous les enseignants et universitaires aient leur blog. Déjà, une partier de cette population est totalement réfractaire à l’idée de tenir un blog ; et ensuite parce que la multiplication des blogs a aussi un « coût ». On peut par exemple penser que la dissémination des blogs relève dans un premier temps d’une logique de masse critique, alors une fois le seuil critique atteint le nombre de blogs (l’offre) va grandir beaucoup plus vite que le nombre de lecteurs (la demande). Comme le temps est une ressource rare, chaque lecteur ne peut lire qu’un nombre limité de blogs ce qui va induire un éparpillement du lectorat que l’on peut interpréter comme un affaiblissement de la « rentabilité » moyenne des blogs. A terme, ce tassement pourrait décourager l’entrée de nouveaux blogueurs qui auront trop de difficultés à attirer un lectorat régulier ou décourager certains blogueurs en place. L’avenir dira si ma conjecture se vérifie (mais remarquez qu’elle est totalement infalsifiable !).

Références

Granovetter M. (1978), « Threshold Models of Collective Behaviors », The American Journal of Sociology, 83(6) : 1420-1443.

Schelling T. (2007), Les macroeffets de nos microdécisions, Paris :  Dunod.

Witt U. (2003), The Evolving Economy, Cheltenham : Edward Elgar.

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1 commentaire

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Une réponse à “Emergence, dissémination et masse critique

  1. Joan

    Bien argumenté. J’aime

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