Le point commun entre le secteur financier et le football américain ? Le poids des normes

James Kwak et Chris Dillow proposent chacun une réflexion sur le poids des normes dans les décisions stratégiques des coachs sportifs, notamment en ce qui concerne le football américain. Kwak et Dillow font tous deux référence à un papier de David Romer dont j’ai déjà parlé sur ce blog et qui montre que les équipes en foot US, si elles cherchaient à optimiser leurs résultats, devraient tenter nettement plus souvent les quatrième tentatives qu’elles ne le font en pratique (note pour les non-connaisseurs : au foot US, une équipe a quatre tentatives pour gagner 10 yards sans quoi elle doit rendre le ballon à l’adversaire ; lorsque une équipe a encore des yards à franchir à la dernière tentative, elle peut choisir de donner un coup de de dégagement – ou à un coup de pied à 3 points si elle est proche de l’en-but adverse – de manière à envoyer le ballon loin dans le camps adverse). Selon toute évidence, il semble même que pour le coup la stratégie des coachs de foot US soit très très éloignée de la stratégie optimale : sauf exception, une équipe devrait toujours tenter sa quatrième tentative. En pratique, il doit bien avoir 90% des quatrième tentatives qui se terminent par un dégagement. Chris Dillow cite également une étude portant sur les changements tactiques opérés par les entraineurs des équipes du championnat de football allemand et qui montre que les entraîneurs d’une équipe mené au score ont tendance à faire rentrer un attaquant supplémentaire alors même que cela réduit leur espérance de gain.

Même s’il faut se méfier des généralisations abusives, on a là quelques résultats intéressants. Le premier point à remarquer est que le monde du sport professionnel est l’un des plus compétitifs qui soit. J’attire notamment l’attention sur le fait que le foot US est probablement le sport où chaque phase de jeu est le plus décortiqué (chaque équipe possède une armée de coachs assistants et d’une quantité astronomique de statistiques). Il est ainsi quasi-certain que les entraineurs professionnels connaissent les études montrant que le dégagement en quatrième tentative doit être l’exception et non la règle. Comment expliquer alors que dans un tel environnement compétitif, des stratégies sous-optimales persistent ? Cette question prend toute son importance si l’on se rappelle la justification de l’hypothèse selon laquelle les firmes maximisent leurs profits par Milton Friedman dans son article « The Methodology of Positive Economics » : les firmes se comportent comme si elles maximisaient leurs profits car le marché induit un processus de sélection faisant que ne survivent que les firmes ayant les stratégies se rapprochant d’un tel comportement maximisateur. De toute évidence, cela n’est pas valable pour le sport professionnel. En fait, ce résultat a deux explications complémentaires.

D’une part, comme le souligne la théorie évolutionnaire de la firme, le processus concurrentiel ne conduit pas nécessairement à la sélection des stratégies visant à maximiser le profit. Cela s’explique tout simplement par le fait que le processus de sélection opère sur un ensemble fini de stratégies et que, par conséquent, si la stratégie de maximisation ne fait pas partie de cet ensemble, elle ne sera pas sélectionné. Ce qui est sélectionné, c’est la meilleure stratégie relative, pas la meilleure stratégie dans l’absolue. Cela dit, on a là qu’une partie de l’explication : pourquoi une « mutation » n’émerge-t-elle pas alors que chaque équipe de foot US a une dizaine de coachs qui scrutent et quantifient le jeu ? La seconde explication est évoquée par Chris Dillow et James Kwak : tant dans le foot classique que dans le foot US, il y a des normes stratégiques dont tout le monde s’attend à ce que tous les coachs les respectent. Ces normes correspondent à des choix que tous les observateurs (le public, les joueurs mais aussi et surtout les employeurs des coachs) considèrent comme « normaux ». Bien qu’ils puissent être sous-optimaux, un coach qui les adoptent ne sera jamais blamé pour cette raison. Cela rappelle très fortement certaines histoires que l’on a pu voir circuler sur certains traders ou banquiers : bien que conscients de la non-soutenabilité des stratégies d’investissement, aucun acteur n’a pu adopter un comportement plus raisonnable car cela s’écartait de la convention dominante et courir le risque de se le voir reprocher. On peut encore généraliser et considérer que toutes les modes managériales ou stratégiques (reengineering, outsourcing, responsabilité sociale de l’entreprise, etc.) sont davantage l’expression d’une pression à la conformité que le produit d’une recherche de maximisation, point mis en avant notamment par l’approche institutionnelle des organisations et sa notion d’isomorphisme institutionnel.

2 Commentaires

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2 réponses à “Le point commun entre le secteur financier et le football américain ? Le poids des normes

  1. Thomas

    Dans le même genre, un gardien de but n’a pas intérêt à plonger lors d’un penalty (statistiquement, les buteurs tirent le plus souvent au milieu des cages). Toutefois, on peut s’attendre à une réaction houleuse du public si le gardien n’agit pas. On peut élargir ce constat au domaine politique : que penserait l’opinion d’un président « laissez-fairiste ». Plus de détails ici http://antisophiste.blogspot.com/2008/05/bouger-ou-ne-pas-bouger-langoisse-du.html

  2. sea34101

    [\mode « On refait le match » on]
    Ce post expliquerait-il le problème avec Domenech? Il est critiqué pour sa gestion, ses résultats, etc.. pourtant, il ne fait qu’appliquer les recommandations de l’équipe…
    [\mode « On refait le match » off]

    Cela dit je suis moyennement convaincu avec la comparaison avec le monde de la finance. Dans ce livre : http://www.amazon.com/Fools-Gold-Corrupted-Unleashed-Catastrophe/dp/141659857X/ref=sr_1_1?ie=UTF8&s=books&qid=1252327210&sr=8-1

    Il est clairement expliqué que certains acteurs avaient vu venir la crise des subprimes (même si personne n’en avait imaginé l’ampleur) et avaient pris les mesures nécessaires pour ne pas être (trop) affecté par elle. Je ne nie pas l’influence du mimétisme et de la pression environnementale, cependant certains ont eu la possibilité d’agir a contre courant.

    Aussi d’un point de vue « théorie de l’évolution », il y aurait du avoir des coachs qui auraient du appliquer cette stratégie gagnante et, ayant eu de meilleurs résultats, tout le monde aurait suivi. Je pense qu’il y a quand même eu plus de coach en NFL que de patrons de salle de marché.

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