Economie et déterminisme biologique

Antoine B. d’Optimum met en lien sur son blog une discussion intéressante qu’il a eu avec Jean-Edouard de Mafeco sur le forum d’Econoclaste (vous me suivez) sur l’hypothèse d’anticipations rationnelles, sa signification et son intérêt. J’en conseille la lecture, c’est très instructif. Etant loin d’être un spécialiste de cette question, je ne commenterai pas mais j’ai toutefois quelques remarques en marge que je voudrais formuler ici. Le problème est de déterminer si les anticipations rationnnelles sont une hypothèse raisonnable lorsque l’on s’intéresse au long terme et si elles peuvent être utiles pour étudier la dynamique de court terme. Antoine et Jean-Edouard ne sont pas d’accord sur ce dernier point, en revanche ils se rejoignent sur l’idée que l’hypothèse d’anticipations rationnelles est raisonnable sur le long terme dans la mesure où il est peu probable qu’il existe des biais systématiques dans le comportement des individus lorsqu’il s’agit, par exemple, d’estimer l’inflation future.

Jean-Edouard écrit par exemple :  « il est probablement absurde de se demander s’il y a une tendance universelle à surestimer ou sous-estimer l’inflation, à être trop ou pas assez confiant (ce qui soit dit en passant sortirait l’économie du champ des sciences sociales et signifierait que le système économique est déterminé par des facteurs biologiques)« . Pour ma part, je ne suis pas si sûr qu’il soit absurde de se poser une telle question, dans la mesure où elle a des implications macroéconomiques potentielles. Mais c’est surtout le passage entre parenthèses avec lequel je suis en désaccord. Une science (quelque qu’elle soit) doit-elle ignorer les enseignements d’une autre science sous prétexte que cela induirait une forme de déterminisme et donc, d’une certaine manière, une certaine dépendance d’une science vis à vis d’une autre ? Dans une perspective « d’impérialisme disciplinaire », peut être. D’un point de vue (certes naïf) de la science comme recherche de la vérité, bien sûr que non. S’il s’avèreait que les comportements économiques sont entièrement déterminés par des facteurs biologiques, psychologiques ou génétiques, alors les économistes devraient l’admettre, peu importe que l’économie comme science perde son autonomie ou son statut de sciences sociales.  Heureusement, on n’en est pas là. Il ne s’agit évidemment pas de dire que les phénomènes économiques sont entièrement déterminés par le biologique. En revanche, prétendre que les phénomènes économiques sont entièrement indépendants des facteurs biologiques n’a pas plus de sens. La raison première de l’activité économique (subvenir à nos besoins matériels) repose sur une nécessité biologique. L’intentionnalité, le pouvoir de délibération, la capacité d’anticipation, sont tout autant de capacités humaines biologiquement héritées. Ces capacités, l’économie les considère comme données, ce sont des axiomes cachés. Cela ne lui retire pas pour autant son statut de science sociale. Maintenant, est-il aberrant de supposer que l’évolution biologique nous a fait hériter de certains biais comportementaux systématiques qui nous rendent plus enclin à adopter certains comportements que d’autres ? Est-ce qu’accepter l’existence de tels biais revient à dire que l’économie est entièrement déterminer par le biologique et que la science économique n’est pas une science sociale ? Bien sûr que non. Depuis plusieurs dizaines d’années, des anthropologues et des sociologues, et depuis maintenant quelques temps également des économistes, s’intéressent aux fondements de l’altruisme. On le sait, l’économie comme science n’a aucun mal à s’accomoder de l’existence de comportements altruistes. C’est très facile d’introduire l’altruisme dans une fonction d’utilité. Mais d’où vient l’altruisme ? A quelle(s) condition(s) joue-t-il un rôle dans les phénomènes économiques ? Face à ces questions, l’économiste est en général démunie car l’hypothèse d’altruisme est fondamentalement ad hoc. Elle permet éventuellement de prédire certains phénomènes, mais elle ne les explique pas réellement. D’où l’intérêt des travaux qui cherchent à dépasser l’altruisme comme hypothèse ad hoc pour comprendre les raisons de son existence.

Face à cet argument de l’existence de biais comportementaux pouvant affecter les phénomènes économiques, il y a plein d’attitudes possibles. On peut adopter la stratégie de Max Weber et arguer que l’hypothèse de rationalité, par exemple, est un idéaltype et, qu’en tant que tel, il n’a pas à être réaliste ni à être fondé sur un plan psychologique ou biologique. Une variante est l’instrumentalisme de Friedman : la valeur d’une hypothèse est fonction des prédictions qu’elle permet de dériver, pas de son réalisme. Un troisième argument est celui de la simplicité : nos hypothèses comportementales sont certes inexactes mais elles sont utiles dans le sens où elles nous permettent de dériver des résultats testables et surtout interprétables. Enfin, on peut aussi considérer (c’est l’argument d’Antoine) que sur le long terme les biais tendent à se neutraliser ou à s’effacer car les individus s’habituent au contexte de décision. Les trois premiers arguments sont de nature épistémologique. Ils sont valables mais en aucun cas décisif. Notamment, la simplicité ne saurait être un critère (unique) pour départager deux théories. Par ailleurs, les arguments 2 et 3 (mais pas le premier) repose implicitement sur l’idée que prédiction et explication sont isomorphiques. C’est là une idée très contestable. Le dernier argument est de nature substantive et c’est du reste souvent celui qui est opposé à l’économie comportementale. Il semble raisonnable sauf qu’il s’agit d’une question empirique qui demande à être testée. Le problème est notamment lié à la nature des biais : s’agit-il de biais ponctuels liés au fait que les individus sont confrontés à une situation nouvelle ou ces biais n’ont-ils pas une raison plus profondes leur donnant une tournure plus systématique ? Il y a déjà des travaux en sciences sociales qui essayent de répondre à cette question. Pour l’instant, aucune réponse claire n’émerge. Mais la question mérite d’être posée et étudiée.

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6 Commentaires

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6 réponses à “Economie et déterminisme biologique

  1. Episteme

    Pour moi une grande partie de votre discussion au deuxième paragraphe ne sert à rien. On peut éviter tout ça en disant tout simplement(comme vous le suggérez) que les variables comme la confiance et la capacité d’estimation sont considérées par les économistes comme données. On les fait varier et on observe les implications(théoriques) sur les modèles. On se fiche pas mal de savoir ce qui les explique(ou les détermine), sur le plan biologique. Pas que ce n’est pas intéressant, mais ce n’est pas la tâche d’un économiste que de s’y attarder. Selon un raisonement analogue un biologiste ne prendra pas nécessairement en compte tout ce qui détermine les gènes sur le plan physique pour étudier leur interraction avec les traits comportementaux des individus.

  2. elvin

    La position d Episteme est aussi la position autrichienne :
    « The field of our science is human action, not the psychological events which result in an action. » (Mises, Human Action)
    « Economics begins where psychology leaves off » (Mises, je ne sais plus où)

  3. Episteme

    J’aimerais par ailleurs que vous vous expliquiez sur l’assertion suivant:

    « Par ailleurs, les arguments 2 et 3 (mais pas le premier) repose implicitement sur l’idée que prédiction et explication sont isomorphiques. »

  4. C.H.

    @Episteme : sur votre premier commentaire. Il y a un intérêt majeur à s’interroger sur l’origine biologique éventuelle de biais comportementaux : celui de contrer l’argument selon lequel, sur le long terme, ces biais disparaissent (contre-argument n° 4 dans mon troisième paragraphe). Si certains biais comportementaux sont biologiquement ou génétiquement fondés, alors on ne peut supposer qu’ils ne jouent aucun rôle sur le long terme. Alors peut être que ce n’est pas à l’économiste de se poser cette question, mais en revanche il doit être attentif aux réponses apportées par d’autres disciplines scientifiques.

    Sur votre deuxième commentaires : les arguments deux et trois ont en commun de postuler que l’objectif de toute proposition scientifique est de pouvoir dériver des prédictions réfutables. L’argument 2 nous dit que l’irréalisme des hypothèses n’a aucune importance, l’argument 3 nous dit qu’entre deux théories au pouvoir prédictif équivalent, la plus « simple » (parcimonieuse) doit être préférée. C’est par exemple l’argument 3 qui a été invoqué pendant 20 ans en biologie évolutionnaire pour rejeter l’hypothèse de sélection par le groupe. Maintenant, de mon point de vue, une théorie fausse peut permettre de prédire avec succès (limité toutefois) un phénomène tout en étant incapable de l’expliquer. Exemple : un modèle économique qui postule un certain degré d’altruisme chez les agents pour expliquer les décisions d’allocations intergenérationnelles des ressources de la part des agents peut faire des prédictions justes mais se fourvoyer totalement sur les facteurs à l’origine de cette allocation. Et c’est là que surgit le problème du caractère ad hoc d’une hypothèse comme celle de l’altruisme. A l’inverse, il y a des exemples de théorie au pouvoir prédictif limité mais dont la valeur heuristique en termes d’explication est reconnue. Tout ce qui relève de l’agent based modelling me semble rentrer dans cette catégorie. La théorie de l’évolution est autrement l’exemple le plus parlant dans la mesure où elle ne permet de faire des prédictions qu’en la complétant d’hypothèses supplémentaires. La théorie en elle-même est explicative, pas prédictive.

  5. J-E

    Il faut croire que je suis condamné dans ce débat à ce qu’on me prête des thèses qui ne sont pas les miennes. Belgo pense d’abord que je condamne l’utilisation des anticipations rationnelles alors que les modèles sur lesquels je travaille utilise tous sauf un cette hypothèse, puis que je ne veux pas les utiliser sur le court terme alors que pourtant c’est aussi ce que je fais en pratique. Maintenant il paraît que je suis pour l’impérialisme économique et que je refuse d’envisager l’existence de biais comportementaux, ce qui fera bien rire ceux qui estiment que je suis trop critique vis à vis des hypothèses de rationalité.

    Ce serait donc sympa de me lire un peu plus en détail et sans procès d’intention. Si dans la phrase ”il est probablement absurde de se demander s’il y a une tendance universelle à surestimer ou sous-estimer l’inflation, à être trop ou pas assez confiant (ce qui soit dit en passant sortirait l’économie du champ des sciences sociales et signifierait que le système économique est déterminé par des facteurs biologiques)“ j’ai utilisé l’expression « soit dit en passant », c’est bien parce que je ne voulais pas utiliser la conjonction « car ».

    Ce que je veux dire c’est que pour des raisons X et Y longuement développées par exemple ici (http://www.mafeco.fr/?q=node/156) les arguments d’origine biologique souvent ne tiennent pas la route, et « soit dit en passant » c’est tant mieux car certains auteurs en tirent des implications déplaisantes.

    Merci donc de ne pas confondre cette proposition avec « ces arguments ont des implications déplaisantes donc refusons-les » et de croire que j’ai un peu plus de rigueur scientifique que par exemple Anthony Downs qui tient ce genre de propos dans An Economic Theory of Democracy.

    Le débat sur les anticipations rationnelles n’est probablement pas le lieu pour débattre des raisons X et Y susdites. En gros je trouve très intéressantes des études mettant en avant l’existence de tel ou tel biais, mais le problème est que trop souvent on en déduit immédiatement des conséquences économiques qui n’ont rien d’évident. Le livre « Irrational Exuberance » de Robert Shiller est un bon exemple : son raisonnement typique consiste à partir d’une petite expérience montrant par exemple que les gens sont trop optimistes, pour en déduire qu’on peut agréger ce résultat : si les gens sont trop optimistes, il est normal que le marché soit trop optimiste. Or cela n’a rien d’évident et c’est même souvent totalement absurde. Il faudrait se demander d’abord si ce sont les mêmes gens qui agissent sur les marchés financiers, s’il y a de l’apprentissage, si l’apparition de « mutants » pessimistes ne suffirait pas à faire disparaître les optimistes etc. Questions que d’ailleurs de nombreux économistes se posent.

    Enfin tout cela est d’autant plus injuste que j’estime justement que des biais comportementaux peuvent être intéressants à court terme alors que Belgo est radicalement contre, donc merci de taper sur lui.

  6. C.H.

    @J-E :
    Mon propos n’était pas spécialement dirigé à votre encontre, bien que le fait que j’ai cité une de vos phrases puisse faire croire le contraire (ce qui est involontaire de ma part). Je crois avoir bien compris votre position et je vous rejoint totalement lorsque vous dites qu’il faut se méfier des sauts logiques du genre « biais comportementaux au niveau individuel –> irrationalité du marché ».

    Maintenant, si j’ai bien suivi votre échange, Antoine et vous êtes d’accord que sur le long terme, l’hypothèse d’anticipations rationnelles est la plus appropriée pour étudier les propriétés des équilibres. Ma position est que cette hypothèse est *utile* (i.e. elle permet de faire des propositions testables) et qu’elle a un indéniable fondement épistémologique (cf. la critique de Lucas). Cependant, je pense que cela n’est pas suffisant pour évacuer la possibilité de biais comportementaux systématiques et donc ne se neutralisant pas sur le long terme. Je n’ai aucun problème avec les modèles à base d’anticipations rationnelles (en règle générale tout du moins) puisque tout modèle doit nécessairement être simplificateur pour dire quelque chose mais la construction d’un modèle (et donc la détermination des hypothèses) est toujours contingente au problème que l’on étudie. Dans certains cas, il peut être intéressant de se demander si l’existence de biais comportementaux systématiques (documentés par une partie de la littérature en sciences sociales et en psychologie) peuvent ne pas avoir un effet systémique sensible.

    Sur la question du court terme, je crois que nous sommes largement en accord et effectivement c’est Antoine qui est sceptique sur l’intérêt de s’intéresser aux biais comportementaux. J’aurais du insister là dessus bien que le but n’était pas de taper sur qui que ce soit.

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