L’innovation comme processus auto-généré

Très intéressant article sur le dernier ouvrage de l’économiste Brian Arthur, The Nature of Technology. Pour ceux qui ne le savent pas, Arthur est tout simplement l’un des pères de la notion de dépendance au sentier et auteur de quelques papiers absolument majeurs dans la discipline (un exemple ici). En lisant l’article, on comprend qu’Arthur défend l’idée que l’innovation technologique, qui est largement à l’origine du processus de croissance économique, ne repose pas tant sur le génie humain que sur la technologie elle-même. En effet, la plupart du temps, l’innovation technologique résulte de la combinaison des technologies existantes. L’innovation peut ainsi se concevoir comme un processus auto-généré, c’est à dire que son émergence est le résultat d’innovations passées qui à la fois crées la possibilité d’innovations futures mais aussi de nouveaux problèmes qui ces innovations futures devront résoudre. En d’autres termes, l’innovation est un processus « path-dependent« .

Ce que dit Arthur au sujet de l’innovation technologique peut être étendue à d’autres types d’innovations. Par exemple, l’innovation scientifique est également très largement le résultat d’une combinaison d’idées pré-existantes. La technologie comme la science progressent par un lent processus d’accumulation et de recombinaisons. Cela ne veut pas dire que le processus est forcément linéaire et régulier pour autant. Il peut par exemple coexister différents paradigmes technologiques ou scientifiques. Ou l’innovation peut parfois être en apparence plus radicale. La même chose est valable pour l’innovation institutionnelle. Ici aussi, il y a de bonnes raisons d’être sceptique sur le rôle joué par des « génies institutionnels » (les dirigeants politiques ou les experts) dans l’émergence de ce type d’innovation. Les nouvelles institutions sont en fait souvent le résultat d’un processus de dissémination/recombinaison où des institutions préexitantes sont recombinées avec des institutions importées d’ailleurs. Par nature, le potentiel d’une innovation est difficile à déterminer ex ante et ne peut souvent être constaté que ex post, cela étant vrai pour l’innovation technologique comme pour l’innovation institutionnelle. Toutes deux répondent également à une dépendance au sentier. En clair, on retrouve là la maxime de Darwin : natura non facit saltum (la nature ne fait pas de bond). La nouveauté émerge toujours de l’existant et est donc bornée par lui. 

6 Commentaires

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6 réponses à “L’innovation comme processus auto-généré

  1. Jacques

    Brian Arthur a aussi été l’objet d’un article (très violent – pas contre lui spécifiquement mais contre les raccourcis journalistiques) de Krugman, il y a bien 10 ans de cela: http://www.slate.com/id/1928/#sb42414

  2. C.H.

    Intéressant. Cela me rappelle la discussion de David Hull dans son bouquin sur le problème de l’octroie de la paternité d’une idée au sein de la communauté scientifique. Le papier de Krugman est exemplaire : Arthur a plus ou moins penser construire une approche radicalement nouvelle à partir de l’idée de rendements croissants, tandis que Krugman pense qu’elle provient de, et qu’elle a été largement digéré par, l’approche standard. Encore une histoire de ocmpétition entre programme de recherche.

    Je ne suis pas un spécialiste de cette question, et effectivement il est clair que l’idée de rendements croissants était connu et utilisée bien avant l’article d’Arthur, mais il n’empêche qu’Arthur et quelques autres économistes travaillant au Santa Fe Institute ont proposé une approche de l’économie distincte de celle du mainstream. Et il suffit d’aller regarder les working paper sur le site du Santa Fe Institute pour se rendre compte que ce n’est pas ce genre de papier que l’on trouve en général dans l’AER.

  3. elvin

    « le processus de croissance économique ne repose pas tant sur le génie humain que sur la technologie elle-même. En effet, la plupart du temps, l’innovation technologique résulte de la combinaison des technologies existantes. »

    Je ne vois pas où est l’opposition. Bien sûr que l’immense majorité des innovations, pour ne pas dire toutes, utilisent des technologies préexistantes. Mais il faut bien une dose de génie humain pour avoir l’idée de ces nouvelles combinaisons.

    Encore un exemple de cette manie des économistes d’essayer d’analyser des phénomènes sans se donner la peine ni de les observer d’abord, ni d’un minimum de réflexion ?

  4. C.H.

    Tout dépend de ce que vous appelé « génie ». Ce que dit Arthur il me semble ce qu’une innovation c’est essentiellement la recombinaison d’idées déjà présentes, pas la création ex nihilo d’une idée nouvelle. L’idée est assez basique : vous faites vivre Einstein à l’âge de pierre, il ne vous fabriquera pas la bombe atomique et il n’élaborera pas sa théorie de la relativité…

  5. elvin

    Tout dépend de ce qu’on appelle « idée ». Dans ce cas précis, j’appelle « génie humain » ce qui produit nos idées, même celles qui ne sont pas ….. géniales.

  6. bof

    et comme disait Popper
    « On ne connaît pas aujourd’hui les idées de demain. »
    Ce qui fait toute la différence.

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