Economie et théorie comportementale de la firme

Dans un précédent billet, j’écrivais au sujet des grandes firmes : « il n’y a aucune raison de penser que les pratiques de recherche de rentes que les économistes pointent du doigt concernant les gouvernements ne se produisent pas de manière analogue dans les grandes firmes« . Il s’agit là à mon sens d’un point négligé par l’essentiel de l’analyse économique de la firme. Ce n’est pas totalement vrai. Par exemple, la théorie des coûts de transaction initialement élaborée par Oliver Williamson souligne l’importance de l’opportunisme des agents économiques. L’opportunisme est générateur de coûts de transaction, dans le sens où il indique qu’au sein de la firme comme sur le marché chaque agent va chercher à tirer profit des moyens à sa disposition pour, d’une certaine manière, « extorquer » des ressources aux autres individus. Les divers arrangements institutionnels envisageables (intégration verticale, contrat marchand, ou toute autre forme mixte) sont un moyen pour les agents de se prémunir contre l’opportunisme des autres. Le problème dans l’approche proposée par Williamson est que l’opportunisme est une hypothèse largement ad hoc, qui n’est pas véritablement documentée empiriquement et qui finalement reste assez floue.

La lecture du bouquin de Nelson et Winter me fait me rappeler qu’il y a une autre approche théorique qui a particulièrement mis en avant l’importance des conflits d’intérêts au sein de la firme : la « théorie comportementale de la firme », développée notamment dans l’ouvrage de Richard Cyert et James March, A Behavioral Theory of the Firm. De manière plus générale, cette approche est étroitement associée à l’école de Carnegie à laquelle a également appartenu Herbert Simon.  Cyert et March remettent radicalement en cause l’hypothèse suivant laquelle on peut se représenter la firme comme une unité se comportant de manière à maximiser son profit. Au contraire, il faut selon eux voir l’entreprise comme un ensemble de coalitions aux intérêts divergents et se livrant à des jeux politiques et des relations de pouvoir. Selon Cyert et March, les conflits issus de ces relations sont essentiellement réglés au travers de routines organisationnelles, c’est à dire de procédures systématisées mises en place par la firme. Dans leur ouvrage, Nelson et Winter indiquent largement rejoindre Cyert et March mais, dans la mesure où leur objectif n’est pas le même, n’exploitent pas les apports de la théorie comportementale de la firme.

De manière générale, l’analyse économique a relativement peu repris la perspective de Cyert et March, ce qui est dommage. L’un des intérêts de cette dernière est d’avoir un angle plus empirique permettant de documenter les hypothèses comportementales. Le revers de la médaille est que, forcément, les résultats sont plus difficiles à systématiser. Cela dit, on peut avoir quelques espoirs. Un récent numéro du Journal of Economic Behavior and Organization a par exemple été consacré à l’ouvrage de Cyert et March. Certains articles (que je peux envoyer à ceux qui sont intéressés) s’intéressent particulièrement aux processus de décisions au sein de la firme. On en est pas encore à avoir une véritable « économie politique de la firme » mais il y a du progrès. 

10 Commentaires

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10 réponses à “Economie et théorie comportementale de la firme

  1. elvin

    J’applaudis des deux mains à ce billet. C’est en effet de Cyert, March, Nelson et Winter qu’il faut partir si on veut comprendre quelque chose aux entreprises. On peut y ajouter:
    – Lawrence et Lorsch pour l’organisation (http://books.google.fr/books?id=_ZglbLAeqFYC&pg=PA220&lpg=PA220&dq=lawrence%2Blorsch&source=bl&ots=_pu5-tUNR-&sig=Sah88BVKP3U5U6rneWT9PI_oYyw&hl=fr&ei=p4-fSqC3D42TsAak7PUZ&sa=X&oi=book_result&ct=result&resnum=6#v=onepage&q=lawrence%2Blorsch&f=false)
    – Israel Kirzner pour une approche « autrichienne »(http://fr.wikipedia.org/wiki/Sp%C3%A9cial:Ouvrages_de_r%C3%A9f%C3%A9rence/0226437760)

  2. elvin

    mea culpa ; le lien pour Kirzner est erroné. Il s’agit de son livre de 1973 « Competition and entrepreneurship »

    Dommage qu’on ne puisse ni prévisualiser ni éditer les commentaires sur ce blog…

  3. mehdi

    Merci pour ce bo récap ;

    Actulleent je m’intéresse de prés à l’opérationalisation des processus decisionnel dans la firme.

    pourrais je disposer des papiers auquels vous faites allusion ?

    merci

  4. elvin

    @mehdi
    ben, en ce qui me concerne, je ne peux pas faire mieux que vous donner les références ci-dessus. A vous de vous dém.. à partir de là.

  5. OUNIS

    Bonjour, votre article m’a été d’une tres grande aide sur un travail que je fais actuellement sur cyert and march, mais je galere un peu à trouver des etudes empiriques pourriez vous m’aider les quelques articles que vous vous proposez d’envoyer ? parce que je ne les trouve pas , ou bien meme un lien permettant d’avoir acces a ce numero du journal? merci par avance

  6. Peny

    Bonjour,

    Étudiante à Sciences Po, je réalise un mémoire sur la théorie béhavioriste de Cyert et March. Je manque d’illustrations et d’études de cas, en fait je ne vois pas vraiment l’application concrète de cette théorie. Auriez-vous des exemples d’entreprises svp ?

    Je vous remercie.

    Manon P.

    • elvin

      A vrai dire, n’importe quelle entreprise pourrait convenir, et il suffirait d’aller voir sur place pour y constater le réalisme des thèses de Cyert et March, mais aussi de Williamson et de Nelson et Winter. C’est ce que vous pourriez faire de mieux. Mais :
      1. est-ce que c’est conforme à la règle du jeu à Sciences Po ?
      2. en-avez-vous le temps ?

  7. Titan

    La théorie de Cyert et March apporte des connaissances sur une certaine vision de l’entreprise au sein d’un marché de type évolutionniste.
    Je donne des pistes, qui peuvent être autant d’enjeux présentés à la fin sur leurs apports, car je ne me livrerai pas à une analyse détaillée de leur management très théorique, et plus proche de l’économie informatique par ses processus de sélection que d’une théorie béhavioriste pour la GRH.
    Une idée intéressante serait selon moi, qui ne suis pas professeur, de voir comment on peut en faire une analyse béhavioriste d’un système qui n’en est pas un. Il faudrait alors tourner le sujet différemment..
    En tout cas, il me semble plus pertinent de retenir son approche émergentiste du marché, qu’une théorie de l’organisation en soi, à moins de la lier à d’autres courants:
    La théorie coginitive comme élément de signal, (Hervé Laroche, JP Nioche), de la théorie institutionnelle comme élément fondateur de l’entreprise, et la théorie des conventions (Pierre Yves Gomez) comme élément de régulation des contrats participant à l’évolution du coût transaction plus proche de l’analyse fondée par Coase que de Williamson. En effet un actif spécifique n’est pas un élément émergent de l’organis°.
    Une problématique sur l’apport de Cyert et march sur le management de l’information, de la stratégie, et du pouvoir de l’autorité. (économique, juridique, gestion). et ses conséquences pour le processus décisionnel qui n’est plus alors le modèle de la poubelle.
    Une analyse théorique des fondements et du fonctionnement de la relation d’autorité intra-firme de Bernard Baudry et Bruno Tinel, du rapport à l’autorité et du management stratégique.
    Ex: procédures décisionnelles pour le développement de nouveaux produits, connaissances du marché de Isabelle Royer.
    Ex: relation entre autorité intra-firme et gestion des salariés B Dubrion
    Ex: Coût de transaction, prise en compte de la valeur économique et des normes IFRS, conséquences pour la gestion et le management.

    @elvin, si on prend au sérieux le modèle procédurel de Cyert et March, on trouverait des robos résoluteurs de problèmes à la place des managers et des PDG. Or, du point de vu ne serait-ce que de la responsabilité, il y a encore des hommes.

    • elvin

      Tout à fait d’accord. Et il y en aura toujours.
      Cela dit, la distance entre modèle et réalité est infiniment moins grande avec Cyert/March, et les autres auteurs néo-institutionnalistes, qu’avec les néoclassiques. C’est tout ce que je voulais dire.

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