Contagion 3

Dans un article dans le New York Times, l’économiste Robert Shiller a de nouveau présenté sa thèse (que j’avais abordé ici) suivant laquelle les cycles économiques et les fluctuations sur les marchés trouvent leur origine dans un phénomène de contagion de représentations et d’idées se transmettant d’individu à individu. L’idée est assez simple : il y a des processus de causalité cumulative entre les mouvements de prix sur certains marchés et les représentations que se forment les agents sur l’évolution future de ces prix. Plus préciséments, les agents se transmettent ces représentations au travers de « récits ». Le fait que les prix montent durablement sur un marché donné va conduire à ce que l’ensemble de la population soit progressivement contaminée par l’idée que cette montée des prix va se poursuivre. Jusqu’à un certain point, cette prophétie sera auto-réalisatrice, jusqu’au moment fatidique du Krach.

Cela me fait penser que pendant les vacances j’avais rédigé une petite note de réflexion où j’essaye de construire un modèle évolutionnaire rudimentaire qui formalise plus ou moins le propos de Shiller. Le modèle est très imparfait, notamment parce que le prix des actifs n’est pas endogénéisé en tant que tel, et il est possible qu’il y ait quelques erreurs dans les maths mais on y trouve une idée essentielle : si l’évolution du prix des actifs est en partie fonction des représentations que forment les agents sur leur évolution future, alors on peut interpréter la coévolution de ces prix et de ces représentations en termes d’équilibres ponctués. Pour exprimer l’idée simplement : si vous avez deux représentations (« mèmes ») dans la population sur l’évolution future du prix d’un actif déterminé, une représentation optimiste et une représentation sceptique conduisant respectivement à adopter des stratégies risquées (avec effet de levier) et conservatrices, que par ailleurs on fait l’hypothèse que la transmission des représentations est déterminée à la fois par « l’efficacité » de chaque représentation mais aussi par une préférence par le conformisme, et enfin que les individus font des « erreurs » aléatoires dans la réplication des représentations, alors vous obtenez une dynamique ponctuée ressemblant aux « boom and bust » dont parle Shiller. Ce modèle met en avant un élément que Shiller n’explicite pas totalement dans son article mais qui cadre bien avec sa perspective en termes d’économie comportementale : la dynamique cyclique ne résulte pas du phénomène de « contagion » en tant que tel (i.e le processus de sélection, donc de réplication différenciée, des représentations et des stratégies qui en découlent) mais du biais (psychologique) conformiste des individus (le paramètre λ dans le modèle), c’est à dire la propension des individus à s’approprier la représentation ou le comportement dominant dans la population, indépendemment de son « efficacité ». On peut tout à fait interpréter ce biais en termes rationalistes, comme par exemple étant le résultat d’une cascade informationnelle ; mais il semble qu’il y a plus que ça et que la propension à imiter a peut être un fondement plus psychologique.

Mark Thoma fait remarquer que l’explication de Shiller n’est pas très utile pour prévoir le retournement des croyances et l’un des blogueurs de Free Exchange considère qu’elle ne dit rien sur les mécanismes sous-jacent à ce mécanisme de contagion. Par ailleurs, déterminer la part de responsabilité exacte de ce mécanisme de contagion d’un côté et celle d’autres facteurs (comme les politiques économiques par exemple) dans ces mouvements cycliques est très compliqué. Il s’agit là d’objections valables mais qui ne remettent toutefois pas en cause la thèse de Shiller je pense. Mais elles soulignent la nécessité de l’approfondir. 

4 Commentaires

Classé dans Non classé

4 réponses à “Contagion 3

  1. Gu Si Fang

    Comment expliquer l’erreur collective que constitue la bulle? Je pense que c’est cela qui préoccupe Shiller comme beaucoup d’autres auteurs. Les autrichiens parlent de « cluster of errors », d’autres « d’erreur de coordination des anticipations » etc. etc.

    Que serait le contraire d’une erreur? Je dirais, la succession suivante de tâches cognitives :
    1) Choisir un objectif, faire un choix en fonction de ses préférences, croyances et anticipations concernant l’environnement dans lequel on évolue
    2) Mettre en oeuvre des moyens dont on croit qu’ils vont avoir pour effet d’atteindre l’objectif recherché
    3) Constater a posteriori que tout s’est passé comme prévu

    A contrario, une erreur peut résulter de plein de grains de sel dans ce joli scénario, comme par exemple :
    1a) On a reçu de mauvaises informations sur notre environnement, et on a agi en conséquence
    1b) On a reçu les bonnes informations, mais on n’a pas été capable d’en tirer les bonnes conclusions
    2) On avait les bonnes informations, on a fait le bon choix, mais le moyen mis en oeuvre n’a pas été efficace
    3) Tout a marché comme prévu, mais, hélas! on a des regrets, le choix initial ne nous apparaît plus aussi bon qu’au départ

    Dans le cas d’une bulle – immobilière ou autre – je pense que tout le problème est de faire la différence entre 1a) et 1b).

    Si le marché immobilier avait continué de monter, s’endetter pour acheter une maison était le truc à faire, et 2) et 3) n’étaient pas un souci. Le problème est que l’immobilier a baissé. Les banques, les ménages, les promoteurs, et tout un tas d’acteurs ont fait la même erreur d’anticipation (d’où le « cluster »). Mais ont-ils fait cette erreur par bêtise, par mimétisme, par irrationnalité, alors que tout laisser penser que l’immobilier ne pouvait pas monter indéfiniement (1b)? Ou bien ont-ils fait cette erreur simplement parce qu’ils ont pris pour argent comptant les informations qu’ils recevaient, et en particulier les prix, les taux, etc. (1a)?

    Shiller penche plutôt pour 1b) et les autrichiens penchent pour 1a).

    Il y a une distinction importante entre les deux. Dans une certaine mesure, il est logiquement possible de prouver 1a) parce que la création monétaire a nécessairement un effet de distorsion des prix (effet Cantillon). Mais il est impossible de réfuter 1b). Comment prouver, en effet, que tout le monde n’a pas commis la même erreur simultanément, par hasard, par mimétisme, par magie? On invoquera les « esprits animaux »…

    Une image peut permettre de comprendre le problème qui se pose. Imaginez que vous regardiez un match de tennis à Rolland Garros, à la télé, en éteignant le son. Pendant quelques instants, la caméra fait un gros plan sur le public. Vous voyez tout le monde tourner la tête du même côté, mais sans le son vous ne savez pas s’il y a des échanges sur le court. Shiller vient alors vous expliquer que non, il n’y avait personne sur le court. Ce n’est d’ailleurs pas nécessaire, selon lui, car c’est par mimétisme, en raison d’esprits animaux, que les spectateurs tournent tous leur regard du même côté.

    Pour ma part, il me paraît bien plus sage de reconnaître que, oui, il y avait des banques centrales qui jouaient sur le court, et que tout le monde avait les yeux fixés sur la balle…

    Non seulement c’est une explication logique – et non magique – mais en plus elle offre un moyen pour éliminer le problème à l’avenir. L’approche de Shiller, au contraire, n’apporte aucun remède. D’où une incohérence dans son livre entre la partie diagnostic et la partie propositions.

  2. C.H.

    Je n’aime pas la notion « d’esprits animaux »… je pense qu’Akerlof et Shiller se sont fourvoyés en l’utilisant car elle n’a pas de sens précis.

    Le mimétisme, plus exactement le biais conformiste, dont je parle dans mon billet est quelque chose de très concret qui a été largement documenté par toute une littérature empirique et expérimentale notamment en psychologie. Je renvoi à l’ouvrage de Boyd et Richerson (1985) dont je ne cesse de parler et qui propose un petit survey de ces études. Il ne s’agit pas de quelque chose de « magique » mais d’un biais comportemental observé de manière récurrente. Et, en tant que tel, on ne peut pas parler d’irrationalité, surtout si l’on considère qu’adopter un comportement mimétique peut être un trait favorisé par la sélection (parce que plus économe en termes de ressources).

    Ce point de vue n’est pas incompatible avec la lecture autrichienne et l’idée de « clusters of errors ». Mais ce que tend à indiquer le modèle que j’ai mis, c’est qu’en théorie on n’a pas besoin de supposer une banque centrale manipulant les taux d’intérêt pour avoir un « boom and bust » (à partir du moment où l’on accepte l’existence d’un biais conformiste). Après, déterminer la part de responsabilité des différents facteurs n’est plus une question théorique mais bien un problème empirique, qui ne peut être traité qu’au cas par cas.

  3. Gu Si Fang

    « ce que tend à indiquer le modèle que j’ai mis, c’est qu’en théorie on n’a pas besoin de supposer une banque centrale manipulant les taux d’intérêt pour avoir un “boom and bust” (à partir du moment où l’on accepte l’existence d’un biais conformiste). »

    Ca me paraît être une très bonne démarche théorique : séparer les facteurs.
    1) Pourrait-on avoir une bulle causée par la création monétaire, sans mimétisme? Oui.
    2) Pourrait-on avoir une bulle par mimétisme, sans création monétaire? A mon avis non (mais ça fait débat!)

    Voici quelques arguments qui justifient une réponse négative pour 2) :
    – sans création monétaire, une hausse de la demande nominale d’un ou plusieurs actifs se traduirait par une baisse de la demande d’autres biens, donc par une « déflation » s’il s’agit des biens de consommation
    – il manque une définition des « bulles » pertinente pour le sujet étudié : « hausse importante / insoutenable suivie d’un effondrement des prix d’actifs » ne suffit pas, il faut le cluster of errors
    – si l’on affaiblit la proposition, elle peut devenir vraie mais elle n’a plus aucun intérêt, par exemple : « le processus collectif de découverte et de coordination des préférences et des anticipations prend du temps »
    – je n’ai pas trouvé d’exemple historique de bulle où la création monétaire soit totalement hors de cause
    – Anna Schwartz qui détient le record d’épluchage de données sur le sujet écrit : « If you investigate individually the manias that the market has so dubbed over the years, in every case, it was expansive monetary policy that generated the boom in an asset. » (WSJ 18.08.2008)

    Je reconnais que ce ne sont pas des preuves (au sens praxéologique), seulement des indices.

  4. MacroPED

    Alors vous n’étiez pas en vacances, vous!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s