Quand l’innovation est néfaste

Depuis Schumpeter, l’innovation est conçue comme l’élément à la base de la dynamique des économies. L’innovation est souvent considérée comme quelque chose d’intrinsèquement positif car générateur de richesses. Cela dit, on oublie souvent qu’il peut y avoir de mauvaises innovations, notamment dans le secteur financier. C’est en tout cas l’argument développé par Simon Johnson et James Kwak dans cet intéressant article. Les auteurs soulignent que certaines des innovations financières les plus récentes (comme les CDO ou les CDS), si elles ont pu permettre d’accroître les opportunités de placement des capitaux, ont pu également engendrer des investissements non rentables. Les auteurs indiquent ainsi qu’il est urgent d’être en mesure de distinguer les « bonnes » des « mauvaises » innovations financières.

Cela m’amène à une réflexion. Une manière de concevoir la nature des processus évolutionnaires régissant n’importe quel système (économiques, sociaux mais aussi biologiques) est de considérer qu’elle consiste dans la génération et la dissémination de nouveautés (voir les travaux d’Ulrich Witt qui se développent autour de cette idée). La génération de nouveautés s’apparente à une forme de mutation aléatoire ou consciemment engendrée, et la dissémination est fonction de la « valeur sélective » de l’innovation qui va alors se répliquer à une certaine vitesse. La vision optimiste selon laquelle une innovation est toujours quelque chose de positif repose sur l’idée qu’une innovation ne peut se diffuser que si, d’une manière ou d’une autre, elle accroit l’adaptation à leur environnement de ceux qui vont l’adopter. Le problème, c’est que l’environnement n’est pas quelque chose d’uniforme. Il peut y avoir plusieurs niveaux et il peut surtout y avoir des « niches ». Le secteur financier est une telle niche. Si les innovations financières telles que les CDS ou les CDO ont pu se disséminer, c’est parce que d’une manière ou d’une autre elles remplissaient (efficacement) une fonction dans le cadre de cette niche. Maintenant, s’il s’avère que ces innovations sont effectivement à l’origine de la destabilisation du système économique dans son ensemble, il convient de se poser une question : quels sont les facteurs environnementaux, c’est à dire institutionnels, qui ont favorisé cette dissémination ?

Johnson et Kwak arguent qu’il faut distinguer les bonnes des mauvaises innovations. Le problème, c’est qu’il est par définition impossible d’anticiper ex ante si une innovation se disséminera et encore plus de connaître ses effets systémiques ; ces éléments, on ne peut que les contaster ex post. Vouloir définir a priori ce qu’est une bonne innovation financière semble illusoire. La vraie réflexion à mener est sur le cadre institutionnel, l’environnement, dans lequel peuvent émerger et se propager ces innovations. A ce niveau, plusieurs points de vue sont possibles : peut être la distinction entre banque de dépôt et banque d’investissement est-elle à remettre au goût du jour, ou peut être le problème vient-il de la garantie implicite de l’Etat, ou autre encore ; mais c’est certainement là que la réflexion sera la plus fructueuse. 

1 commentaire

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Une réponse à “Quand l’innovation est néfaste

  1. Gu Si Fang

    Je suis également très sceptique, bien que Simon Johnson m’ait fait une très bonne impression à d’autres occasions. Pour faire bref, il y a un trou dans le droit de propriété en ce qui concerne la monnaie (les réserves fractionnaires, le PDR, etc.). Une innovation a donc deux moyens de prospérer :
    1) en bénéficiant à toutes les parties, « as usual »
    2) en exploitant cette faille dans le droit de propriété

    Les CDO mélangent probablement 1) et 2), ce qui fait qu’il est très difficile de les classer comme « bonne » ou « mauvaise » innovation. Nikolay Gertchev vient d’écrire un article spécifiquement sur ce sujet « Securitization and fractional reserve banking ». Il prétend que la titrisation, dans le cas d’un système de réserves fractionnaires, a le même effet que la création de liquidités par la banque centrale.

    L’article est ardu et je ne suis pas sûr d’avoir compris l’argument, mais l’idée générale est qu’avec de mauvaises institutions l’innovation peut être néfaste.

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