Hétérogénéité des ressources et macroéconomie

Intéressant article à paraitre dans la revue Strategic Organization écrit par un économiste (Peter Klein) et des chercheurs en management stratégique (Agarwal, barney et Foss) sur l’implication de l’hétérogénéité des ressources et compétences détenues par les firmes sur les mesures macroéconomiques qui ont suivi la crise financière. Les auteurs partent du constat que les modèles macroéconomiques et les politiques macro qui en sont issues reposent typiquement sur une hypothèse d’homogénéité des facteurs de production, des firmes et des industries. Ces ensembles homogènes sont ensuite fondus au sein de divers agrégats (par exemple les C, I, G et Y de la macro keynésienne à papa) dont on postule qu’il existe entre eux des relations (comptables ou causales). Les auteurs soulignent que cette hypothèse est en contradiction avec de nombreux travaux en management stratégique développés à partir de l’approche des ressources et compétences (ressource based view).

L’approche par les ressources consiste à considérer que chaque firme possède un ensemble hétérogène de ressources et de compétences, en un mot d’actifs, partiellement substituables et complémentaires, plus ou moins facilement redéployables, plus ou moins spécifiques, et conférant un avantage concurrentiel. Une telle hétérogénéité au niveau microéconomique implique qu’une perspective macroéconomique homogénéisante peut conduire à ignorer les difficultés et les enjeux posés tant pour les firmes que pour les pouvoirs publics. Les auteurs (ce qui n’est pas étonnant quand l’on connait leurs préférences théoriques) font remarquer que l’analyse macroéconomique développée par l’économie autrichienne, et sur laquelle repose notamment la théorie autrichienne du cycle, prend également en compte l’importance de l’hétérogénéité des ressources en introduisant notamment la dimension temporelle du processus de production et l’aspect irréversible de certains investissements.  Selon les auteurs, une fois la dimension de l’hétérogénéité intégrée, on ne peut qu’être sceptique concernant l’efficacité des politiques budgétaires de relance dans la mesure où ces dernières traitent de manière uniforme tous les secteurs de l’économie, ou en tout cas toutes les firmes d’un même secteur. Il peut même y avoir des effets pervers : conforter les firmes dans des investissements inadaptées et favoriser les pratiques de rent-seeking. Dans l’idéal, seule des mesures au cas par cas, prenant en compte la situation spécifique de chaque firme, pourrait s’avérer efficace, ce qui est évidemment impossible à mettre en oeuvre.

De mon point de vue, l’argument est intéressant et effectivement le problème de l’hétérogénéité des ressources mérite d’être davantage pris compte. Pour autant il n’est pas nouveau et je me souviens l’avoir évoqué à plusieurs reprises ici (une peu ici par exemple). D’ailleurs, l’hétérogéité concerne également les mesures des plans de relance : l’efficacité d’un euro de dépense publique n’est pas uniforme mais variable en fonction de là où il est alloué. Pour autant, est-ce un argument pour 1) jeter toute la macro standard à la poubelle  et 2) pour abandonner toute idée de relance conjoncturelle ? La réponse est probablement non aux deux questions. Concernant le premier point, c’est toujours le même problème : les modèles ne sont jamais un reflet fidèle de la réalité et toute analyse qui veut pouvoir dire quelque chose doit à un moment donner faire abstraction de certaines complexités. On pourra toujours dire que l’hétérogénéité est le genre de complexité que l’on ne peut ignorer mais charge alors à ceux qui pensent cela de bâtir une théorie macro plus complexe. Vu que la macroéconomie autrichienne n’est pas particulièrement progressive depuis quelques décennies, on risque d’attendre. En revanche, cela rappel combien il est appréciable d’avoir plusieurs perspectives sur un même problème.

Pour ce qui est de la seconde question, on peut répondre que l’hétérogénéité et tout ce qui va avec (incertitude, dépendance au sentier, etc.) pose des difficultés à tous les acteurs, y compris les gestionnaires des firmes, ce qui ne les empêchent pas de prendre des décisions… et parfois de se tromper. La tâche est probablement encore plus délicate pour les pouvoirs publics de telle sorte que l’on peut être très sceptique sur la réelle efficacité des plans de relance. La valeur des divers multiplicateurs est probablement surestimée sur le plan théorique et il est pour ainsi dire très difficile a posteriori de déterminer dans quelle mesure la relance est à l’origine de la reprise… ou de son report. Les historiens de l’économie et les macroéconomistes se battent toujours à ce sujet concernant le New Deal. En même temps, l’argument du réajustement automatique des prix relatifs via les mécanismes du marché est tout aussi hypothétique (voir ici par exemple). L’argument de l’hétérogénéité vient peut être peser dans la balance pour le camps « anti plan de relance », mais il n’est nullement décisif.

4 Commentaires

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4 réponses à “Hétérogénéité des ressources et macroéconomie

  1. elvin

    « est-ce un argument pour 1) jeter toute la macro standard à la poubelle et 2) pour abandonner toute idée de relance conjoncturelle ? La réponse est probablement non aux deux questions. »

    Mais si, mais si…
    Imaginez une médecine qui partirait d’un modèle du corps humain dans lequel celui-ci est homogène (les modèles ne sont jamais un reflet fidèle de la réalité et toute analyse qui veut pouvoir dire quelque chose doit à un moment donner faire abstraction de certaines complexités, pas vrai ?). Ne serait-il pas urgent de jeter cette physiologie standard à la poubelle, et avec elle toutes les interventions qu’elle préconise ? Et ceci sans attendre qu’une théorie de l’hétérogénéité soit définitive ni même « progressive » ?

  2. Nobert Nofried

    « Vu que la macroéconomie autrichienne n’est pas particulièrement progressive depuis quelques décennies, on risque d’attendre. »

    Peut-être pas tant que ca…

    Dans cet article http://works.bepress.com/mario_rizzo/26/ Mario Rizzo présente, entre autre, une série de travaux et d’auteurs qui ont récemment fait avancer la théorie macro autrichienne (principalement dans la tradition « plus complexe » du Lachmann).

  3. elvin

    « la macroéconomie autrichienne n’est pas particulièrement progressive depuis quelques décennies »

    En y regardant de près, on s’aperçoit que le « mainstream » « progresse » essentiellement parce qu’un nombre croissant de ses représentants abandonnent une à une ses hypothèses constitutives et adoptent à la place des éléments du paradigme autrichien, sans pour autant perdre leur étiquette « mainstream ». En réalité, la tradition autrichienne est très « progressive », mais c’est silencieusement en subvertissant l’économie dominante. Comme disait John Hicks: « The « Austrians » were not a peculiar sect, out of the mainstream; they were in the mainstream; it was the others who were out of it.» C’est bien qu’ils y reviennent (malheureusement trop lentement, et pas tous).

  4. Arnold Kling a écrit beaucoup de choses intéressantes sur la macro ces derniers temps. Voici une petite fable qu’il utilise avec ses élèves pour illustrer les insuffisances des agrégats keynésiens :
    http://econlog.econlib.org/archives/2009/08/hydraulic_macro.html

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