Paul Romer et les « charter cities »

Paul Romer a récemment donné une conférence où il développe une idée assez expérimentale mais très stimulante : construire des villes de toute pièce administrées via un partenariat entre plusieurs états, qu’il nomme « charter cities » (je suis preneur d’une traduction). L’idée de Romer est fondée sur l’exemple de Hong Kong qui, bien que situé en territoire chinois, a fonctionné pendant plusieurs décennies à partir d’un ensemble d’institutions typiques des économies occidentales, autrement dit des institutions propres aux économies de marché. Il s’agirait de créer plusieurs villes de ce type à des endroits encore non occupés (de préférence près des côtes) et de laisser le choix aux populations de venir s’y installer. L’administration conjointe de ces villes par plusieurs pays servirait en quelque sorte de « caution » à l’égard des investisseurs en fournissant une promesse crédible que l’ensemble de règle définit au moment de la création de la ville ne changera pas une fois les investisseurs impliqués.

La proposition de Romer repose sur plusieurs idées essentielles. En premier lieu, encore une fois, « institutions matter ». Le différentiel de croissance économique et de développement entre différentes zones géographiques (que Romer illustre avec la maintenant récurrente carte de l’intensité lumineuse) s’explique d’abord et avant tout par les différences au niveau des institutions, c’est à dire des règles gouvernant les interactions économiques et sociales. Le problème, c’est que l’on sait de longue date qu’il est particulièrement difficile de modifier de manière abrupte les règles gouvernant une communauté donnée. La proposition de Romer consiste donc à contourner ce problème en créant de nouvelles règles ex nihilo. Le second point essentiel est de laisser le choix aux individus d’émigrer ou non dans les villes nouvellement créées. On a ici l’idée de concurrence par les règles qui est proche du modèle de Tiebout en économie politique. Les charter cities fourniront un certain panier de biens publics financé à partir d’un certain niveau de taxes, et proposeront de manière plus générale une infrastructure institutionnelle que les individus pourront adopter s’ils le souhaitent. Il s’agit en quelque sorte de « voter avec ses pieds » : si les institutions proposées conviennent aux individus, la ville se développera, autrement elle disparaitra. Autrement dit, les mouvements de population s’effectueront de manière à ce que l’utilité de chaque individu soit maximisée. Cette vision idyllique proposée par le modèle de Tiebout est évidemment compromise par de nombreuses « imperfections » (comme les coûts de déplacement ou les effets externes réciproques entre la nouvelle ville et l’économie du pays dans lequel elle est implantée) mais ces dernières peuvent contribuer paradoxalement à donner encore plus d’intérêt à l’idée de Romer.

Il y a évidemment des raisons d’être sceptique. Le premier mot qui vient à l’esprit de toute personne un tant soit peu hayékienne est « constructivisme ». Arnold Kling invoque le philosophe italien Bruno Leoni pour nous rappeler que les règles (formelles) sont encastrées dans une matrice culturelle. Autrement dit, si l’on peut implanter des règles formelles, les normes sociales ne peuvent se construire de toutes pièces. Or, ces dernières doivent être compatibles avec les premières pour que l’ensemble fonctionne (voir ce billet). Tyler Cowen estime quant à lui que ce type de projet est vulnérable aux freins nationalistes. En même temps, comme le souligne Alex Tabarrok, ces difficultés sont atténuées par le fait qu’il s’agirait d’implanter ces villes sont des territoires inhabités (ce qui ne veut pas dire non soumis à une souveraineté nationale). Notamment, même si la proposition de Romer est constructiviste et que pour cette raison elle devait échouer, elle n’affecterait a priori que les individus qui ont volontairement décidé d’y prendre part. Ce qui est clair, c’est que les populations qui émigreront seront la plupart du temps principalement issues des territoires adjacents, ce qui veut dire que l’on peut escompter que soit importé un ensemble cohérent de normes tacites qui viendront contraindre les institutions formelles. Mais alors, de deux choses l’une : ou bien les institutions formelles créées sont compatibles et la ville se développe, ou bien elles ne le sont pas et alors la ville ne développera pas. Mais, à la différence des délires constructivistes qui ont animé certaines politiques de développement économique dans les dernières décennies, ce n’est pas l’ensemble de la population d’un territoire qui en subira les conséquences.

A signaler que Romer a en outre ouvert un blog où il développe sa proposition. 

2 Commentaires

Classé dans Non classé

2 réponses à “Paul Romer et les « charter cities »

  1. francophile

    La dénomination anglaise est comme souvent chez les anglo-saxons très idiomatique et hermétique, aussi je propose une traduction orfévré depuis le sens pratique de l’expression :

    une protocité : cité servant de prototype à une théorie institutionnelle.

    Le préfixe proto suggère bien l’aspect prototypique de la cité, tant modèle théorique que pionnier et expérimental.

    Les réactions sont naturellement les bienvenues.

  2. MacroPED

    Il fallait vraiment que vous puissiez revenir pour aborder ce problème. J’ai lu quelque part les commentaires sur sa théorie…

    Il faut dire que je trouve que ça s’apparente à l’idée de Collier d’équilibre que les PED ne savent retrouver…

    Dans un papier que je suis entrain d’écrire (avec un ami), je pense que son vue ici (son intuition) trouverait sa place.

    Pour la caution, n’y-aurait-il pas problème d’incohérence temporelle?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s