Y’a-t-il un économiste pour répondre à la reine ?

En novembre dernier, lors d’une visite à la London School of Economics, la reine Elizabeth II avait demandé aux économistes présents pour quelle raison ils n’avaient pas été en mesure de prévenir la crise. La reine a été évidemment loin d’être la seule à se poser la question et plusieurs économistes ont récemment répondu de manière plus ou moins formelle à Sa Majesté. Il est assez instructif de lire leurs réponses.

William Easterly considère que les économistes n’ont pas grand chose à se reprocher : d’une part, beaucoup avait perçu les dangers que faisaient peser sur le système financier et l’économie mondiale les déséquilibres internationaux et certaines innovations financières ; d’autre part, l’hypothèse d’efficience des marchés implique que l’on ne peut pas battre le marché (et, indeed, même un perroquet bat les investisseurs) et, par conséquent, anticiper la survenance d’une crise. Ce dernier argument peut sembler facile mais il renvoie à l’impossibilité de faire des prédictions concernant l’évolution des systèmes sociaux qu’avait mis en avant Popper : si l’on prédit que tel événement va se produire, alors soit ces anticipations feront effectivement se produire l’événement (prophétie auto-réalisatrice) soit au contraire elles induiront sa non-réalisation. Quelque soit le cas de figure, la difficulté vient du fait que l’événement est fonction de comportements qui réagissent aux prédictions. Bref, prédire l’évolution d’un système auquel on appartient (et qui est donc plus complexe que le système à partir duquel on fait des prédictions) est épistémologiquement impossible. Mario Rizzo développe le même argument. Pour rester sur ce thème de la « prédiction impossible », je rappelerai ce billet où j’expliquais qu’il faut distinguer différents types de prédiction. En tout état de cause, une science ne peut pas s’évaluer uniquement par sa capacité prédictive, et cela est également vrai concernant les sciences de la nature, confère l’exemple de la biologie évolutionnaire, entre autres.

Ce qui est vrai, en revanche, ce que s’il est impossible de dire quand et comment exactement va survenir une crise financière, il n’en reste pas moins possible de repérer des patterns, des tendances pouvant jouer le rôle de signal d’alarme. Deux questions se posent : ces signaux ont-ils été émis et, si oui, pourquoi n’ont-ils pas été perçus. Les réponses plus formelles qui ont été faites à la reine sont intéressantes de ce point de vue. Deux économistes de la London School of Economics, dans une lettre adressée à la reine, semble ne pas remettre en cause les outils de l’analyse économique standard mais évoquent « a failure of the collective imagination of many bright people, both in this country and internationally, to understand the risks to the system as a whole« . Bref, les économistes ont été trop le nez dans leurs modèles (sans que ceux-ci soient spécialement faux), n’ont pas pris suffisamment de recul. Pourquoi pas mais un peu court. Robert Skidelsky dans un article dans le FT et un groupe d’économistes britanniques dans une lettre également adressée à la reine ont une autre explication : un problème dans la formation des économistes qui conduit à la production de « savants idiots », portés sur la formalisation et la technique, mais dénuaient d’une réelle culture scientifique et historique. Cela n’est pas nouveau puisque, comme le rappelle cette dernière lettre, une commission de l’American Economic Association pointait déjà du doigt ce danger à la fin des années 80. Pour bien connaitre les travaux d’un certain nombre de signataires de cette lettre (et notamment avoir eu l’occassion de lire extensivement et de rencontrer plusieurs fois Geoffrey Hodgson), je sais qu’il ne s’agit pas de jeter l’opprobre sur tout ce qui est un tant soit peu mathématisé en économie. Evidemment, cette mise en cause de la formation des économistes rappellera à certains (bon ou mauvais souvenir, c’est selon) la fameuse pétition d’étudiants en économie au début des années 2000. La question mérite quand même d’être posée : un bon scientifique (quelque soit le domaine), ce n’est pas seulement un bon technicien. L’extraordinaire ouverture de l’économie standard ces deux dernières décennies à des méthodologies et des problématiques nouvelles est une bonne chose mais peut être que cela ne se répercute pas encore suffisament sur la manière dont est enseignée l’économie… et dont sont formés les économistes.

3 Commentaires

Classé dans Non classé

3 réponses à “Y’a-t-il un économiste pour répondre à la reine ?

  1. Gu Si Fang

    « l’impossibilité de faire des prédictions concernant l’évolution des systèmes sociaux qu’avait mis en avant Popper »

    Je crois que c’est un point de vue relativement répandu (quoique insuffisamment) :

    – Ludwig von Mises : « Il n’existe pas de lois constantes en économie »
    – A.C. Pigou : (de mémoire et grosso modo) « Des individus semblables placés dans des circonstances semblables se comportent souvent de façon différente »

    Il y a d’autres version? Qui a l’antériorité?

  2. elvin

    @Gu Si Fang

    Désolé, mais tu fais une petite erreur concernant Mises.
    Il dit en réalité qu’il n’y a pas de constantes NUMERIQUES en économie, et que donc les lois économiques ne peuvent être que qualitatives. Mais il dit aussi, à de nombreuses reprises et avec force, que les lois praxéologiques (qualitatives) sont certaines.

    Pour ne pas trahir Mises, il faudrait dire « il n’existe pas en économie de lois exprimables sous forme mathématique ».

    L’antériorité peut être revendiquée par Say : « Mais ce serait vainement qu’on s’imaginerait donner plus de précision et une marche plus sûre à cette science, en appliquant les mathématiques à la solution de ses problèmes. Les valeurs et les quantités dont elle s’occupe, étant susceptibles de plus et de moins, sembleraient devoir entrer dans le domaine des mathématiques ; mais elles sont en même temps soumises à l’influence des facultés, des besoins, des volontés des hommes ; or, on peut bien savoir dans quel sens agissent ces actions diverses, mais on ne peut pas apprécier rigoureusement leur influence ; de là l’impossibilité d’y trouver des données suffisamment exactes pour en faire la base d’un calcul.  » (Traité, Discours préliminaire)

  3. MacroPED

    Je trouve cette idée de vouloir faire des économistes des devins et prophètes un peu révoltante…Si on s’en tient, je pense qu’aujourd’hui on reconnait que beaucoup d’économistes ont prédit cette crise avec des détails qui créerait presque de la « phobie » (Pas mieux de Nourriel Roubini par exemple).

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s