Sélection des idées scientifiques, citations et règle d’Hamilton

Les lecteurs de ce blog savent que j’apprécie particulièrement les travaux d’économie institutionnelle et d’histoire économique d’Avner Greif. Ses études sur les économies du Moyen-âge sont très intéressantes et surtout sa démarche méthodologique est innovante et prometteuse. Pendant mon « hibernation estivale », j’ai appris que Greif a été sévèrement attaqué dans la revue académique Public Choice par l’économiste C.K. Rowley qui s’avère être un des éditeurs de la revue (détail important). Une version non protégée de l’article est accessible ici. Cela n’aurait rien d’exceptionnel si l’attaque portait sur les travaux de Greif, sauf que là, fait qui est à ma connaissance vraiment exceptionnel (les plus expérimentés me corrigeront le cas échéant) c’est la pratique de citation de cet auteur qui est attaquée. Avec en arrière-plan quelques sous-entendus assez nauséabond, Rowley reproche à Greif de ne pas faire suffisamment crédit dans ses travaux à l’économiste Janet Landa pour ses travaux précurseurs en économie de la confiance et de l’identité. Selon Rowley, cela à conduit Greif à se faire passer pour l’un des principaux instigateurs d’un nouveau champ de recherche et dans le même temps à ne pas faire connaitre les travaux de Landa au mainstream.

Ne connaissant pas les travaux de Landa, je ne me prononcerai pas sur « l’argument » de Rowley (au passage, il s’en prend aussi à ce qu’il appelle de manière peu respectueuse les autres « Johnny-come-lately » de l’économie politique comme Acemoglu). De toutes façons, comme le fait remarquer Peter Klein, c’est le genre d’affirmation qu’il est difficile de prouver. La paternité d’une idée est quelque chose de très subjectif et, comme le rappelle ce billet sur Crook Timber, à l’époque où Landa a écrit ses premiers articles dans ce domaine, il y avait déjà une littérature non négligeable. La vérité, c’est que Janet Landa s’inscrit dans le courant du Public Choice et que Rowley défend son « bifteck », à savoir le programme de recherche dont la revue dont il est l’éditeur est l’un des supports institutionnels. Par contre, je voudrais faire deux remarques, l’une un peu sarcastique l’autre tout à fait sérieuse.

Concernant la remarque sarcastique,  je ne peux m’empêcher de sourire quand je lis le torchon papier de Rowley et que je vois les termes du genre « expropriation » ou « droit de propriété intellectuelle ». Rowley appartient à un programme de recherche et plus largement à un courant de pensée qui condamne par principe toute action entreprise par les pouvoirs publics. Il est notamment de bon ton chez beaucoup de libertariens de condamner la propriété intellectuelle au motif qu’il s’agit d’une forme de monopole de droit instaurer de force par les gouvernements. Je ne connais pas la position de Rowley sur ce point précis mais il me semble qu’il y a quand même deux poids deux mesures : historiquement, la propriété intellectuelle est quand même une institution intimement liée à l’Etat. Quand l’on demande aux libertariens comment il serait possible de protéger les idées en l’absence d’un système de protection public, ils répondent souvent « c’est aux auteurs de se débrouiller » (comprendre : ils n’ont qu’à mettre sur pied un système de protection privé). Donc voilà, que les auteurs relevant du Public Choice se débrouillent pour que leur paternité concernant certaines idées soit reconnue.

Mon second point, beaucoup plus sérieux, a trait à la nature de la pratique des citations au sein d’une communauté scientifique. Le philosophe David Hull fait dans cet ouvrage une analyse passionnante des pratiques et relations scientifiques au sein de plusieurs groupes de chercheurs en biologie évolutionnaire ou disciplines apparentées. Cette analyse lui sert de matière première pour développer une thèse plus générale sur la manière dont évoluent et sont sélectionnées les idées scientifiques. Le récit de Hull a un premier mérite, celui de montrer à quel point il faut se garder de toute vision idéaliste ou idéalisée de la science et que les actions des scientifiques sont souvent gouvernées par des motifs personnels et très égocentriques. Hull considère notamment que les scientifiques sont motivés par deux éléments : la curiosité (un peu et essentiellement en début de carrière) et la recherche de crédit et de reconnaissance de ses idées au sein de la communauté scientifique (beaucoup). Il se trouve que Hull a étudié de manière minutieuse les pratiques de citation et de publication au sein de plusieurs groupes de recherches. Il en ressort notamment selon lui que la question de l’octroie de la paternité d’une idée est souvent une affaire de conflit entre programmes de recherche et non d’objectivité. Plus intéressant encore, Hull considère que le fait pour un scientifique de citer (positivement) les travaux de ses collègues n’est pas du tout un acte d’altruisme mais une pratique visant uniquement à maximiser l’acceptation des idées qu’il développe lui-même. Bref, on ne cite pas les autres chercheurs pour leur faire crédit mais au contraire pour maximiser nos chances que nos propres idées se diffusent.

Cela me fait conjecturer sur le fait qu’il se pourrait qu’il existe l’équivalent de la règle d’Hamilton au niveau de l’évolution des idées scientifiques. Le biologiste William Hamilton a proposé en 1964 une règle toute simple pour expliquer les comportements altruistes entre organismes ayant des liens de parenté. L’idée est qu’il est couteux pour un organisme de se comporter de manière altruiste envers un autre organisme mais que l’altruisme peut se développer entre organismes ayant des liens de parenté et partageant donc des gènes en commun à partir du moment où les bénéfices qu’en tirent le receveur sont supérieurs à ce qu’il en coûte au donneur. Plus précisément, la règle s’écrit ainsi :  rB > C, avec B le bénéfice pour celui qui profite du comportement altruiste, C le coût pour l’organisme altruiste et r le coefficient de proximité génétique (par exemple, entre un parent et un enfant, ce coefficient est de 0.5, c’est à dire que parents et enfants ont 50% de gènes en commun en plus par rapport au pool génique commun à l’ensemble de l’espèce). Dans une approche de type « gène égoïste » à la Dawkins, cela veut dire qu’un gène qui « programme » son porteur à aider les individus portant une de ses répliques a plus de chances de proliférer qu’un gène purement égoïste.

Si l’on suit le raisonnement de Hull, un scientifique recherche avant tout le crédit auprès de ses pairs, ce qui passe par une reconnaissance et une diffusion de ses idées. Citer les travaux d’autrui est « couteux » car cela revient à donner du crédit à autrui. Cependant, citer les travaux d’autrui est « rentable » si cela revient à renforcer la diffusion d’une idée (d’un « gène ») qui est commune aux travaux des deux individus. En d’autres termes si, par analogie, les idées sont des gènes et les scientifiques les porteurs de ses idées, la pratique de citation peut optimiser la valeur sélective globale (inclusive fitness) d’une idée. Il se trouve que depuis quelques décennies maintenant les biologistes évolutionnaires ont (re)découverts que la règle d’Hamilton ne s’appliquait pas seulement à la sélection de parentèle mais de manière plus générale à la sélection de groupe, c’est à dire qu’elle est valable même entre individus n’ayant pas un lien de parenté au sens génétique du terme. Il peut alors être intéressant de voir les programmes de recherche scientifiques comme des groupes suffisamment consistant pour qu’une sélection de groupe opère. Et qu’est ce que nous apprend la règle d’Hamilton appliquée à la sélection de groupe ? Que, dans le cadre de la concurrence entre programmes de recherche, seront favorisés les programmes qui optimisent la valeur sélective globale de leurs idées en organisant une forme de réciprocité entre chercheurs, de la même manière qu’au niveau biologique la sélection de groupe peut favoriser les groupes  composés d’organismes se comportant de manière « altruiste ».

L’affaire Rowley/Landa/Greif peut alors s’interpréter comme un phénomène naturel tout à fait banal propre à l’activité scientifique. Les travaux d’Avner Greif s’inscrivent dans le programme de recherche de la nouvelle économie institutionnelle (on pourrait préciser davantage mais peu importe) qui est un « concurrent » du programme de recherche du public choice. Les motivations des protagonistes importent peu. Ce qu’il importe de voir, c’est que la sélection naturelle des idées et des programmes de recherche fait que seront favorisés les idées, et les programmes de recherche qui les portent, qui bénéficient du type de pratiques de citation que dénonce Rowley : citer prioritairement les travaux des chercheurs avec qui on a un lien de « parenté » scientifique et académique.

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1 commentaire

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Une réponse à “Sélection des idées scientifiques, citations et règle d’Hamilton

  1. MacroPED

    « Johnny-come-lately” ? J’ai pas compris. Que ça dire?

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