Déterminisme technologique et institutions

Dans un intrigant billet, l’excellent Chris Dillow souligne les points de convergence entre l’analyse économique marxiste et la théorie économique standard d’une part, et l’économie comportementale d’autre part. Je n’ai pas grand chose à dire sur le deuxième aspect si ce n’est que c’est effectivement très intéressant. Le premier aspect est tout aussi intéressant. Comme cela est bien connu, toute la théorie marxiste est basée sur le matérialisme historique qui débouche sur une forme de déterminisme technologique, comme cela apparait dans cette citation de Marx : “The mode of production of material life conditions the general process of social, political and intellectual life”. Autrement dit, les forces productives déterminent les rapports de production, selon la « thèse de la primauté » telle qu’elle a été formulé par le philosophe Gerald Cohen dans sa réinterprétation de Marx à l’aide des outils de la philosophie analytique. Dillow considère que l’on retrouve une forme similaire de déterminisme technologique dans la théorie standard.

C’est très intéressant et c’est vrai à bien des égards. Effectivement, la technologie contribue à modifier la structure des incitations à partir de laquelle les individus font leurs choix. Cela dit, au contraire de la théorie marxiste (? – je ne suis pas marxologue, peut être que je me trompe), l’analyse économique moderne (dans ses nombreuses déclinaisons) n’en reste pas à ce déterminisme technologique et essaye de le dépasser. La prise en compte du rôle des institutions est évidemment primordiale ici. Il y avait quelques temps, j’avais d’ailleurs proposé un cadre analytique sur la relation technologie/institutions, avec deux idées principales : d’une part, l’évolution des institutions est en partie indépendante de l’évolution technologique et d’autre part, les institutions contribuent elles-mêmes à définir la structure d’incitation. Sur le premier point, la relation institution/technologie est en fait dialectique. Clairement, l’évolution technologique peut contribuer à modifier les institutions. Par exemple, l’émergence de nouveaux moyens de contraception a clairement fait évoluer l’institution familiale. En même temps, les normes sociales et les règles formelles contribuent à déterminer 1) l’usage de la technologie existante et 2) le rythme du changement technique. Par ailleurs, parfois, les institutions peuvent faire état d’une forte inertie même face à un changement technique, comme en atteste par exemple la difficile évolution du droit d’auteur et de la propriété intellectuelle face au développement d’internet.

Le second point renvoie quant à lui à la question de l’importance respective des facteurs institutionnels, technologiques et géographiques dans le développement économique. Sur cette question, l’analyse économique a fait quelques progrès notamment grâce aux contributions d’Acemoglu, Johnson et Robinson (voir aussi ce court document en français) qui ont montré que les facteurs institutionnels semblaient primordiaux pour expliquer la « richesse des nations ». Bref, s’il serait évidemment bien mal venue d’ignorer le poids de la technologie ou des variables naturelles (ressources naturelles, climat, etc.) dans le développement économique, il ne faut pas pour autant verser dans le réductionnisme bête et méchant. Le rôle des institutions est au moins tout aussi important.

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