Développement, démocratie et violence

(Via Marginal Revolution) Très intéressante discussion dans la Boston Review autour du dernier ouvrage de Paul Collier, War, Guns, and Votes. Dans son article, Paul Collier reprend certaines des idées qu’il développe dans son livre concernant notamment la nécessité d’une intervention internationale pour garantir la tenue d’élections régulières dans les pays du « bottom billion », c’est à dire les 60 pays les plus pauvres de la planète. Comme Collier l’explique dans ce podcast, l’une des thèses de son ouvrage est que l’organisation d’élections ne suffit évidemment pas à transformer un pays en démocratie. Un équilibre institutionnel est nécessaire pour dissuader le recours à la violence ou la fraude électorale. La thèse de Collier est que les pays les plus pauvres ne peuvent mettre en oeuvre cet équilibre car leur population est trop diverse sur les plans ethniques et religieux mais qu’en même temps ces Etats sont économiquement trop petits pour produire certains biens publics :

« Why is outside intervention necessary? The countries of the bottom billion are, paradoxically, too large to be nations, yet too small to be states. They are too large to be nations because, with rare exceptions, too many different peoples, with too many distinct ethnic and religious identities, live in them. This is not because they have large populations: on the contrary, the typical bottom-billion country has only a few million people. But these populations have yet to forge a strong sense of national identity that overrides older sub-national ethnic and religious identities. Considerable research shows that where sub-national identities predominate, it is more difficult for people to cooperate in providing public goods.

These countries are also mostly too small to be viable states, both when measured in terms of population—for example, the 49 nations of sub-Saharan Africa have a combined population barely half that of India—and, importantly, in terms of economic activity. As economies, the countries of the bottom billion are tiny, far smaller than most U.S. states, smaller even than the miniature European state of Luxembourg. Size matters: the production of public goods, by nature, is characterized by economies of scale.

Security and accountability are two public goods that make economic development possible« .

Pas besoin d’être extra-lucide pour deviner que William Easterly développe la critique la plus véhémente à l’encontre de Collier, accusant ce dernier de « néo-colonialisme ». Sur un plan plus méthodologique, Easterly n’y va pas avec le dos de la cuillière, accusant notamment Collier de commetre une erreur de logique :

« The logical fallacy leads to the conclusion that the poorest countries systematically fall behind everybody else in economic growth. Of course they do! Collier selected countries that were on the bottom at the end of a specific period, so naturally they would be more likely to have had among the worst growth rates in the world over the preceding period. This ex post selection bias makes the test of poor-country divergence invalid. The correct test would be to see who is poor at the beginning of the period and then see if they have worse growth than richer countries in the following years. When the test is run this way, there is no evidence that poor countries grow more slowly than richer countries.

Collier’s bottom billion is in fact a constantly changing mishmash of initially poor countries with average growth combined with other countries that were initially richer countries that had sharply negative growth. (Côte d’Ivoire and Zimbabwe are classic examples of the latter.) ».

Effectivement, si vous sélectionnez les pays les plus pauvres à la fin d’une épriode donnée, il y a de fortes chances que ce soit eux qui ait connu la croissance la plus faible sur une période de référence ! Comme le fait remarquer Easterly, cela ne dit rien de la capacité d’un pays pauvre à un moment donné à connaitre par la suite une croissance élevée. Easterly considère par ailleurs que tout le travail de Collier repose sur un hypothèse fausse :

« Collier’s mistaken assumption is that below-average growth usually persists. A large body of research over two decades has shown that growth is extremely volatile and that there is strong reversion to the mean—countries with below-average growth in one period tend to move back to the average in the following period. The same countries do not show up period after period as growth disasters.

So the combination of the logical fallacy and the mistaken assumption lead to Collier’s incorrect assertion that the membership and income of the bottom billion will never change ».

Ici, je suis beaucoup moins convaincu par la critique d’Easterly (je ne suis pas le seul). Même si on admet que les taux de croissance font état d’une certaine volatilité, la question est de savoir si globalement les pays pauvres vont réussir à rentrer dans un processus de rattrapage. J’ai même envie de dire qu’après avoir lu le bouquin de North, Wallis et Weingast, l’un des symptômes du non développement est la très grande volatilité de la croissance de l’économie d’un pays, qui traduit l’incapacité de cette économie à supporter les chocs exogènes ou à contenir les tensions endogènes.

Je n’ai pas lu l’ensemble des autres contributions, mais le tout à l’air intéressant. Le point général de Collier sur le fait que la démocratie ne peut se réduire à l’organisation et que tout un ensemble d’institutions est nécessaire pour maintenir un équilibre est évidemment important. North, Wallis et Weingast mettent en avant exactement la même chose en soulignant que certaines conditions doivent au préalable être satisfaites. En revanche, les recommmandations de Collier me semblent étonnantes et, à vrai dire, un peu à côté de la plaque. A le lire, on a l’impression que l’intervention de la communauté internationale doit servir à créer une menace crédible afin d’inciter à l’organisation d’élections « honnêtes ». C’est en tout cas ce que je crois comprendre en lisant Collier :

« The real potency of the intervention, however, lies not in this positive incentive but in what might happen were the incumbent nevertheless tries to steal an election. In that case the promised protection against a coup would be withdrawn. That withdrawal of protection is not the same as the mere absence of protection: it is inevitably a signal. Thus, an incumbent who steals an election would face a heightened risk of a coup. This may sound too hypothetical to be realistic. But, by chance, one election in a country of the bottom billion came remarkably close to simulating the structure of risks that I am proposing. In 2000 Abdou Diouf of Senegal, a long-serving president, chose to accept defeat in an election that he could have stolen. He accepted defeat because of a threat from his army. Indeed, the full story is yet more remarkable: Diouf had to relinquish power because he lacked the means to be trusted. I explain why in Wars, Guns, and Votes. Suffice it to say the incumbent revealed by his actions that he preferred defeat by the electorate to the risk of being ousted by his army. The fates of some ousted presidents tell us why even an entirely self-serving incumbent might rationally take this view ».

A vrai dire, je vois cela comme prendre de l’aspirine pour soigner une jambe cassée : vous traitez l’un des symptôme (la difficulté à organiser des élections dépourvues de fraude) mais pas le mal plus profond (le fait que les institutions en place ne sont pas les bonnes). Toute la question est donc celle de la mise en plus du bon équilibre institutionnel pour permettre l’implantation de la démocratie. L’argument de Collier sur le morcellement ethnique et religieux des populations et en même temps la taille trop réduite des économies comme des freins à l’émergence de cet équilibre est à prendre au sérieux. En revanche, je ne vois pas trop ce que l’intervention de la communauté internationale peut faire à cela… surtout si l’on prend en compte le fait que cette communauté (ou plus exactement certains pays) n’a toujours rationnellement intérêt à ce que la démocratie émerge dans certains pays…

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1 commentaire

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Une réponse à “Développement, démocratie et violence

  1. MacroPED

    Je me fais l’honneur de réagir. Globalement, je suis du côté de tous les deux. Et votre analyse aussi. Attention…
    1. « Effectivement, si vous sélectionnez les pays les plus pauvres à la fin d’une épriode donnée, il y a de fortes chances que ce soit eux qui ait connu la croissance la plus faible sur une période de référence ! » Cette phrase est trop osée, je pense. Prenez la moyenne de la dernière décennie de la croissance en RDC,…
    2. Pour l’analyse du morcellement ethnique et religion, c’est presque la jonction entre ces 2 brillants économistes. C’est peut-être le moyen d’y remédier qui pose problème.
    3. Là où je suis pas très d’accord avec le discours de Collier c’est quand il se comporte au paternaliste ou père qui apprend à son enfant les premiers gestes de la vie. L’analyse est poignante et nous fait réfléchir.
    3.1 Son néo-colonialisme paraît bonne dans l’intention, peut-être. Et c’est ce qui s’est presque passé récemment en RDC, s’il faut considérer les analyses des quelques politologues et analystes congolais. Beaucoup pensent que ça a permis au pays de résoudre sa crise de légitimité et de mettre les institutions en place. Avec comme corolaire,préparer le chemin pour la paix et donc la croissance.
    3.2 Beaucoup se montrent sceptiques, disant même que la guerre du pays a été orchestré par la communauté internationale (CI). En organisant les élections, la CI a installé des marionnettes pour facilité certaines de ces actions dans la région.
    Dans les deux camps, les arguments ne sont pas à prendre à la légère, car assis sur des démonstrations solides.
    4.Même s’il faut admettre la solution de Collier pour amener au fameux équilibre. Il se pose des questions d’ordre politique, de dictature internationale, des biens publics mondiaux…

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