Routines et équilibre évolutionnaire

Très intéressant billet de Teppo Felin sur Orgtheory.net qui pose une question pertinente au sujet du concept de routine en économie évolutionnaire et en théorie des organisations. La routine apparait en effet comme un élément de stabilité au sein de l’organisation permettant à cette dernière d’être « à l’équilibre » alors qu’elle évolue dans le même temps dans un environnement en perpétuel changement induisant l’absnece d’équilibre au niveau macro. Le problème est le suivant : les routines ne sont-elles pas rien de plus qu’un concept ad hoc, dont l’origine n’est pas expliqué, qui permet de donner à la firme une structure stable sans laquelle il n’y a pas d’équilibre interne et donc de sélection possible ? Si tel est le cas, alors on n’explique pas grand chose puisque l’on postule la présence de quelque chose (les routines) dont l’existence doit être expliquée.

Une réponse possible ici est qu’il faut raisonner en terme d’analyse multi-niveaux (l’auteur évoque cette idée). La distinction entre réplicateurs et interacteurs est de ce point de vue utile. Dans le cadre d’une analyse des populations d’organisations (ce qui est la perspective de Nelson et Winter mais aussi celle de Hannan et Freeman en théorie des organisations), il pertinent sur un plan heuristique de considérer les routines comme des réplicateurs, c’est à dire des entités qui se répliquent à l’identique (ou presque) par le biais d’un transfert d’information. Autrement dit, les routines sont perçues un peu comme l’équivalent du gène au niveau socioéconomique. On peut critiquer cette perspective à de nombreux points de vue, mais lorsque l’on s’intéresse uniquement à l’évolution de la population des organisations (les interacteurs porteurs des routines), expliquer l’origine des routines n’est pas utiles. Le problème, c’est que l’on a effectivement un concept plus ou moins ad hoc. D’où précisément l’intérêt d’une analyse multi-niveaux qui se focalisera, par ailleurs, sur l’origine des routines et leur évolution. 

Cela n’a rien d’exceptionnel. Après tout, Darwin a proposé sa théorie évolutionnaire alors même que la génétique n’existait pas, et par conséquent sans avoir la moindre idée de la manière du rôle exact joué par les gènes et de la manière dont ils se répliquaient. Il faut aussi savoir par exemple que Darwin admettait totalement la possibilité d’une hérédité (génotypique) des caractères (phénotypiques) acquis, hypothèse que le néo-darwinisme a rejeté par la suite. Peut être en est-on aujourd’hui au même niveau en économie et en théorie des organisations que la biologie au 19ème siècle ? Cela indique que le concept de routine doit être précisé mais que, même en l’état, cela n’empêche de continuer à travailler dans une perspective évolutionnaire. Pour finir, si je ne sais pas ce qu’il en est précisément pour le concept de routines, en revanche les concepts d’habitude ou de normes (autres types de réplicateurs au niveau socioéconomique) ont depuis longtemps dépassé le stade de concept ad hoc, puisque l’on peut expliquer leur émergence, leur évolution et leur disparition, ainsi que le rôle qu’ils jouent dans les actions humaines et leur coordination. Il n’y a pas de raison de penser que l’on ne puisse pas faire de même avec les routines.

p.s. : si dans les semaines à venir, vous me voyez parler de plus en plus de théorie des organisations ou de thèmes liés, ne vous inquiétez pas, c’est juste que l’année prochaine je ferai les deux tiers de mon service en enseignements de gestion… il faut donc que je me remette dans le bain !! 

5 Commentaires

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5 réponses à “Routines et équilibre évolutionnaire

  1. elvin

    1. L’existence de schémas de comportement relativement stables et transmissibles d’un individu à un autre (appelons ça des routines si on veut) n’a pas besoin d’être expliqué, surtout pas par les économistes. Ils peuvent se contenter de la constater. Faudrait-il aussi qu’ils « expliquent » pourquoi nous avons un cerveau, deux bras et deux jambes ? Ne peuvent-ils pas s’appuyer d’une part sur leur expérience quotidienne, d’autre part sur les autres sciences, par exemple la psychologie ?

    2. Cela dit, autant je suis convaincu qu’on ne peut rien comprendre à l’économie (la vraie, pas celle des livres) hors d’une perspective évolutionnaire, autant je ne vois pas pourquoi les mécanismes de l’évolution sociale devraient être calqués sur ceux de l’évolution biologique. Il est clair par exemple qu’un agent peut choisir d’adopter certaines routines d’un autre, et que donc l’imitation joue un rôle direct dans la réplication. De même, un agent peut modifier délibérément ses routines. C’est un autre exemple de la différence radicale entre les sciences humaines et les sciences de la nature.

  2. elvin

    j’ajoute que je ne comprends vraiment pas pourquoi Felin associe la notion de routine à celle d’équilibre, sinon par révérence pathologique envers le mythe de l’équilibre économique. La réalité, c’est que tout change en permanence, les routines elles-mêmes et les agents (organisations ou individus) qui les exécutent, et c’est justement pour ça qu’il faut se doter des catégories d’analyse correctes pour comprendre ces changements. Je fais un rêve : que les économistes bannissent définitivement de leur vocabulaire le mot « équilibre ».

  3. C.H.

    Vos remarques sont très intéressantes elvin.

    Je vais commencer par la fin au sujet du terme d’équilibre. Effectivement, je pense que l’expression est malheureuse. Les termes de « stabilité » ou « continuité » sont plus indiqués je pense. Toujours est-il que, sans nier que les routines puissent évoluer, on est obligé de postuler qu’elles sont relativement stables par rapport à leur environnement, sans quoi il ne peut y a voir de processus de sélection. C’est d’ailleurs l’un des problèmes de la perspective évolutionnaire au niveau socioéconomique : quelle est la nature du processus d’évolution ? Opère-t-il via un mécanisme de sélection, ce qui signifie alors que des entités stables (comme les routines) se répliquent à des rythmes différents, ou bien a-t-on à faire plutôt à un processus d’adaptation (de type plutôt lamarckien)où même les routines se transforment pour s’adapter à leur environnement. L’une des réponses de Nelson et Winter a ce sujet est de dire que les individus peuvent faire évoluer les routines mais à partir de « méta-routines ».

    Concernant votre premier point, peut être qu’il n’est pas nécessaire pour l’économiste d’expliquer l’existence de patterns stables de comportements. Cependant, l’économiste a besoin de s’appuyer sur de telles explications, qu’elles viennent de sociologues ou de psychologues. En l’occurence, Felin est plutôt sociologue.

    Votre deuxième point touche à un débat complexe que j’ai essayé d’aborder dans mes billets « Economie et évolution ». Même si Nelson et Winter revendiquent une démarche fondée sur l’analogie et la métaphore, on peut également essayer de montrer que l’évolution biologique et l’évolution sociale ont en commun certaines caractéristiques ontologiques qui transcendent leurs spécificités empiriques. Cela rend possible la généralisation de certains concepts comme ceux de réplication, variation et sélection. Je vous renvoie à ce papier que j’avais rédigé et mis en ligne il y a quelques mois :

    https://rationalitelimitee.files.wordpress.com/2009/01/veblen-et-le-darwinisme-universel4.pdf

    (à noter que depuis j’ai inséré tout ça dans ma thèse en essayant de l’améliorer de manière considérable !)

    On peut aussi lire cet article de Hull et al. où les auteurs essayent de proposer un concept de sélection abstrait applicable à tout un ensemble de domaines très différents :
    http://www.bbsonline.org/Preprints/Hull/

    Je vais peut être faire un billet proposant une bibliographie sur ce thème tient…

  4. elvin

    Merci, C.H. pour votre appréciation.

    Nous sommes en gros d’accord, mais développer ma position ici serait trop long. Il se trouve que j’ai écrit en 1996 un livre où j’abordais ces questions. Il est sur Scribd et je vous invite à jeter un coup d’oeil au chapitre 9. Attention, il y a pas mal de choses dans ce livre que je renierais aujourd’hui parce que trop naïves.

    Depuis, j’ai continué à y réfléchir et ça a donné un autre livre (pour lequel je n’ai pas trouvé d’éditeur), mais qui pourrait vous intéresser dans vos propres travaux. Lui aussi est sur Scribd et pour vous faire une idée rapide, je vous conseillerais l’introduction et les chapitres 3, 6, 9 et 10.

    Je serais ravi de vous être utile dans vos travaux, et de vous rencontrer si vous le souhaitez. (je ne trouve pas sur ce site de fonction « courrier privé », sinon je l’aurais utilisée)

  5. C.H.

    Pour me contacter, il suffit d’aller dans l’onglet « A propos des auteurs » en haut de la page, il y a deux adresses à laquelle vous pouvez me joindre. Je vais lire ce que vous avez écrit avec intérêt.

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