Economie et évolution : peut-on distinguer des « réplicateurs » et des « interacteurs » au niveau socioéconomique ?

Suite (et probablement pas fin) de mes considérations sur les rapports entre économie et théorie de l’évolution. Après l’importance de la sélection de groupe au niveau culturel, j’aborde ici une autre question qui s’inscrit pleinement dans le cadre de l’économie évolutionnaire : la pertinence de la distinction entre réplicateurs et interacteurs au niveau socioéconomique. Cette question revêt une importance particulière dans le cadre des diverses tentatives philosophiques et théoriques visant à transposer ou à généraliser certains concepts a priori spécifiques à la biologie à l’évolution économique et culturelle, comme c’est par exemple le cas du darwinisme généralisé.

Un préalable indispensable est bien entendu de bien définir les concepts de réplicateurs et d’interacteurs, ce qui n’est pas une mince affaire. Pour ceux qui ont quelques connaissances en biologie, le plus simple est de partir de l’idée que ces deux concepts ne sont qu’une généralisation à tous les niveaux ontologiques des concepts de génotype et de phénotype que l’on trouve en biologie. Le génotype est l’ensemble de l’information génétique propre à un individu. Le phénotype est quant à lui l’ensemble des traits observables (taille, couleur des yeux, caractère, etc.) caractérisant un organisme. L’utilisation des termes de réplicateurs et d’interacteurs correspond à l’idée qu’il est possible de généraliser ces définitions du génotype et du phénotype à l’ensemble des domaines ontologiques (notamment culturel et socioéconomique), moyennant un degré d’abstraction supplémentaire. Le philosophe David Hull (Science as a Process, 1989) a proposé de définir les concepts de réplicateur et interacteur de la manière suivante : un réplicateur est une entité transmettant sa structure de manière intacte au travers de réplications successives ; un interacteur est une entité qui interagit en tant qu’ensemble cohérent avec son environnement, de telle manière que cette interaction induit une réplication différenciée des divers éléments composant cette entité au sein de la population dans son ensemble.

Depuis Richard Dawkins (The Selfish Gene, 1975), il a été courant de faire du gène l’archétype du réplicateur au niveau biologique. Dawkins (The Extended Phenotype, 1982) a même proposé d’étendre l’influence causale du gène bien au-delà du domaine génétique et biologique puisque allant jusqu’à se manifester dans les comportements sociaux. Dawkins lui-même a proposé l’équivalent de la distinction entre réplicateur et interacteur en substituant le terme de « véhicule » pour celui d’interacteur. Cette conception a toutefois deux problèmes. D’une part, la représentation du gène comme entité parfaitement définie et se reproduisant de manière parfaitement indépendante est plus ou moins obsolète dans le cadre de la biologie et de la génétique modernes. Comme le dit Herbert Gintis : « alternative splicing, nuclear and messenger RNA editing, cellular protein modification, and genomic imprinting – which are quite common – undermine the standard view of the insular gene producing a single protein, and support the notion of genes having variable boundaries and strongly context-dependent effects ». D’autre part, étendre l’influence causale du gène au-delà du domaine biologique revient à pratiquer une forme de réductionnisme et à ignorer l’importance des effets émergents pouvant se produire à des niveaux ontologiques supérieurs. L’existence de tels effets émergents rend tout à fait plausible l’existence d’entités ayant la même fonction que les gènes au niveau social ou culturel, mais n’ayant pas de fondement biologique. D’ou l’intérêt de se mettre en quête de réplicateurs socioéconomiques.

Si on précise davantage le concept de réplicateur, on peut considérer qu’une entité doit répondre à trois critères pour être considérée comme un réplicateur (Robert Aunger, The Electric Meme, 2002) : la causalité (la source doit être impliquée de manière causale dans la production de la copie), la similarité (la copie doit être identique à la source au moins concernant certains aspects) et le transfert d’informations (le processus générant la copie doit engendrer un transfert d’informations de la source vers la copie). Cette définition a encore une limite, celle de ne pas préciser le degré de similarité requis. Mais elle permet d’avancer. Certains auteurs estiment qu’au niveau socioéconomique, les routines et les habitudes peuvent être assimilées à des réplicateurs. Le concept de routine a été proposé par les économistes Sydney Winter et Richard Nelson dans l’un des travaux fondateurs de l’économie évolutionnaire. On peut définir une routine comme un ensemble de procédures et de pratiques coordonnant les comportements au sein de l’entreprise. Dès le début de leur ouvrage, Nelson et Winter proposent explicitement de voir les routines comme l’équivalent des gènes au niveau socioéconomique (pour une critique, voir ici). Le concept d’habitude est issue de la philosophie pragmatiste (voir Peirce et surtout James et Dewey). Une habitude est une propension ou une prédisposition à adopter un certain comportement qui peut éventuellement se manifester dans le comportement effectif. Autrement dit, on peut voir l’habitude comme l’équivalent d’une routine au niveau individuel et qui nous permet de faire des « économies cognitives ». La littérature moderne dans les sciences cognitives a donné une seconde vie à ce concept et, en sociologie, certains auteurs proposent de construire une théorie des mécanismes sociaux autour de lui. Les routines et les habitudes satisferaient aux trois critères du concept de réplicateur. La spécificité des habitudes est que leur réplication ne se fait pas de manière directe (c’est-à-dire par un transfert direct d’information au niveau génotypique) mais indirectement au niveau phénotypique via l’imitation ou l’incitation à copier.

Il reste maintenant à identifier les interacteurs, c’est à dire les entités porteuses des réplicateurs et qui interagissent avec l’environnement. Au niveau socioéconomique, un interacteur évident semble être la firme, ici encore en suivant le travail fondateur de Nelson et Winter. La firme est porteuse d’un ensemble de routines qui contribuent à en déterminer (partiellement) les traits phénotypiques et sa capacité à interragir de manière efficace avec son environnement. Une autre entité pouvant jouer le rôle d’interacteur sont les institutions. Si l’on considère que les institutions sont la matérialisation au niveau social d’un ensemble d’habitudes plus ou moins dominantes et qu’elles interragissent (au travers des comportements qu’elles induisent) indirectement avec l’environnement, alors elles peuvent s’assimiler à des formes d’interacteurs.  La principale utilité de cette distinction est qu’elle permet de mieux saisir les mécanismes par lesquels sont sélectionnés les normes, les comportements et les règles et donc comment se transforment les sociétés. Ainsi, une des questions (qui s’avère mal posée) qui revient fréquemment est de savoir « quelle est l’unité de sélection ? ». Un fameux débat a opposé Dawkins à Stephen Jay Gould sur ce point. Le philosophe Elliot Sober (The Nature of Selection: Evolutionary Theory in Philosophical Focus, 1984) a proposé de distinguer la sélection du (selection of) phénotype/interacteur et la sélection pour (selection for) le génotype/réplicateur : les interacteurs (les firmes) sont directement sélectionnées par leur environnement en fonction de leurs caractéristiques elles-mêmes en partie déterminées par leurs routines. La sélection des interacteurs va induire une réplication différenciée des différents réplicateurs qui les composent. Dans l’absolu, cela signifie que le processus de sélection porte autant sur le phénotype que sur le génotype.

La généralisation des concepts de génotype et de phénotype aux niveaux culturels et socioéconomiques pose toutefois plusieurs questions. On peut notamment se demander s’il existe véritablement des réplicateurs au niveau socioéconomique sans pour autant avoir besoin d’étendre la définition du concept de manière excessive. Il s’agit d’une question qui dépasse le simple cadre de la sémantique, puisqu’elle a des implications en terme de modélisation formelle des processus évolutionnaires. Dans l’absolu, la présence de réplicateur n’est pas indispensable pour que se produise un processus de sélection dans son sens le plus large, tel que formalisé par l’équation de Price. Tout ce dont on a besoin, c’est de l’existence d’une continuité faisant que deux entités liées par un processus de transmission (verticale ou horizontale) se ressemblent toujours plus que deux entités n’ayant pas un tel lien ; aucun processus de réplication n’est requis à strictement parler (voir ici ou ). Surtout, la plus grande spécificité de l’évolution socioéconomique est que la relation génotype/phénotype (ou réplicateur/interacteur) n’est pas à sens unique : la causalité réplicateur–>interacteur est complétée par un feedback où l’individu (ou la firme) va adapter son comportement et donc ses habitudes (les routines pour la firme) pour améliorer sa situation. Les travaux de Boyd et Richerson partent ainsi du principe que l’une des spécificités de l’évolution culturelle est la transmission conformiste, c’est à dire la propension (génétiquement héritée) des individus à s’approprier des traits possédés soit par la majorité, soit par des individus « marqueurs sociaux ». Cette spécificité modifierait radicalement la nature même de l’évolution culturelle, en lui donnant notamment une dynamique nettement plus chaotique (voir ce billet concernant l’évolution des idées scientifiques). Le « problème », c’est que pour qu’un processus d’évolution puisse se développer, il faut à la fois que l’environnement et les entités sélectionnées soient suffisamment stables. Le feedback du phénotype sur le génotype au niveau social est susceptible de mettre à mal cette stabilité. L’enjeu de l’identification de vrais réplicateurs au niveau socioéconomique est donc là : déterminer si oui ou non cela à un sens de parler de « sélection ».  

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